‹ Œuvres dramatiquesChapitre 73 sur 290 · PRUDENCIO, TEODORA · texte numérisé non relu

PRUDENCIO, TEODORA

prudencio. — J'ai appris du nonce du pape, Teodora, que la dispense est arrivée, et je compte l'avoir avant dîner.

teodora. — Votre zèle a abrégé les longueurs.

prudencio. — Quand on met une chose au compte de l'honneur, je dis plus, quand il s'agit d'un tel neveu, tout s'abrège, devient facile et s'exécute.

teodora. — Il mérite d'être aimé.

prudencio. — Gomme je l'aime moi-même. Je serais donc disposé à avancer le mariage de Belise avec Ûtavio, afin de n'avoir plus de soucis à son propos et de vivre content : mais il est une circonstance quine laisse pas de m'inquiéter.

teodora. — Laquelle?

PRUDENcfio. — Quand je regarde avec attention cette petite, elle me semble, en dépit de la cure, plus malade qu'auparavant; je ne la crois pas guérie de son genre d'indisposition. A quoi ont servi le médecin, les sirops, le fer et les promenades du matin pendant tout un mois"'? Ou le médecin est un ignorant, ou le mal est rebelle à ses remèdes. Ce médecin ne me parait pas un homme grave. 11 y a plus : j'ai dit son nom à plusieurs dames de La Cour qui s'informent de la santé de Belise... Tu vois que je ne te déguise rien. Toutes m'ont répondu qu'il n'y a pas dans tout Madrid ¿le médecin du nom de Beltran. Surpris de cela et préoccupé du soin de mon honneur, je me suis mis

à observer de plus près Belise; èt si je ne savais pas que tu l'as toujours accompagnée, toi, ma sœur, dont les conseils honnêtes, la sévérité, la sainteté, sont incontestables, j'aurais beau jeu à insinuer quelques malices.

teodora. — Votre esprit peut-il s'arrêter à de semblables pensées?

prudencio. — Parlons à cœur ouvert. Ces longues séances, ces longues promenades au Soto, au Prado, dans les jardins, à la campagne, m'ont mis en tête, ma sœur, que, quelque matin où tu auras fermé l'œil, Belise a quitté le chœur de Diane. Tu te levais de bonne heure, Teodora, et sans soupçons tu auras cédé au sommeil sous l'ombrage. Au reste, si je dois être satisfait de ta vertu, mes louanges te le diront

teodora. — La vieillesse chagrine en veut à la verdeur de la jeunesse, et met toujours en suspicion son innocence. Oui, Prudencio, la vieillesse voit tout au pire, et soupçonne le mal chez la plus pure innocence. Belise, en compagnie de votre sœur, pourrait avoir eu même l'ombre de la pensée d'une offense?... Autant vaudrait dire que l'harmonie %des cieux est arrêtée et qu'il n'y a plus de concert dans ses mouvements, que le soleil et la lune sont endormis et que la sphère étoilée demeure fixe sur son axe. Avant que soit capable de s'endormir Teodora, le temps lui-même se sera endormi !

prudencio. — Allons donc! Il y a telles baguettes de Mercure qui savent fermer les yeux des Argus les plus vigilants.

„ teodora. — Ce n'est pas les miens qui se fermeraient quand il s'agit de ton affront ; ils sortiraient vainqueurs de la lutte.

prudencio. — Je ne voudrais pas toucher, même avec moi-même, à ce chapitre de l'honneur; mais il faut pardonner quelque chose aux anciens; d'ailleurs, n'es-tu pas ma sœur, mon ami le plus fidèle?... Je vais aller pour cette dispense, et nous conclurons le mariage, ma sœur, à

1 . Cette scène est un chef-d'œuvre. C'est le naturel et la simplicité, le ton et le style de la meilleure comédie de Téretice.

]'Ó2 . L'EAU FERRÉE DE MADRID

moins que ce fer maudit n'y mette obstacle. Elle avait bien besoin de ces promenades du matin1!

(Tl sort.)

teodora, seule. -— Je suis furieuse. Je vois des mêmes yeux l'état de Belise, et il y a vraiment matière à soupçons. Je crois qu'elle m'a dupé avec ce feint appât de Famour de Riselo.

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