‹ Œuvres dramatiquesChapitre 74 sur 290 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

BELISE, TEODORA.

belise. — J'étais là qui attendais que mon père fût parti.

teodora. — Ah f ma nièce, ne t'afflige pas do mes paroles; mais ton père a conçu des soupçons, en te voyant plus souffrante depuis l'emploi de ce fer... qui peul devenir l'épée meurtrière de notre honneur. La dispense es! arrivée, et ton père s'expliquant avec moi se montre trèspréoccupé de la continuation de ton mal. Et ee n'es! pas étonnant, car je ne suis pas sans inquiétudes moi-même.* — Qu'as-tu? Parle-moi franchement. Dis-moi si tu as été dupe de l'amour. Les hommes s'entendent à merveille à négocier avec humilité. Ils feignent les intentions les plus pures, et demandent qu'on leur accorde seulement une main; mais, la main une fois obtenue, ils ne lâchent plus prise, jusqu'à ce que l'honneur confesse qu'il est trop tard pour veiller. Il s'est informé du médecin, ei on ne connaît pas de docteur Beltran ; de là des doutes qui vont jusqu'à mettre "ton honneur en suspicion. Il n'a été contenu que par la considération que je sors avec toi : mais il prétend queje m'endors et que cela ne sert de rien. Il n'a que trop raison. Je n'ai que trop sommeillé après avoir prêté l'oreille à la sirène dont la voix m'a perdue. Gomme vous avez su m'endormir tous deux, à propos de Riselo! Oui, c'était dormir que de croire, dans ma coupable ar-

1 • GKRONTE.

Que diable allait-il faire dans cette galère?

Les Fourberies île Scapin, acte II. se. \i.

deur. ce que tous trois vous aviez comploté. Hélas } c'est pour vous avoir gourmandes avec trop de rigueur, que j'en suis venue à quitter le sentier de la vertu! Oui, traîtres, c'est pour vous que j'ai renoncé à mes dévotions, pour seconder plus que je n'aurais dû vos coupables amours. J'ai troqué (insensée que j'étais!] oratoires et rosaires contre des billets doux. J'ai songé à me marier, moi qui naguère aurais préféré à l'empire du monde le plus humble monastère... Èt quel est le résultat ? Riselo m'a fait sa dupe, et je te regarde loi-mèmc comme abusée. Ah! si ce malheur était tombé sur moi!

belise. — Tante de mes yeux, écoute mes aveux, puisque tu as deviné mes infortunes. C'est dans l'église de Saint-Sébastien que me vit pour la première fois ce jouvenceau : il ne cessa depuis de me harceler de ses regards, de ses discours, de ses promesses, au moyen d'entremetteuses. Pour lui résister, j'allai dès ce moment à la Trinité dimanches et fêtes; c'était sans doute un ange, car il y vint aussi, et, pour mieux me considérer, se rapprocha davantage. Dieu nous a faits de chair et non de pierre ; les plus cruelles se rendent à une cour assidue. Sous l'action du feu, le bronze le plus dur' prend mille figures dans le moule de sable; du marbre pris dans la montagne, le ciseau fait une nymphe, ornement de quelque fontaine. Quoi d'étonnant, madame, que la faiblesse d'une femme s'émeuve aux prières d'un homme? Pour pouvoir parler à mon amant (plût à Dieu ne lui avoir jamais parlé), je feignis des vapeurs; mon teint pâlit, j'étais malade. Ce cavalier trouva moyen de m'envoyer Beltran, son laquais, pour guérir mon amoureuse peine. Riselo, son ami, feignit d'être épris de vous, pour qu'il nous fût permis de poursuivre; et, au lieu de sirop, le docteur prétendu me lit prendre un collier de perles et de corail monté en or. Mon nère s'imaginait (imagination de père) que je prenais du ter, de l'apium, ou d'autres herbes. Durant tout le mois de mai, an moment où l'aube ('gaye les premières fleurs de la saison du printemps, j'allai me promener à Atocha, an Prado, beaux lieux où le zéphir murmurait dans les feuilles nouvelles. Un jour, sans songer à mal, nous nous reneon-

L'EAU FERRÉE DE MADRID

trames au Soto, surtes bords du clair Manzanares. Ma tante s'éloigna avec Riselo, à la distance d'un jet de pierre... Non, ma tante, pas à la distance d'un jet de pierre, mais plutôt d'un trait d'arbalète, car c'est l'instant où l'Amour banda son arc... De leur côté, Beltran et Leonor, sur nappe bien blanche, préparaient le déjeuner des pauvres malades dans les retraites que formaient les buissons, cependant que Lisardo, pour ménager ma pudeur, ne me tenait que des discours honnêtes. Mais les fleurs nous souriaient toutes baignées des pleurs de l'Aurore, et, je ne sais comment la fraîcheur de ces lieux m'a pénétrée, de sorte (je suis très-délicate) que mon état s'est aggravé, et que jamais je ne me suis vue si embarrassée et si malade. Maudite soit la dispense qui vient d'arriver. Comment aimer quelqu'un quand on songe à un autre! Je vous supplie, ma tante, de réussir à différer cet hymen, et de faire que je puisse attendre1.

teodora. — Quel degré de patience me supposes-tu donc pour t'écouter, Belise? Voilà donc où tu en es, maintenant.

belise. — Petite tante, un amour qui a commencé à la messe, finira au service de Dieu. Lisardo sera mon époux.

teodora. — Et comment? Désormais il vous sera tout à fait impossible de vous parler. La dispense est arrivée. Otavio verra qu'il a été trompé, et ton père furieux ôtera la vie à toi et à ton amant.

belise. — Que faire? Je ne puis pourtant pas me marier dans cet état.

teodora. — Non; mais on peut trouver un moyen.

belise. — Lequel?

teodora. — D'abord, retarder le mariage: ensuite, faire ses couches dans un couvent. Par ce moyen, tu seras remise en possession de ta liberté; il ne restera plus qu'à faire pénitence, et à te eonsacrer au serviee de Dieu.

1. Ce long récit, qui est un résumé de la pièce, était destiné, selon quelques-uns, aux spectateurs tardifs, qui n'avaient pas assisté au commencement de la représentation.

belise. — J'aurai bien plutôt fait d'arranger notre mariage. En attendant, je simulerai de telles douleurs au cœur, — sous l'influence de mes vapeurs, j'aurai des fantaisies si extraordinaires, qu'il faudra bien que père et cousin me laissent en repos.

teodora. — > ConseiHez donc un cœur amoureux qui ne craint pas de jouer son honneur et sa vie. Fais ce qu'il te plaira, mais ne compte plus sur moi pour t'aider.

belise. — Je sais, ma tante, que tu m'aideras.

teodora. — Je sais, ma nièce, que je ne t'aiderai pas.

belise. — Si tu refuses, je dirai que tu as été l'entremetteuse qui m'a perdue.

teodora. — Qu'entends-je!

belise. — Oui, que tu es la cause, l'unique cause de tout.

teodora. — Est-ce un commencement ds tes accès?

belise, criant. — Quelle douleur inconcevable ! Il me semble que mon cœur va bondir hors de ma poitrine. Qu'on m'appelle vite un médecin.

teodora. — Je t'aiderai; j'y consens.

belise. — Je voudrais bien...

teodora. — Que sens-tu?

belise. — Madame ma tante, c'est d'ici là qu'est le siège de la douleur.

(Elles sortent.)

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