‹ Œuvres dramatiquesChapitre 59 sur 290 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

TEODORA, BELISE, LEONOR; elles portent des chapeaux à plumes, et leurs robes sont relevées à la mode de Madrid; mules à rubans.

teodora, à Belise. — Plus je te conseille de ne pas Rapprocher des hommes, au risque de i'aveugler en regardant, car tels sont les effets des regards amoureux. pluu> tu t'avoisines et te rapproches. Si tu continues ce jeu, tu auras le sort du papillon : aveuglée, tu te brûleras les ailes.

4 . La vue ou carrera de San Gerónimo , qui descend en effet droit au Prado. Le palais des Cortes se trouve dans cette rue,

2. Le pilote du vaisseau des Argonautes, selon la Fable, célèbre par sa vue perçante.

BELisE. — Mon Dieu! quel étrange caractère est le tien! — Quel bien veux-tu que me fassent la promenade, l'eau ferrée, si tu es là qui grondes toujours? Tu sais que le docteur m'a ordonné de voir du monde et de faire ma volonté, tu sais que c'est le seul remède à mes langueurs, et tu veux m'empêcher de regarder les gens?

lis ardo, à part. — Ah ! c'est maintenant que naît le jour, c'est maintenant que l'Aurore sourit à ces campagnes!

ïeodora. — Bon! Faudra-t-il pas queje te laisse causer avec ces muguets?

BELisE. — Avec qui veux-tu que je cause? Avec les bêtes? C'est joli!...

teodora. — Pour te guérir de ces vapeurs, le docteur a ordonné la promenade.

belise. — Et qu'il fallait surtout voir du monde, causer avec quelqu'un, se promener de compagnie. N'est-ce pas vrai, Leonor?

leonor. — Parbleu ! si c'est vrai : comme s'il pouvait y avoir d'autre remède à cette mélancolie tenace !

teodora. — La belle autorité! Regarde cette fraîche fontaine dont les doux bruits suffiraient à bannir de l'âme la plus noire tristesse; elle s'élance dans les airs comme pour mieux voir les verts bosquets des jardins du comteduc. Regarde comme elle se résout en mille perles brillantes au souffle de l'air. Vois ces arbres verdoyants qui forment un berceau au-dessus d'elle, comme pour t'inviter à oublier tes maux sous leur ombrage. Parle avec eux ; c'est le moyen de n'être plus seule.

belise. — Le conseil est charmant; mais, me répondront-ils?

teodora. — Peut-être.

belise. — Messieurs les arbres, j'étais venue avec la meilleure intention de dire ma peine à celui qui l'a causée. De fer j'avais armé mon cœur pour me donner plus de courage, espérant vaincre dans ce défi d'honneur. Mais, hélas! grâce à l'impertinence de qui m'empêche de parier, je vois que d'aujourd'hui j'aurai surtout à m' armer de patience. J'ai passé toute la nuit à espérer le matin; mais

L'EAU FERRÉE DE MADRID

vaine a été mon espérance, puisque je n'ai pas eu l'occasion de parler. Beaux arbres, je vous supplie de croire que je suisjidèle, et toi, mon beau laurier, garde le souvenir de mes douleurs 1.

lis ardo, caché derrière les arbres. — Oui, je le garderai, et je réclame la même promesse.

teodora. — Qu'est ceci?

belise. — L'arbre a répondu.

teodora. — L'arbre?

belise. — N'avez-vous pas entendu?

teodora. — Quelle insolence non pareille!

belise. — Voilà qui vous irrite encore? Que le ciel me donne, ma tante, la patience de supporter vos duretés!

teodora. — Tu crois peut-être queje suis dupe de ces arbres avec qui tu causes?

belise. — Tu vois malice à toutes choses.

teodora. — Où vois-tu un laurier par ici?

beliçe. — - Il y en a tant dans le jardin de San Gerónimo2, que je puis bien leur adresser la parole.

teodora. — Et tu peux les voir d'ici? Mettez votre mantille, et rentrons de suite à la maison. Je vois maintenant de quoi il retourne; j'entends tes maladies et tes malaises, tes vapeurs et tes eaux ferrées. Tout cela n'était qu'un prétexte, et je vais le dire à ton père. Allons, vite, couvre-toi.

belise. — C'est cela; gronde, gronde, sans faire attention à tout le mal que tu me fais. Je mourrai, et tu en seras cause. Enferme-moi avec mon mal; que la mélancolie me tue, que le jour n'existe pas pour moi, que tous les temps soient pareils. Plaise à Dieu qu'avant un mois tu me voies, sous un autre vêtement , portée où la rigueur me pousse; peut-être, alors, seras-tu satisfaite devoir ma vie

1 . Quelle grâce incomparable, et quel charme poétique ! molle atque

facelum.

2. Le couvent de San Gerónimo touchait aux jardins du comte-duc. Belise l'avait en face. San Gerónimo est le Westminster de Londres. C'est là que les rois d'Espagne, en montant sur le trône, recevaient la jura ou serment de fidélité de leurs sujets. Remarquez combien l'art 'le Lope est uni aux entrailles mêmes de la nation.

épuisée selon que tu le demandes à Dieu. Quand je serai enterrée, peut-être me trouveras-tu assez gardée. Fasse Dieu que mon mal augmente, que mon cœur se déchire, et que, pour complément, j'aie une attaque d'épilepsie... Je le demande à Dieu.

