‹ Œuvres dramatiquesChapitre 95 sur 290 · Sonnet · texte numérisé non relu

Sonnet

JOURNÉE I, SCÈNE IV. Uü

femme, et si elle apprend la vérité, il n'est pas de protection qui puisse vous maintenir chez elle.

Théodore. — Pas d'autre remède que l'oubli?

Tristan. — Je vais vous enseigner la manière de se guérir du mal d'amour.

Théodore. — Ne vas-tu pas commencer tes folies?

Tristan. — La méthode vient à bout de tout. Écoutez donc, je vous prie, quand je vous montre si facile chemin. Premièrement, vous devez prendre la ferme résolution d'oublier, et ne pas même penser que vous puissiez recommencer à aimer votre belle; car s'il vous reste au cœur une lueur d'espoir, il n'y a pas moyen de perdre le souvenir : là où reste le souvenir, le changement n'est pas possible. Pourquoi pensez-vous qu'il soit si malaisé à un homme d'oublier une femme? C'est qu'il se berce de l'idée d'un retour prochain. Prenez une forte résolution en vous-même, et aussitôt vous échappez à l'empire de l'imagination. N'avez-vous pas vu, pour une horloge, que quand la corde est à bout, les roues aussitôt s'arrêtent immobiles? Eh bien, il en est de même en amour quand on est à bout, d'espérance?

THÉODORE. — Et la mémoire? n'accourt-elle pas aussitôt, faisant mille diligences, pour réveiller le sentiment et l'exhorter à ne pas renoncer au bonheur /

tristan. — La mémoire, il est vrai, est un ennemi qui vit accroché à l'entendement, comme dit la chanson de je ne sais plus quel poëte; mais, pour le vaincre, c'est un grand point d'avoir mis de côté l'imagination.

Théodore. — Gomment cela?

tristan. — En pensant aux défauts et en ne songeant pas aux grâces de votre maîtresse. Pour oublier, les habiles pèsent sur les défauts et courent sur les grâces. Ne vous la représentez pas, paraissant au balcon, avec cette taille charmante que relèvent encore ses atours, et montée sur ses patins. Tout cela est affaire d'architecture, Rappelez-vous ce mot d'un sage : l'art du tailleur est la moitié de la beauté. Savez-vous comme il faut vous figurer votre maîtresse? Comme un pauvre flagellant que Ton mène panser; oui, monsieur, et non pas parée de ces ruiii. 1:5

neux corps de jupes. Penser aux défauts, je le répète, voilà le grand remède. A table, vous n'avez qu'à vous souvenir d'un objet qui a excité votre dégoût, et aussitôt votre appétit s'en va pour quinze jours; eh bien, monsieur, que votre mémoire vous apporte surtout les imperfections de Marcelle, et votre amour s'en ira de même1.

Théodore. — Quel chirurgien grossier! quelle cure pitoyable! mais enfin, le remède est digne de ta rustique main. Tu n'es qu'un charlatan, mon pauvre Tristan, et l'on voit que tu n'as pas étudié. Ce n'est pas ainsi queje me représente les femmes : elles sont à mes yeux comme un pur et transparent cristal...

Tristan. — Dont elles ont la fragilité; oui, sous ce rapport, vous avez parfaitement raison. Mais, puisque vous ne voulez pas songer à des défauts, je puis au moins vous indiquer comment j'ai trouvé, moi, le moyen d'oublier. Tel que vous me voyez, je suis devenu amoureux une fois d'un certain sac à mensonges qui comptait dix fois cinq printemps, et entre autres aimables qualités, elle avait un ventre qui, sans autre addition, aurait pu contenir tous les dossiers d'une étude de notaire; oui, sans exagérer, les Grecs s'y seraient trouvés plus à l'aise que dans le cheval de Troie. N'avez-vous pas entendu parler de ce noyer qui contenait dans sa cavité un laboureur, sa femme, ses enfants et où il restait encore de la place? Eh bien! ce ventre énorme aurait logé aussi un tisserand et son métier. Je me décidai à l'oublier, ayant certes mes raisons pour cela, et soudain la mémoire de m'apporler mille images tirées de la rose et du jasmin, du marbre et de l'ivoire, de l'argent, de la neige, sans oublier ce coquin de jupon, source de mon martyre. Mais j'employai un plus sage moyen, et en homme d'esprit, je m'appliquai à me représenter constamment les objets qui lui ressemblaient le plus: les paniers des fruitières, les vieilles malles, les bahuts, les paillasses, les sacs à lettres des courriers, si bien que mon amour et mes espérances s»1 ehan-

1. Tristan semble commenter ici le fameux passage de Lucrèce. Dr Natura rerum, lib. IV, v. 1112.

gèrent en dédain, et que finalement j'oubliai complètement ma maîtresse. Dieu sait pourtant le volume qu'elle tenait.

Théodore. — Tout est grâces dans la personne de Marcelle; on ne saurait y trouver de défauts. Je ne puis donc, espérer de l'oublier.

Tristan. — Eh bien! poursuivez cette folle entreprise, et attendez-vous à votre disgrâce.

Théodore. — Oui, en elle tout est grâces. Que faire, mon Dieu?

Tristan. — Y penser si bien que vous perdiez les bonnes grâces de la comtesse.

Page 1