ACTE II, SCENE IV
verain, elle est mal gouvernée; son sceptre est si fantastiquement porté par un jeune homme vain, étourdi, léger, extravagant, qu'elle ne saurait nous effrayer. Le Connétable.
Arrêtez, prince Dauphin 1 Vous êtes dans l'erreur en et qui concerne ce roi. Que Votre Grâce interroge les derniers ambassadeurs, elle apprendra avec quelle hauteur il a écouté leur ambassade, quels nobles conseillers l'entouraient, combien il s'est montré modeste dans ses objections, et combien redoutable dans ses résolutions; elle verra que ses escapades d'autrefois étaient comme le dehors du •omain Brutus disssimulant sa sagesse sous l'apparence de la folie. Tels les jardiniers dissimulent sous le fumier les racines qui donneront les fleurs les plus précoces et les plus délicates.
Le Dauphin.
Vous vous trompez, milord Grand Connétable ; mais il ne s'a'^it pas ici de notre opinion. En cas de défense, le nieilleur est de supposer l'ennemi plus redoutable qu'il parait et de proportionner les préparatifs à cette supposition. Agir autrement serait imiter l'avare qui perd un habit pour épargner un peu d'étoffe.
Le Roi de France.
Regardons le roi Henry comme un roi redoutable et songez prince, à vous armer fortement pour le combattre. Sa famille s'est engraissée de nos dépouilles ; il est issu de cette lignée sanguinaire qui a jeté l'épouvante dans nos chemins familiers; témoin la trop mémorable honte de la bataille de Crécy où tous nos princes furent faits prisonniers par cette noire renommée, le noir Edouard, prince de Galles, tandis que son père, montagne humaine au sommet d une montagne, couronné d'un soleil d'or, contemplait son héroïque progéniture et souriait de la voir dévaster le travail de la nature, et déflgurer des modèles que Dieu et nos pères avaient mis vingt ans à faire. Le roi Henry est une branche de ce tronc victorieux ; nous devons redouter et sa puissance native et sa destinée.
{Entre un MESSAGER).
Le Messager.
Les ambassadeurs de Henry, roi d'Angleterre, soUicitent une audience de Votre Majesté.
Le Roi DE France.
Nous l'accordons céans. Amenez-les.
(Le Messager et quelques lords sortent) . Vous le voyez, mes amis, lâchasse est chaudement menée.
Tenez tête, vous arrêterez la poursuite. Les chiens pol-
trons aboient ^ quand ceux qu'ils paraissent menacer courent bien loin devant eux. Mon bon souverain, arrêtez court l'Anglais; montrez-lui de quelle monarchie vous êtes le chef. L'amour-propre, mon suzerain, est un péché moins vil que la négligence de soi-même.
{Rentrent des lords avec EXETER et son escorte). Le Roi de Frange.
Vous venez de la part de notre frère d'Angleterre ?
ExETER.
De sa part. Il vous salue et vous supplie, au nom du Dieu Tout-Puissant, de rentrer en vous-même ; de renoncer aux grandeurs empruntées qui, par la volonté du ciel et la loi de la nature, appartiennent à lui et à ses héritiers, c'est-àdire à la couronne, ainsi qu'à tous les honneurs que la coutume et le cours du temps ont accumulés sur le trône de France. Pour prouver que sa réclamation n'est ni injuste, ni téméraire, ni tirée des vermoulures d'un passé disparu ou de la poussière de l'oubli, il vous envoie cet arbre généalogique dont chaque branche est une démonstration évidente. [Il remet un papier au roi), vous invite à y jeter les yeux, et quand vous aurez reconnu qu'il descend directement d'Edouard III, le plus fameux de ses fameux ancêtres, il vous somme de céder une couronne et un royaume usurpés sur lui, le naturel et légitime possesseur.
Le Roi de France.
Si nous nous y refusons, qu'en résultera-t-il ?
EXETER
On vous y forcera et le sang sera répandu; car la couronne fût-elle au plus profond de votre cœur, il ira l'y chercher. Il vient pareil à la tempête, comme un Jupiter armé de tonnerres et de tremblements de terre. Si sa requête est repoussée, c'est la force qu'il emploiera. Il vous ordonne, par les entrailles du Seigneur, de déposer la couronne, de prendre en pitié les pauvres âmes que la guerre affamée est prête à engloutir dans ses vastes mâchoires; il vous rend responsable des larmes des veuves, des gémissements des orphelins, du sang des morts, des lamentations des vierges sur leurs maris, leurs pères et leurs fiancés qui seront immolés dans cette bagarre. Telle est sa réclamation, telle est sa menace, et tel est mon message. Si le Dauphin est ici, je suis chargé pour lui d'un salut spécial. Le Roi de France.
En ce qui nous concerne, nous demandons à réfléchir. Demain nous vous remettrons notre réponse à notre frère d'Angleterre.