Sonnet
JOURNÉE ï, SCÈNE V.
a eu elle-même un motif, et ce motif était l'amour : car la cause ne saurait naître de l'effet; c'est toujours l'effet qui naît de la cause.
Diane. — Je l'ignore. Tout ce que je sais, Théodore, c'est que cette dame n'avait jamais éprouvé pour ce cavalier qu'une pure bienveillance; mais quand elle Ta vu amoureux d'une autre, aussitôt mille désirs indiscrets, ont assailli son honneur, et ont dépouillé son âme de l'honnête discrétion dans laquelle elle voulait vivre.
Théodore. — Le billet que vous avez écrit est charmant, et je ne saurais rien faire de mieux.
dune. — Essaye toujours.
Théodore. — Je n'oserais.
diane. — Essaye, je t'en prie.
Théodore. — Votre Seigneurie veut absolument mettre mon ignorance à l'épreuve.
diane. — J'attends ici; reviens au plutôt.
THÉODORE. — J'obéis doilC.
(Théodore entre dans un cabinet voisin.)
la comtesse, à Tristan qui s' est tenu à l'écart. — Écoute un peu, Tristan.
tristan. — Je viens recevoir les ordres de Votre Seigneurie, non sans quelque embarras sur l'état de mes chausses. Mon maître, qui est votre secrétaire, est beaucoup sorti ces jours-ci, et un cavalier a tort de ne pas bien soigner la tenue de son laquais, qui est l'étoile avantcourrière et le miroir de lui-même. Si le maître monte à cheval, un homme d'esprit comparait le laquais à un escalier, car, disait-il, de la personne du laquais on monte
au visage du maître Il est probable que Théodore ne
peut pas mieux faire.
diane. — Est-ce qu'il joue?
tristan. — Plût au ciel ! car un joueur trouve toujours le moyen de se procurer de l'argent. Jadis les rois avaient coutume d'apprendre un métier, afin de pouvoir gagne)' leur vie, s'ils venaient à perdre leur royaume *. Heureux
1 . C'est peut-être une allusion à Denis le Jeune, tyran de Syracuse, qui fut, dit-on, maître d'école à Corinthe.
LE CHIEN DU JARDINIER
ceux qui dès l'enfance apprirent à jouer! Êtes-vous dans le besoin? le jeu est un noble exercice où l'on gagne sans beaucoup de peine de quoi vivre. Qu'un grand peintre, par un effort de génie, réussisse à faire une image vivante, le premier imbécile venu dira en la voyant : cela vaut bien dix écus. Un joueur n'a qu'à dire, dans un coup de dés : « Je tiens, » et il aura placé son argent à cent pour cent.
dune. — Ainsi, Théodore ne joue pas ?
tristan. — Il est si méfiant.
Diane. — Alors il a donc quelque amour.
tristan. — De l'amour, lui? Quelle plaisanterie! c'est un glaçon.
Diane. — Comment? un jeune homme de sa tournure, aimable, spirituel, n'aurait pas quelque honnête inclination?
tristan. — La paille et l'avoine, voilà mes affaires, et non pas galanteries et billets doux; son service le retient ici le jour, et je suppose qu'il a assez à faire.
Diane. — Mais, ne sort-il jamais la nuit?
tristan. — Je n'en sais rien, je ne l'accompagne pas : j'ai une côte brisée.
diane. — Par quel accident?»
tristan. — Je vous répondrai comme les mal mariées, quand on leur demande d'où viennent les meurtrissures que leur a faites au visage le poing d'un mari jaloux J'ai roulé dans l'escalier.
diane. — Tu as roulé?
tristan. — Du haut en bas; mes côtes ont compté toutes les marches.
diane. — C'est ta faute, Tristan, pourquoi éteignais-tu la lampe avec ton chapeau?
tristan, à part. — Ouf!... nous sommes pris! Toute l'histoire est connue.
diane. — Tu ne me réponds pas?
tristan. — Je cherchais l'époque... mais, m'y voilà. C'était hier au soir. Il y avait des chauves-souris qui voltigaient dans la maison ; moi, je leur donnai la chasse avec mon chapeau, et l'une d'elles s'étant approchée de la lampe, moi je la vise avec mon chapeau, je tire, et si bien
que, les deux pieds me manquant à la fois, j'ai descendu en roulant toutes les marches.
Diane. — Tout cela est fort bien imaginé. — Mais à ce propos je t'apprendrai que j'ai lu dans un livre de secrets, que le sang de chauve-souris est bon pour faire tomber les cheveux. Il faudra que je fasse tirer le sang de celleslà pour enlever les cheveux à l'occasion.
tristain1, à part. — Vive Dieu! cela sent le roussi! Pourvu qu'on ne m'envoie pas chasser les chauve-souris aux galères...
Diane, ci part. — Mille pensées me troublent et m'agitent.