‹ Œuvres dramatiques. Traduction, entièrement conforme au texte anglaisChapitre 180 sur 414 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

Alençon.

Froissard, un de nos compatriotes, raconte que l'Angleterre n'enfantait que des Oliviers et des Rolands à l'époque où régnait Edouard le troisième. Cela peut être vérifié, aujourd'hui plus que jamais, puisqu'elle envoie des Samsons et des Goliaths pour une escarmouche. Un contre dix ! De maigres coquins n'ayant que la peau sur les os ! Qui jamais leur aurait supposé tant de courage et d'audace! Charles.

Quittons cette ville ; ce sont des furieux, et la faim pourrait les inciter à être plus furieux encore ! Je les connais depuis longtemps. Ils démoliraient les murs avec leurs dents, plutôt que de renoncer au siège.

René.

Je crois que leurs bras sont comme ceux des bonshommes qui frappent l'heure, mus par quelque étrange mécanisme. Autrement jamais ils ne pourraient tenir aussi longtemps. Si l'on suit mon avis, nous les laisserons ici. Alençon.

Soit.

{Entre le BATARD D'ORLÉANS^).

Le Bâtard.

Où est le prince Dauphin ? J'ai des nouvelles pour lui.

Charles.

Bâtard d'Orléans, soyez trois fois le bienvenu chez nous.

Le Bâtard.

Vous paraissez triste, alarmé. Est-ce notre dernière défaite qui vous produit cet effet? Ne soyez pas effrayé, nous avons des secours près d'ici. J'amène une sainte jeune fille qui, dans une vision céleste, a reçu l'ordre de faire lever ce siège fastidieux et de chasser les Anglais hors de France. Elle a un esprit prophétique dépassant celui des neuf sybilles de l'ancienne Rome'^. Elle peut dire le passé et l'avenir. Faut-il la faire venir? Croyez à ses prédictions, elle est vraie et infaillible.

Charles.

Amenez-la.

(Le Bâtard sort).

Mais, d'abord, pour mettre son savoir à l'épreuve, René, prends ma place comme si tu étais le Dauphin ; interroge-la fièrement, que tes regards soient sévères. Par ce moyen nous pourrons nous rendre compte de son savoir-faire.

(Il se retire) .

{Entre la PUCELLE, le BATARD D'ORLEANS et autres).

i. Autrefois le nom de bâtard n'était poiat un titre infamant. 2. L'auteur a voulu dire les neuf livres sybiUins.

René.

Belle jeune fille, est-ce toi qui veux accomplir des actions d'éclat?

La Pucelle.

René, est-ce toi qui crois me tromper? Où est le Dauphin? Allons, qu'il vienne. Je te connais, bien que je te voie pour la première fois. Ne demeure pas stupéfait, rien ne m'échappe. Je veux te parler en particulier. Reculez, messeigneurs, et laissez-nous seuls un moment. René.

Voilà un début hardi !

La Pucelle.

Je suis la fille d'un berger. Je n'ai aucune instruction. Le ciel et notre gracieuse Dame ont bien voulujeterun regard propice sur mon méprisable état. Tandis que je gardais mes tendres agneaux, exposant mes joues à la brûlante chaleur du soleil, la mère de Dieu daigna m'apparaître et, dans une vision pleine de majesté, m'ordonna d'abandonner ma basse condition et de délivrer mon pays des calamités qui l'oppriment. Elle m'a promis son aide et assuré le succès. Elle s'est révélée dans toute sa gloire. J'étais noire et basanée ; les clairs rayons dont elle m'a illuminée m'ont donné la beauté que vous voyez. Adressez-moi les questions que vous voudrez, j'y répondrai de suite. Si tu l'oses, éprouve mon courage dans la bataille, et tu verras de combien je suis audessus de mon sexe. Sois-en bien persuadé, la victoire t'appartiendra si tu veux faire de moi ta compagne de guerre. Charles.

Tu m'étonnes avec ta belle façon de t'exprimer. Je ne veux te demander qu'une preuve de ta valeur. Tu te mesureras avec moi en combat singulier ; si tu l'emportes, c'est que tes paroles étaient dignes de foi. Autrement, je renonce à te croire.

La Pucelle.

Je suis prête. Voici mon épée à la lame affilée, ornée de lys de chaque côté. Je l'ai choisie au milieu de vieilles ferrailles, dans le cimetière de Sainte-Catherine, en Touraine. Charles.

Viens donc au nom de Dieu, je ne crains pas une femme.

Et, tant que je vivrai, jamais un homme ne me fera reculer.

(Ils se battent).

Charles.

Arrête! Arrête ton bras ! Tues une amazone, et tu combats avec l'épée de Déborah !

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