‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 100 sur 633 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Une salle chez le juge de paix Cerveauvide, dans le Glostersiiire.

Entrent CERVEAUVIDE' et SILENCE, suivit de LEMOISI. DELOMBUE, FAIBLOT, LEBOEUF, et de PLUSIEURS Douestiques.

CEKVEAUVIDE.

Venez, venez, venez : donnez-moi la main,moo-

' La mort de Glendower est postérieure à celle d'Henri IV. Sliakspenre a pu être induit en erreur par l'iiistorien Holiiished, <|ui faii mourir Glendower ta dixième annca du rbgned'Uenri I V. (Note du traduetemr»)

HENRI IV

sieur, donnez-moi la main. Par la sainte croix, TOUS êtes bien matinal. Et comment se porte mon cher cousin Silence 7

SILENCE

Bonjour, mon cher cousin Cerveauvide.

GEBVEADVIDE.

Et comment se porte ma cousine, votre camarade de lit? et votre charmante fille, ma blanche filleule Hélène?

SILERCE.

Elle est toujours blanche comme un corbeau, cousin Cerveauvide.

CERVEAUVIDE.

Je suis siir que mon cousin GuiUaurae est devenu un savant; il est toujours à Oxford, n'est-ce pas?

SILENCE

Oui, malheureusement pour ma bourse.

CERVEACVIDr..

Vous l'enverrez bientôt sans doute aux écoles de droit? J'étais autrefois à celle de Saint-Clément, où je pense, qu'on n'a pas oublié l'espiègle Cerveauvide.

SILENCE

On vous appelait alors Cerveauvide le déterminé .

CERVEAUVIDE.

Parbleu, il n'y avait pas de nom qu'on ne me donnât, et il n'y avait rien que je ne fusse capable de faire, et rondement encore. II y avait moi, et le petit John Doit de Slaffordshire, et le noir George Léiriqué, et François Rongeiuaille, etWilliam Beuglant, de Cotsvold ; on ne trouverait pas dans tous les collèges de droit, quatre mauvais sujets qu'on put nous comparer; nous savions où liaient lesjolies filles, et nous avions les meilleures I commandement. Jack Falstaff, aujourd'hui sir John, était alors enfant, et page de Thomas Mowbray, duc de Norfolk.

SILENCE

Ce même sir John qui va venir ici tout-à-l'beure pour des recrues?

CERVEAUVIDE.

Le même sir John, positivement le même; je lai vu fendre la tête de Skogan*, à la porte du collège, et il n'était alors qu'un bambin pas plus haut que cela. Le même jour, je me battis derrière le collège de Gray, avec un certain Samson Stockfiche, marchand de fruits. 0 que d'espiègleries j'ai faites' et de voir aujourd'hui combien de mes vieilles connaissances sont mortes !

SILENCE

Nous les suivrons tous, mon cousin.

CERVEACVIDE.

C'est certain, c'est certain; c'est très-vrai, c'est très-vrai! La mort, comme dit le Psalmiste, est une certitude pour tous; nous devons tous mourir. — Combien s'est vendue une bonne couple de bœufs à la foire de Slamford?

SILENCE

Ha foi, mon cousin, je n'y ai pas été.

* 11 y eut UD Joho (JITote du traducteur,')

Sko

Louffon d'Kdûuard IV.

La mort est uue certitude. — Le vieux Double de votre ville vit-il encore ?

SILENCE

Il est mort, mon cousin.

CERVEACVIDE.

Mort! — voyez donc! voyez donc ! — il tirait si bien de l'arc ; — et dire qu'il est mort ! — c'était un bienhabiletireur. Jean De Gand l'aimait beaucoup, et a parié pour lui de grosses sommes. Muri ! il vous aurait mis dans le blanc à deux cent quarante pas, et vous lançait une flèche à deux cent quatre-vingts ou trois cents pas, que ça vous aurait fait plaisir de le voir. — A combien revient maintenant une vingtaine de brebis?

SILENCE

C'est selon comme elles sont : une vingtaine de bonnes brebis peut valoir dix livres sterling.

CERVEAIVIDE.

Et le vieux Double est donc mort!

Eitlre BARDOLPHE

SILENCE

Voici, je pense, l'un des gens de sir John Falstaff.

BARDOLPBE.

Bonjour, honnêtes gentlemen : veuillez me dire, je vous prie, lequel de vous deux est le juge Cerveauvide.

CBhVEACVIDE.

Je suis Robert Cerveauvide, monsieur, pauvre écuyer de ce comté, et l'un des juges de paix du roi. Que me voulez-vous ?

BARDOLPHE.

Mon capitaine, monsieur, se recommande à votre souvenir; mon capitaine, sir John Falstaff; un brave gentilhomme, pardieu , et un vaillant officier.

