ACTE I, SCÈNE I
mots; plus chèrement que la vue, l'espace, la liberté; audessus de tout ce qui peut être évalué, de tout ce qui est riche ou rare ; autant que la grâce, la beauté, la santé, l'honneur; autant qu'enfant aima jamais son père ou que père fut jamais aimé de son enfant ; d'un amour qui rend le souffle insuffisant et la parole inutile ; je vous aime au delà de toutes limites !
CoRDÉLiA, à part.
Que fera Cordélia? Elle aimera en silence! Lear.
De tous ces domaines nous te faisons la dame ; de cette ligne à celle-ci, avec les forêts ombragées, les riches campagnes, les rivières poissonneuses et les vastes prairies. Ils appartiendront à perpétuité à tes descendants et à ceux d'Albany. Que dit notre timide fille, notre très chère Régane, l'épouse de Cornouailles? Parle.
Régane.
Je suis faite du même métal que ma sœur et je m'estime à sa valeur^ Dans la sincérité de mon cœur elle vient d'exprimer ma véritable façon de vous aimer. Seulement, elle a été trop succincte. Je me déclare l'ennemie de toutes les joies que peuvent procurer les sens, et affirme que ma seule félicité réside dans l'amour de votre chère altesse. Cordélia, à part.
Que va dire la pauvre Cordélia, plus riche d'amour que de paroles !
Lear.
A toi, à tes héritiers, revient pour toujours ce grand tiers de notre beau royaume, qui ne le cède ni en espace, ni en valeur, ni en agrément, à celui concédé à Goneril. Maintenant, au tour de notre joie ^, qui, bien que la dernière, n'est
\. And prize me at her worth.
Nous ne nous expliquons pas pourquoi des commentateurs tels que Tyrwhitt, Mason, Henley, se sont disputés sur le sens de cette phrase qui nous semble d'une mdiscutable clarté.
2. On ne peut s'imaginer combien diffèrent ici les textes des quartos et de l'in-folio. En voici un exemple. Arrivé à ce passage, je lis dans le quarto de Nathaniel Butter : ... But now our joy, Although the last, not least in our dear love, What can you say ta win a third, etc. Dans le folio:
... Now our joy, Although our last, and least ; ta whose young love Thevines of France, and mitk ofBurgundy, Strive to he int'ress'd. What can you say, etc. C'est à croire que certains passages sont des comédiens, des directeurs, des éditeurs, des typographes, de tout le monde, excepté de Shakespeare I
pas la moindre. Vous dont les vins de France et le lait de Bourgogne se disputent le jeune amour, que pouvez-vous dire pour obtenir un troisième lot plus riche que celui de vos sœurs? Parlez.
CORDÉLU.
Rien, monseigneur.
Rien?
Rien.
Lear, cordélia.
Lear.
De rien ne peut venir que rien. Parlez.
GORDÉLIA.
Je suis bien malheureuse, je ne saurais avoir le cœur dans la bouche I J'aime votre Majesté comme je dois l'aimer, ni plus ni moins.
Lear.
Gomment, Cordélia? Parlez mieux, ou votre fortune pourrait s'en ressentir.
Cordélia.
Mon bon seigneur, vous m'avez donné le jour, vous m'avez élevée, vous m'avez aimée. En retour, comme il convient, je vous obéis, je vous aime, je vous hoFxOre. Pourquoi mes sœurs ont-elles des maris, si elles vous aiment, comme elles le disent, par-dessus tout ? Peut-être, quand je me marierai, le seigneur qui aura ma main en gage, emportera-t-il la moitié de mon amour avec lui et aussi la moitié de mes soins et de mes devoirs. Sûrement, je ne me marierai jamais comme mes sœurs, pour aimer exclusivement mon père*.
Lear.
Parles-tu selon ton cœur ?
Cordélia.
Oui, mon bon seigneur.
Lear.
Si jeune et si peu tendre !
Cordélia.
Si jeune, monseigneur, et si sincère !
Lear.
Soit. Ta sincérité te servira de dot, car par la lumière
4. Dans le Miroir des Magistrats, Cordila (Cordélia) s'exprime ainsi :
... Nature so doth bind and me compell
To loveyou as I ought, my father, well;
Yet shortly I may chance, if fortune will,
To flnd inheartto bear anothcr more good will,
Thusmtich I said of nuptial loves that mearU.