SCÈNE III Entrent FABIO, MARCELLE et DOROTHÉE, AN ARDA
fabio. — Je n'amène que vos femmes de chambre; les autres ne sauraient ce qu'on veut d'elles, et d'ailleurs elles dorment d'un profond sommeil. Celles-ci n'étaient pas encore couchées. ♦
anarda, à part. — C'est la nuit que s'émeut la mer, cl que les ondes deviennent furieuses.
fabio. — Préférez-vous rester seule?
diane. — Oui; sortez tous les deux.
fabio, à part, à Otavio. — Le bel examen!
LE CHIEN DU JARDINIER
otavio, de même. — Elle est folle.
fabio. — Et elle me soupçonne, je crois.
(Sortent Otavio et Fabio.)
diane. — Viens ici un peu, Dorothée.
dorothée. — Qu'ordonne Votre Seigneurie?
diane. — Dis-moi, quels sont les cavaliers que tu vois rôder dans cette rue ?
dorothée. — Le marquis Ricardo, madame, et parfois aussi le comte Paris.
diane. — Réponds franchement à ce que je vais te demander : je t'y engage pour ton bien.
dorothée. — Je n'ai rien à cacher à madame.
diane. — Avec qui les as-tu vus parler"?
dorothée. — Quand je serais sur le bûcher, je ne pourrais dire que je les aie vus parler à qui que ce soit, dans cette maison, excepté à vous.
diane. — Ils ne t'ont jamais remis de billet? tu n'as vu entrer ici aucun page?
dorothée. — Jamais.
diane. — Retire-toi par ici.
Marcelle, à part, à Anarda. — C'est une inquisition. an arda, de même. — Et de la plus cruelle. diane. — Écoute, Anarda.
anarda. -— Me voici à vos ordres, i diane. — Quel est l'homme...
anarda. — Un homme !
diane. — Qui est sorti de ce salon? Oh! je connais tes procédés... Qui l'a introduit ici pour me voir? Quelle est celle de vous qui l'écoulé?
anarda. — Ne nous croyez pas, madame, capables d'une pareille hardiesse. Une de vos femmes, capable d'amener un homme jusqu'ici, pour qu'il pût vous voir! Capable d'une telle trahison envers vous! Non, madame, ne le croyez pas.
diane. — Écoute; viens un peu plus à l'écart. Si tu ne cherches pas à me tromper, tu me donnes à penser que c'est pour quelqu'une de mes femmes que cet homme a pénétré jusqu'ici.
anarda. — Je vous vois fort irritée, madame, et avec
raison; aussi, laissant de côté toute feinte, vous dirai-je la vérité, nonobstant l'amitié dont je fais profession pour Marcelle. Elle aime quelqu'un et en est aimée! Mais ce quelqu'un, quel est-il? c'est ce que je n'ai jamais su.
Diane. — Tu as tort de me le cacher. Quand tu as avoué le plus, pourquoi te taire sur le moins?
anarda. — C'est me presser beaucoup pour un secret qui n'est pas le mien : vous savez que je suis femme. Qu'il vous suffise d'apprendre que ce cavalier est venu pour Marcelle. Vous pouvez dormir tranquille; c'est pure conversation, et il n'y a pas longtemps que cela a commencé.
dune. — Vit-on jamais pareille, licence? La belle réputation que je vais avoir, moi, une femme à marier? Par le paradis de feu le comte, mon époux, infâme canaille!...
anarda. — Modérez-vous, madame, et permettez-moi un seul mot. Il n'est pas étranger à la maison, l'homme qui vient voir Marcelle, et pour arriver jusqu'à elle, il n'a pas à redouter de grands périls.
Diane. — C'est donc un homme à moi?
anarda. — Oui, madame.
Diane. — Qui donc?
anarda. — Théodore.
Diane. — Mon secrétaire? •
anarda. — Je sais seulement qu'ils se sont parlé; j'ignore ' le reste.
dune. — Passe de ce côté.
anarda. — Montrez ici toute votre sagesse.
Diane, à part. — Je suis plus tranquille, maintenant que je sais qu'on ne venait pas pour moi. {Haut). Marcelle!...
Marcelle. — Madame !...
Diane. — Écoute.
Marcelle. — Qu'ordonnez-vous? [A part.) Je suis toute tremblante.
diane. — Est-ce bien toi, Marcelle? toi à qui je confiais mon honneur, mes sentiments?
