SCENE I
Salon dans la maison de Prudencio.
OTAVIO, SALUCIO.
otavio. — Un homme résolu n'entend a aucun conseil.
SALucio. — Moi, seigneur? je n'en donne point.
otavio. — Ce n'est pas là l'office d'un valet; c'est le devoir d'un ami, d'un supérieur ou d'un homme qui a de l'âge.
salucio. — Ce n'est pas vous donner de conseil quede s'entretenir avec vous de vos intérêts. Votre cousine est une belle personne, votre sang même...
otavio. — Si la différence est en sa faveur, qu'est-ce qu'Otavio perd à cela?
salucio. — Quant à moi, je ne trouve pas qu'elle se conduise avec la retenue d'une fille de qualité, et je dis que ce n'est pas la femme qu'il vous faut.
otavio. — Parions que tu vas me pousser à faire quelque sottise.
salucio. — Après tout, cela vous regarde : et je laisse vos affaires pour ne m'occuper que des miennes. otavio. — Quel mal oserait-on dire de cet ange0 salucio. — Elle a des pieds qui font paraître ce qui en est.
otavio. — Prends garde à ce que tu dis.
salucio. — Je dis que ces sorties matinalevS de chaque jour me sont suspectes.
otavio. — Et moi, Salucio, je suis ravi de la voir revenir de la promenade, telle qu'une rose d'Alexandrie : ce
sont les couleurs que revêt l'Aurore, au sortir de la prison de la nuit. Oh! la blancheur du lis humide de rosée estelle comparable à son visage perlé de sueur? Avec quelle grâce elle se débarrasse de sa niante, de son chapeau !
salucio. — Je ne l'ai jamais regardée de si près.
otavio. — Si fait moi; elle ravit mon âme (mille âmes, si je les avais1) à voir ses cheveux relevés, ses cheveux qui, tantôt en tresses, tantôt libres, sont ornés d'un voile fin; à voir sa mule que rattachent des rubans, prison dorée de ce pied mutin, il n'est pas d'entendement si sage qui résiste à l'aspect de ce pied.
salucio. — Je m'en aperçois bien au peu' qui vous reste du vôtre. Mais si cette élégance souveraine, si ces retours du Prado qui vous inspirent ces comparaisons avec le lis baigné par la rosée, avec la rose d'Alexandrie, ne sont guère en rapport avec l'indisposition dont elle se plaint, — n'en ètes-vous pas un peu pour vos frais d'imagi- . nation?
otavio. — Imbécile! quand elle vient de se promener, tu ne veux pas qu'elle rapporte des couleurs?
salucio. — Je ne la vois jamais pâlissante, je ne la vois prête à s'évanouir que lorsque vous cherchez à l'entretenir; et, s'il faut parler net, je crois que ces prétendues vapeurs n'ont d'autre raison que votre tendresse.
otavio. — Le méchant animal!
salucio. — Quand je vois la tante béate, — la tante au rosaire, à la large manche, -au scapulaire brun, à l'image suspendue de la sainte Vierge, — qui la grondait sans cesse et la sermonnait, maintenant qu'elle sort, paraître contente, que voulez-vous que je pense, monsieur?
otavio. — Gomment, Salucio, tu oserais médire de sa tante! une sainte!
salucio. — Sainte? Pas sûr.
" otavio. — Gomme on voit que tu es en butte à la tentation du diable ! L'autre jour, j'avais mal à la tête; elle ne fit que me bénir; mon mal disparut aussitôt. Et tu oses encore parler?...
1 . La plupart des femmes espagnoles sont remarquables par l'abondance et la beauté <!e leur cbevelure.
L'EAU FERRÉE DE MADRID
salucio. — Eh bien! l'autre soir- elle me bénit, moi, et, tout en marmottant ses prières, elle me dit quelques mots queje n'entendis pas. Je souffrais d'une dent malade, et bientôt -la douleur se communiquant à toutes les autres, je me vis au moment de perdre l'esprit.
oïavio. — C'est un miracle.
salucio. — Probablement de ceux que faisait Mahomet. Je ne souffrais que d'une dent, elle les a rendues toutes
malades.
otavio. — Non; comme tu n'avais pas la foi, elle voulut te punir en augmentant ton mal. Tu ne souffrais que d'une dent, tu souffris ensuite de toutes les autres. Dorénavant, prends bien garde à contenir ta langue. C'est une femme de haut rang, et toutes deux sont mes parentes. En outre, je suis décidé à demander la main de Belise.
salucio. — Déjà?
otavio. — Oui, déjà.
salucio. — Je n'ai rien à répondre.