(Elle s'évanouit.)

leonor. — La voilà évanouie. Vous l'avez voulu. lisardo, au fond de la scène, à Biselo. — Belise évanouie ? riselo. — Sa tante paraît émue... Que s'est-il passé? leonor. — Contemplez les effets de votre mauvais caractère.

teodora. — Qu'ai-je donc dit?

leonor. — Qu'elle mentait; la cause était plus que suffisante. — Un mensonge! ce mal q,u'a reconnu, constaté un si grand médecin! — {A Lisardo.) Monsieur! monsieur!

teodora. — Que vas-tu faire?

leonor, à Lisardo et Riselo qui s'avancent. — Ah ! monsieur, quelqu'un de vous aurait-il un anneau contre les maux de cœur?...

teodora. — De mieux en mieux!

lisardo, à part. — Arrière, crainte importune. — [Haut.) Qu'y a-t-il donc, mesdames?

leonor. — Mademoiselle vient de sJévanouir.

lisardo. — Ici, à l'instant?...

leonor. — A l'instant; touchez ses mains.

lisardo. — Elles sont de glace.

teodora. — Tu lui laisses prendre les mains?

leonor. — Pour que l'effet du contact opère un soulagement.

lisardo, à part. — Surtout quand on le désire. (Haut.) Lui mettrai-je cet anneau au doigt?

beltran, à part. — Je vois que sous ce prétexte Amour saura jouer son jeu.

lisardo. — Y a-t-il moyen d'aller prendre de l'eau à la fontaine?

leonor. — Oui, j'ai justement un gobelet.

(Elle présente le gobelet.)

L'EAU FERRÉE DE MADRID

lisardo. — Tout le mal dont elle' souffre vient de là. — Va à la fontaine, Beltran. {Sort Beltran.) En attendant qu'il soit de retour, et pour diminuer le sentiment de la douleur, je vais prononcer quelques paroles particulières.

(Il parle à l'oreille de Belise.)

teodora. — Oui, oui, je le sais; des paroles de votre bouche l'auront bientôt remise.

riselo. — Dieu a donné, madame, de la vertu aux pierres, à plus forte raison aux paroles.

teodora. — Jamais Teodora n'aurait cru devoir être témoin de semblables choses : tant d'insolence, avec La force du raisonnement pour auxiliaire.

belise, revenant à elle. — Quel charme consolateur ?

riselo. — Elle a parlé.

teodora. — Oui, après avoir écouté!

belise. -— Il me semblait qu'avec un doux murmure, une petite abeille dont je crains peu l'aiguillon me versait au fond de l'oreille un rayon de miel odorant.

teodora. — Une abeille? dis plutôt un dogue, traîtresse. Vit-on jamais fille plus éhontée?

lisardo. — Asseyez-vous près d'elle, madame; il n'es! pas bon qu'elle gravisse de sitôt cette montée1. Asseyezvous près de madame, seigneur Riselo; et moi je vais me mettre à côté de mademoiselle, dans le cas où, ce qu'à Dieu ne plaise, elle s'évanouirait de nouveau, afin que je puisse encore lui parler à l'oreille.

teodora. — C'est toi qui l'as voulu, Belise; ah! tu as bien du souci de ton honneur!

belise. — Chut, chère tante de mon cœur; un grand médecin m'ordonne de voir du monde...

(Ils s'asseyent tous les quatre. Riselo commence à s'entretenir avec la tante, pendant que Lisardo et Belise parlent à voix basse.)

teodora. — Et précisément celui-là ?

riselo. — Que Votre Grâce prenne son parti de tout cela, et ne détourne pas la tête.

teodora. — Et que veut Votre Grâce?

1 . La montée de la carrera San Gerónimo, en venant du Prado.

riselo. — Que Votre Grâce me fasse la faveur de m'écouter.

teodora. — Finissez-en.

riselo. — Cette mante d'étamine, ce vêtement béat et grave, ce maintien noble et suave, qui changerait en beurre un rocher, cette gravité douce, cet esprit charmant, cet honorable fondement, d'honnêteté et de vertu, ces yeux, étoiles caressantes, que Tamour donne en aliment à mon cœur à jeun, cette bouche illustre et belle, formée de rose et de corail, dont chaque parole n'a jamais été prononcée que par son moyen, ce nez de rubis, qui, unique au monde, voudrait un caparaçon pour lui servir de gaîne, ce cou modèle que les pointes de la' toque embrassent comme des lacs d'amour, ces deux coteaux auquel Amour paye un tribut d'hommage, et du haut desquels il tire, enchaîne, aveugle, blesse et tue : — tout enfin, tout ici me fait mourir d'amour.

teodora. — Jésus! Pas un mot de plus! A une femme comme moi, monsieur, parler un pareil langage! Je ne le souffrirai pas. Ay Dios mío! Est-ce là l'effet de ma prière d'aujourd'hui?...

(Elle veut se lever.)

riselo. — Demeurez : j'ai encore à vous dire que j'admire votre air galant.

teodora. — Cet habit ne vous impose pas? Sachez, monsieur, qu'il est béni.

riselo. — Terrible en est la suscription. Mais c'est la coutume de l'amour d'ôter leur cachet aux lettres pour découvrir ce qui lui plaît; et c'est la partie découverte qui me séduit en vous, ma belle nonnain.

teodora. — Quelle étrange tentation! Ah! le mauvais sujet d'homme! Dieu éclaire son âme! — Laissez-moi, s'il vous plaît.

riselo. — Les amoureux ont leurs faiblesses, et vous avez bien dit. Oui, prenez pitié de mon âme, car je me sens une envie...

teodora. — Ah! fi donc! à la fin je me fâche.

riselo. — Quoi! pour si peu?

L'EAU FERRÉE DE MADRID

Page 1