CERVEAUVIDE.

Il me fait bien de la grâce, monsieur; je l'ai connu très-fort à l'espadon. Comment va le bon chevalier? Puis-je vous demander comment se porte mylady son épouse ?

BARDOLPHE.

Excusez-moi, monsieur, un militaire n'est jamais mieux loti que lorsqu'il n'a pas de femme.

CERVEAUVIDE.

C'est bien dit, monsieur; c'est fort bien dit, ma fui; mieux loti! — c'est excellent; oui, certes, les bonnes locutions sont et furent toujours trèslouables. Lotit — cela vient de loto; fort bon, excellente locution.

BARDOLPHE.

Excusez, monsieur; j'ai entendu dire ce mot-là. Vous appelez cela une locution ; morbleu! je ne sais pas ce que c'est qu'une locution ; mais jesais, et je suis prêt à le soutenir l'èpée à la main, quec'est un mol fort bien placé dansla bouche d'un soldat, et un i/iot lies plus respectables. Loti, c'est-à-dire quand

on est co qui s'appelle loli; — ce qui fait que — on est — on est censé être, — loti ; ce qui est une fort bonne chose.

Entre FALSTAFF .

CEKVEIUVIDE.

C'est très-juste. — Voilà sir John qui arrive. — ( A Fahlajf. ] Donnez-moi la main ; que votre seigncurieme donne la main. Sur ma parole, vous avez bonne mine, et vous portez bien votre ùge. Soyezie bien venu, mon cher sir John.

FAlbTAFF.

Je suis charmé de vous voir bien portant, mon cher monsieur Robert Cerveauvide. C'est, monsieur Lesur que je vois, je pense?

CERVEAUVine.

Non, sir John, c'est mon cousin Silence, mon collègue.

FALSTAFF

Mon cher monsieur Silence, vous étiez fait pour être juge de paix.

SILENCE

Votre seigneuiie est la bienvenue.

FALSTAFF

Ouf I qu'il fait chaud! Messieurs, m'avez-vous procuré une demi-douzaine d'hommes aptes au service?

CEr.VEAOVIDE.

Oui, certes; voulez-vous vous asseoir?

Ils ^ireiinenl des sicgtt.

FALSTAFF

Voyons-les un peu, s'il vous plait.

CERVEADVIDE.

Où est le registre? où est le registre? où est le

re"istre? voyons; voyons; bien, bien, bien;

c'est cela. — Ralph Lemuisi ! qu'ils se présentent dans l'ordre dans lequel je les appellerai; c'est entendu, c'est entendu. — Voyons, où est Lemoisi ?

LEMOISI.

Me voilà, monsieur.

CEUVEAUVIDE.

Que pensez-vous de celui-là, sir John? un gaillard bien découplé, jeune, robuste et de bonne famille.

FALSTAFF

Tu t'appelles Lemoisi ?

LEUOISI.

Oui, monsieur.

FALSTAFF

Il est grand temps que l'on t'emploie.

CEiwEAUviDE, riant.

lia 1 ha! ha ! c'est excellent, ma foi ; ce qui est moisi ne peut attendre long-temps ; c'est parfait; à merveille, sir John, à merveille !

Pointez-le.

LEMOISI.

Il est inutile de me pointer ; j'aurais autant aimé qu'on m'eût laissé chez nous ; ma vieille

maltresse sera bien embarrassée, n'ayant plus personne pour faire son ouvrage : vous ne devriez pas me pointer; il y en a tant d'autres plus en état que moi de partir!

FALSTAFF

Allons, tais-toi, Lemoisi; tu partiras, Lemoisi; il est temps que l'on t'use.

LEMOISI.

Que l'on m'use!

CERVEADVIDE.

Silence, drôle! silence; range-toi; sais-tu ci tu es? Passons à un autre, sir John. — Voyons. Simon Delombre.

FALSTAFF

Parbleu, il me servira pour m'abriler du soleil: cela va faire un soldat passablement froiJ

CERVEAUVIDE.

Où est Delombre ?

DELOMDRE.

Me voilà, monsieur.

FALSTAFF

Delombre, de qui es-tu filsî

DELOMBRE.

De ma mère, monsieur.

FALSTAFF

Fils de ta mère ! c'est probable ; et tu es sans doute l'ombre de ton père ; ainsi le fils de la mère n'est que l'ombre du père, qui n'y a pas mis grand chose du sien; c'est souvent ce qui arrive.

CERVEAUVIDE

Vous convient-il , sir John 7

FALSTAFF

Delombre nous servira en été : pointez-le ; il nous faut un certain nombre d'ombres pour remplir les cadres*.

CERVEAUVIDE.

Thomas Poireau.

FALSTAFF

Où est- il?

Page 1