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SCÈNE VII

La promenade du Prado.

LISARDO et RISELO, en toilette élégante, avec capes de couleur ; BELTRAN. Il est de grand matin1.

lisardo. — Oht comme elles tardent à venir..,.. Que

faire?

riselo. — Que l'amour te vienne en aide.

lisardo. — Je crains de voir paraître le soleil des cieux, par jalousie du mien.

riselo. — Non, il ne se lèvera pas, s'il sait qu'elle est un soleil et qu'elle est déjà sortie.

beltran. — Les oiseaux, de leur plus douce voix, chantent déjà à Belise ces paroles :

Matinées fleuries

Du beau mois de mai,

Dites à ma mie

De ne pas dormir tant.

lisardo. — Campagnes de Madrid, heureuses si vous êtes foulées d,e ses pieds, fontaines qui, pour voir les jardins du comte-duc 2, élevez si haut le cristal de vos yeux, que l'on voit briller vos blancs rayons à travers les jalousies qui emprisonnent ses verts parterres, charmant tapis de fleurs tissu par la nature féconde, petits ruisseaux cristallins dont le bruit doux et sonore semble imiter la musique de Jean Blas,

Dites à nia mie

De ne pas dormir tant.

riselo. — Oiseaux qui, dans les airs que dorent déjà

4. Cette heure s'explique par le climat de Madrid, d'une chaleur excessive pendant l'été.

2. Les jardins du comte-duc d'Olivarès, annexés depuis au Buen- Retiro, étaient contigus au Prado. Les fontaines dont il s'agit ici étaient probablement celles dites de Neptune, d'Apollon et de Cybèle, les plus belles des sept qui ornent maintenant le Prado. En 1624, date de la pièce, Olivares était déjà ministre de Philippe IV.

les rayons du soleil, déployez les plumes brillantes de vos ailes, vous qui montrez la tète hors de vos nids en roucoulant, et vous qui déjà, perchés au haut des branches, saluez le Prado; moissons mêlées aux tapis de verdure qu'émaillent des massifs d'amaranthes et de pivoines; ormeaux verdoyants qu'en dépit d'octobre le mois de mai a revêtus d'une belle livrée de feuilles et de rameaux, — pour amener la jeune beauté attendue de Lisardo,

Dites à la tante

De ne pas dormir tant 1.

beltran. — Taverne de Saint-Martin, entre tous les saints généreux, dont les tables, véritables mules de Bacchus, se couvrent déjà de caparaçons2; buffets déjà parsemés de pains au lait friands; Français qui criez l'eau-de-vie et les gâteaux3; fripiers qu'éveille déjà l'appât du gain, et qui tapissez vos boutiques sans que ce soit la procession du Corpus; et vous, air frais du matin qui gratifiez de toux, de catarrhes et de rhumes de cerveau, sans parler du reste, ceux qui sortent encore en moiteur, — pour qu'elle éveille la tante et celle-ci Belise, à supposer queBelise dorme, sans songer à Lisardo qui l'attend,

Prévenez la cuisinière De ne pas dormir tant.

riselo, à Lisardo. — On ne dirait pas que ta pensée la trouble beaucoup.

lisardo. — Quel supplice d'être là à regarder si elle viendra ou ne viendra pas.

riselo. — Pendant que tu te morfonds, à ton ordinaire, et que Belise se dorlote, que Beltran aille à la place

1 . Notons encore une fois combien ces effusions lyriques sont dans la situation.

2. Bepostero, désigne le tapis aux armes d'un grand seigneur, dont on couvrait st;s mulets de liât. La métaphore de Beltran estbar|ie; elle est burlesque, mais elle se comprend.

3. Letuario, sorte de gâteau que l'on mnngeâit le matin a\ant de prendre l'eau-de-vie.

L'EAU FERRÉE DE MADRID

d'Auton Martin chercher des gâteaux; nous commencerons par restaurer notre estomac en déjeunant, et tu pourras considérer à ton aise, l'un après l'autre, les passants.

lisardo. — Tu es cruel.

riselo. — Non, je suis libre.

lisardo. — L'amour est pour l'esprit une substance divine, l'ambroisie!

riselo. — Et moi, je vais prendre soin de mon corps ; il n'y a rien de tel que ça.

lisardo. — Pour moi, dans l'ardeur de mes désirs, la moindre faveur de ma maîtresse surpasse les mois les plus succulents.

BELTRAN. — Voilà trois femmes qui viennent.

lisardo. — Trois, dis-tu? De quel côté?

beltran. — Par la Carrero1.

lisardo. — Serait-ce elles?

beltran. — Attendez-moi là.

lisardo. — Tu es le Lyncée2 de mes noirs soucis. — Mais ' non, reste; je la vois.

beltran. — Oui, c'est bien elle, seigneur. lisardo. — Quelle faveur plus précieuse pourraient imaginer les rêves d'un amant?

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