Marcelle. — - Qu'a-t-ou pu vous dire de moi? En quoi ai-je manqué à la loyauté que vous méritez et que je professe ?
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diane. — De la loyauté, toi? .
Marcelle. — Quelle est donc mon offense?
diane. — N'est-ce pas m'offenser que, dans ma maison, à deux pas de mon appartement, un homme vienne te parler?
Marcelle. — Théodore est si benêt, que partout où il me rencontre, il m'adresse des compliments à la douzaine.
djane. — A la douzaine? c'est charmant, en vérité! et bénis le ciel qui a fait une année où les douceurs se vendent à la douzaine.
Marcelle. — Je veux dire, madame, que soit qu'il entre, soit qu'il sorte, sa bouche me traduit à l'instant les sentiments de son cœur.
diane. — -Traduit ses sentiments?... Voilà une expression nouvelle? Et que te dit-il?
Marcelle. — Je ne crois pas qu'il m'en souvienne.
diane. — Cherche bien.
margelle. — Tantôt il me dit : « Ces beaux yeux me font mourir! » tantôt : « C'est par ces beaux yeux que je vis : la nuit dernière, je n'ai pu dormir en songeant à votre beauté. » Une fois il m'a demandé un seul de mes cheveux pour servir de chaîne à ses pensées et contenir ses désirs. Mais pourquoi m'obliger à dire tous ces enfantillages?
diane. — Du moins, j'aime à le croire, n'en es-tu pas fâchée?
Marcelle. — Pas trop ; je sais d'ailleurs que Théodore n'a- que des vues honnêtes et que ces amours n'ont pas d'autre but que le mariage.
diane. — On ne saurait blâmer l'amour qui a pour but le mariage. Veux-tu que je in occupe de cela?
Marcelle. — Ah! madame, je serais trop heureuse! Et maintenant que je vois tant de douceur dans votre colère, tant de noblesse dans votre cœur, je vous avoue que je l'adore; 'car il n'y a pas dans toute la ville un garçon plus sage, plus discret, plus habile, plus spirituel et plus amoureux.
JOURNÉE I, SCÈNE III. ií»f
diane. — J'ai pu apprécier son mérite dans les fonctions qu'il remplit auprès de moi.
Marcelle. — Il y a bien de la différence entre une lettre que vous adressez à quelqu'un du haut de vos titres et ces doux propos d'amour qu'il m'écrit avec l'abandon du cœur, dans un style tendre et passionné...
diane. — Marcelle, je suis résolue à vous marier quand sera venu le moment convenable; je ne puis cependant oublier qui je suis, ni ce que je dois au nom que je porte, et dès lors, il ne faut pas que ces entretiens continuent dans ma maison. (A part.) J'étouffe de, colère. [Haut.) Puisque cet amour n'est plus un secret, tu auras désormais à te montrer plus discrète. Quand l'occasion sera venue, je vous promets mon concours à tous deux. Théodore est un garçon d'esprit, qui a été élevé dans la maison. Quanta toi, Marcelle, tu connais la nature de mes sentiments pour toi, et je n'oublie pas que tu appartiens à ma famille.
Marcelle. — A vos pieds se met votre créature.
DIANE. — Va.
Marcelle. — Et je les baise mille fois. dune. — Qu'on me laisse seule.
anarda, a part, à Marcelle. — Qu'y a-t-il eu? Marcelle. — De la colère à mon profit. dorotiiée. ' — Elle connaît ton secret?
Marcelle. — Oui, en approuvant mon amour.
(Mai-celle, Anarda et Dorothée font trois révérences à la comtesse e.t se retirent.)
diane, seule. — Mille fois j'ai remarqué la figure, la grâce et l'esprit de Théodore, et s'il était moins inférieur ;i mon rang, j'aurais aimé sa distinction et son talent. — L'amour est la loi commune de la nature, mais je mets au-dessus le trésor de mon honneur. J'ai le respect de ce que je suis, et la seule pensée m'en paraît une honte. — La jalousie, je le sais, sera mon partage; et, en effet, si elle naît du bonheur d'une autre, je n'ai que trop de quoi m'affliger. — O Théodore, que ne peux-tu l'élever
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pour t'égaler à moi, ou que ne puis-je m' abaisser pour devenir ton égale1!
(Elle sort.)