SCÈNE X
Une rue.
BELISE, avec la cape, l'épée el le chapeau; BELTRAN, habillé
en femme, avec une mante.
belise. — O mystère de la nuit!
beltran, à Belise. — Vrai Dieu, quel air galant! belise. — Nous avons fait échange non-seulement de costume, mais de la qualité que ce costume suppose. beltran. — Certes, j'ai gentil galant.
belise. — Et moi une fameuse maîtresse. beltran indiquant une maison. — C'est ici que se trouve ^isardo.
belise. — Frappe, on ne te reconnaîtra pas.
beltran. — C'est à vous de frapper, non pas à moi.
belise. — Ah! c'est vrai; c'est moi qui te protège. — Hé! la maison! seigneur Lisardo !
lisardo de l'intérieur. — Il me semble qu'on appelle.
riselo de l'intérieur. — Oui.
lisardo, sortant. — Qui va là?
belise, embossée dans son manteau. — C'est moi.
lisardo. — Qui est-ce qui demande à parler à Lisardo?
belise. — Une dame est là qui vous attend.
lisardo. — Une dame, moi? — Quel est son nom?
belise. — Ceci ne me regarde point. Parlez-lui et vous saurez qui elle est.
lisardo. — Serait-ce Leonor?
beltran, imitant la voix d'une femme. — Tu ne me reconnais pas?
lisardo. — Que Votre Grâce se découvre, comment êtesvous venue?
beltran. — Sur mes pieds.
riselo. — Adieu, mon cher bien; je vais voir à qui a affaire Lisardo.
L'EAU FERRÉE DE MADRID
Marcelle. — Je suis jalouse de toutes les femmes. C'est peut-être Teodora.
riselo. — Gomment, Teodora? La sœur d'un personnage si grave?
Marcelle. — Oh! comme l'amour s'entend à abaisser ces miracles de gravité!
riselo. — La personne s'entretient avec Lisardo. Tu n'as pas à être jalouse de moi.
Marcelle. — Qui l'accompagne ?
riselo. — Un jeune homme d'élégante tournure.
Marcelle, à Belise. — Hé, mon gentilhomme! Nous diriez- vous le nom de cette dame?
belise. — Serait-on jalouse?
Marcelle. — Oui, de Teodora.
belise. — Elle n'a pas la jambe si légère.
Marcelle. — Enfin, comment s'appelle cette dame qui s'entretient avec Lisardo?
belise. — Doña Constanza Beltran.
MARCELLE. — VOUS dites?
belise. — Doña Constanza Beltran. C'est une femme de si haut parage, que quand elle sort, elle est suivie de plusieurs écuyers à cheval1.
margelle. — Pourriez-vous dire combien?
belise. — Elle peut bien peser quatorze arrobes.
Marcelle, à part . — L'écuyer n'est pas un sot, mais je veux lui montrer qu'il n'a pas affaire à des imbéciles.
belise. — Si je vous dis son poids à un quarteron près, quel tort vous fais-je?
lisardo, à Beltran. — Découvrez ces jolis yeux; qu'on les voie tous les deux.
beltran. — Non, les trois si vous voulez.
lisardo. — Seriez-vous louche par hasard ?-
beltran. — Ah! dieux !
lisardo. — Eh bien, que Ton voie vos deux yeux. beltran. — Jésus! Vous attendrez longtemps.
1 . C'était d'étiquette pour les femmes des grands seigneurs. Le luxe déployé par les courtisans de Philippe IV fut remarqué avec surprise par les ambassadeurs de Louis XIV.
lisardo. — Ne puis-je savoir le motif qui vous amène?
beltran. — Que pouiTais-je dire de plus? Je vous aime.
lisardo. — Où donc m'avez-vous rencontré?
beltran. — Chez moi, et plus d'une fois.
lisardo. — Avoir ici tant de témoins!...
Marcelle, à part. — Ma jalousie n'y tient plus : il faut que je sache qui est cette dame.
belise, à part. — Lisardo dira ensuite qu'il m'aime! Comptez donc là-dessus ! Il semble charmé de la conversation du laquais voilé de ma mante.
lisardo, à Beltran. — Madame, où vous ai-je parlé? Comment m'avez-vous connu?
beltran. — Quoi! l'avoir oublié à ce point?
lisardo. — J'en ai le regret.
beltran. — Je vous ai donné à manger plus de vingt fois.
lisardo. — C'est bien extraordinaire! — A manger? Vous?
beltran. — Moi-même. C'est aussi par mes soins que vous montez à cheval, sans parler de mille autres circonstances que je tais pour ne pas me découvrir. Pour vous, il n'y a pas une heure, certain père rébarbatif s'apprêtait à me châtier.
lisardo. Seriez-vous négresse?
beltran. — Je suis votre esclave. Une dame m'a conseillé de venir ici sous ce costume, autrement j'allais avoir la peau toute grillée.
lisardo. — Ah ! si j'avais été là !
beltran. — Certes, il aurait pu vous en cuire!
lisardo. — Vous devez être, par ma foi ! la belle mal mariée. Qui peut être ce jaloux?
beltran. — Ne vous y frottez pas, ou vous êtes sûr de recevoir une volée des mieux conditionnées.
lisardo. — Je vous dois de la reconnaissance de ce que vous faites pour moi, mais comme vous restez voilée, vous diminuez cette reconnaissance.
beltran. — Ah ! monsieur, pouvez-vous me traiter d'une façon si injuste? Dans l'intérêt de votre amour, pour Dieu! ne m'abandonnez pas; et puisque je vous ai si bien servi
L'EAU FERRÉE DE MADRID
par ces belles matinées de mai, quand vous aurez besoin d'un laquais, je vous en prie, ne m'oubliez pas.
lisardo. — Tu serais Beltran?
beltran. — Parbleu ! ne le devinez-vous pas?
lisardo. — La surprise est bonne.
beltran. — Silence ! que j'aille m'amuser aux dépens de Marcelle; il y a beaucoup de nouveau, d'ailleurs. — Hé, seigneur Riselo !
riselo. — C'est à moi que vous voulez parler?
beltran. — A vous-même.
riselo, à Marcelle. — Vous permettez...
margelle, à part. — Faut-il avoir de la patience!...
riselo. — Puisque vous êtes venue ici, je vous supplie de vous découvrir, afin que cette dame voie qui vous êtes.
beltran. — C'est impossible.
riselo. — Pourquoi?
beltran. — Je suis trop laide.
riselo. — On n'est jamais laide avec un si bon bec.
beltran. — Vous n'en êtes pas bien sûr, m'ayant à peine entendue parler.
Marcelle, à part. — Je crève de dépit, à voir cet entretien. {Haut à Beltran.) En voilà assez! Vive Dieu, je vous forcerai bien à vous découvrir!
beltran. — Manquer à ce point de respect à une jeunesse comme moi, à la béate, à la nonne et à son cordon *? Doux Jésus! quelle furie! On me tire, on me tue, on m'arrache mes coiffes !
MARCELLE. — QlÚ eS-tU?
beltran. — Je suis Beltran.
Marcelle. — Beltran!
beltran. — Eh! sans doute.
lisardo. — Il s'est aussi moqué de moi. riselo. — Tu es le démon du genre. Mais couvre-toi; j'entends du monde.
Marcelle. — Cachez-vous bien sous le portail. lisardo. — Ils viennent à nous.
riselo. — Je redoute quelque malheur.
beltran. — Restez; ne fuyez pas.