‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 99 sur 633 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Une cliainl)re du palais.

Entre LE ROI HENRI dans sa robe de chambre ; UN PAGE l'accompagne.

LE ROI HENRI

Va chercher les comtes de Surrey et de Warwick; mais avant de venir, dis-leur de lire ces lettres, et d'en méditer attentivement le contenu. Dépêche-toi.

Le Page sort.

LE ROI HENRI, SCUl.

Combien de milliers de mes plus pauvres sujets dorment en ce moment? 0 sommeil! aimable sommeil, doux réparateur des forces de la nature, qu'ai-je donc fait pour t'elTrayer, que tu ne veux plus feijner mes paupières et olonger mes sens

dans l'oubli? Pourquoi, sommeil, vas-tu dormir dans des huttes enfumées, sur d'incommodes grabats, au bourdonnement des insectes nocturnes, plutôt que dans les chambres parfumées des grands, sous des dais somptueux, bercé par les accords d'une délicieuse mélodie? Dieu insensé, pourquoi vas-tu reposer avec le misérable dans des lils infects ; et pourquoi, par ton absence, fais-tu de la couche royale un lieu aussi impropre au repos que la boite d'une horloge, ou la cloche du beffroi ? Eh quoi î sur la cime élevée et périlleuse d'un mât, tu fermes les yeux du mousse, et tu le berces dans la tempête, au milieu des vents qui mugissent, soulèvent les vagues irritées, et les saisissant par l'humide crinière de leur tête monstrueuse, les suspendent au milieu des nuages, avec un vacarme si effroyable qu'il va éveiller la mort elle-même. Peux-tu bien, ô sommeil injuste, peuxtu bien, dans un moment si terrible, donuer le repos au mousse trempé des flots, et le refuser à un roi dans le calme de la nuit la plus paisible, e

MAGASIN THEATRAL ÉTRANGER

avec tous les moyens dont l'opulence dispose ? Eh biec donc, heureux vulgaire, dors 1 plus de repos pour la tète qui porte une couronne.

Entrent WARWICK et SURREY.

WiBVriCK.

Salut à votre majesté.

LE BOI HENRI

Quelle heure esl-il, mylordsî

WABWICK.

Il est une heure du matin.

LE ROI HENRI

Je VOUS salue, mylords. Avez-vous lu les lettres que je vous ai envoyées?

WARWICK

Oui, sire.

LE KOI HENRI.

Vous voyez que la santé de notre royaume est gravement compromise, et que la maladie est près d'attaquer le cœur.

•WARWICK

Ce n'est qu'une indisposition comme celles auxquelles le corps humain est sujet ; de sages conseils et quelques médicamens suffiront pour rendre à l'état sa vigueur première ; l'ardeur de mylord Northumberland ne tardera pas à se refroidir.

LE ROI HENRI

Oh 1 si l'on pouvait lire dans le livre du destin, et voir, à la suite des révolutions des temps, les montagnes s'aplanir, et les continens, fatigués de leur solidité ferme, se fondre dans la mer ; d'autres fois, la terrestre ceinture de l'Océan devenue trop large pour les flancs deNeptune; si l'on pouvait voir les jeux bizarres de la deslinéc, et la fortune remplir de liqueurs diverses la coupe inconstante de la vie, ohl si cela pouvait se voir, le plus heureux jeune homme, enjetant un regard sur la route qui lui reste à parcourir, à l'aspect des périls passés, des chagrins à venir,— fermerait le livre et s'asseoirait attendant la mort. 11 y a diï ans à peine, que Richard et Northumberland, amis intimes, s'asseyaient à la même table, et deux années plus tard, ils étaient en guerre. Il y a tout au plus huit ansque cePercy était l'homme le plus avant dansmesatfections: il travaillait pour moi comme un frère, et mettait à mes pieds son dévouement et sa vie; que dis-jeî il allait même, pour moi, jusqu'à braver Richard eu face. Mais, qui de vousétaitlà? — (Â TTaniiitA.) Vousyétiez, je pense, cousin Névil, quand Richard, les larmes aux yeux, se voyant insolemment traité par Northumberland, lui dit CCS paroles prophétiques aujourd'hui accomplies " : « Northumberland, instrument de Bolingbroke, toi qui luisers d'échelle pour monter sur mon trône ; » — et toutefois Dieu m'est témoin que ce n'était pas là d'abord mon intenlioD ;

* Voir le drtme JeKidiard II, acleVf,êàae II. (Noie du traducteur.)

je ne fis que céder à la nécessité qui avait mis le royaume si bas, que la royauté et moi nous fûmes contraints de nous embrasser. — « Le temps viendra, » continua-t-il, « le temps viendra où la perversité infecte, venue à maturité, se résoudra en corruption : » — et il continua sur ce ton, prédisant les événemens dont nous somme témoins, et la rupture de notre amitié.

WARWICK

Il y a dans la vie des hommes des choses qui ne sont que la reproduction des événemens passés; l'homme qui les observe attentivement peut prédire, avec la certitude de ne guère se tromper, les événemens non éclos, renfermés dans le germe qui les recèle, et que l'avenir couve encore. En vertu de cet enchaînement nécessaire des choses, le roi Richard a fort bien pu prédire que l'ambitieux Northumberland, alors traître envers lui, n'en resterait pas là; que de cette semence de trahison naîtrait un arbre vigoureux qui, faute d'autre terrain, prendrait racine à vos dépens.

LE ROI HENRI

Ces choses sont-elles donc des nécessités? eh bien, acceptons-les comme telles; ces mêmes nécessités nous pressent aujourd'hui. On dit que l'êvêque et Northumberland ont une armée de cinquante mille hommes.

WARWICK

Sire, c'est impossible ; la rumeur publique, ainsi que la voix de l'écho, double toujours le nombre de ceux qu'on redoute. Que votre majesté veuille bien aller se mettre au lit: sur ma vie, sire, les forces que vous avez déjà envoyées viendront facilLment à bout de cette conquête. Pour vous rassurer encore davantage, j'ai reçu la nouvelle certaine de la mort de Glendower*. Voilà quinze jours que votre majesté est malade, et ces heures enlevées à votre sommeil, doivent ajouter encore à votre indisposition.

LE ROI HENRI

Je suivrai votre conseil. Sitét que nous serons débarrassés de ces guerres intestines, nous partirons, myloids, pour la terre sainte.

Ils sortent.

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