‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 106 sur 633 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Une aulrc partie de la forél.

Bruit de trompettes; escarmouches. FALSTAFF el COLEVILLE se rencontrent.

FALSTAFF

Quel est votre nom, monsieur? votre titre? et de quel endroit étes-vousî

COLEVILLE

Monsieur, je suis chevalier; mon nom est Coleville de la Vallée.

FALSTAFF

Ainsi, Coleville est votre nom, chevalier votre titre, et la Vallée votre demeure. Le nom de Coleville vous restera; traître sera votre titre, et un cachot votre demeure; — demeure située au-dessous du niveau du sol ; si bien que vous serez toujours Coleville de la Vallée.

COLEVILLE

N'êtes-vous pas sir John Falstaff?

FALSTAFF

Je suis un homme qui le vaut bien, monsieur, qui que je puisse être. Votre intention est-elle de vous rendre, monsieur? ou faudra-t-il que je sue pour vous y forcer? si vous prenez ce dernier parti, autant de gouttes que je suerai, autant de larmes seront versées par vos amis, et ils pleureront votre mort. Tremblez donc, el livrez-vous a ma merci.

COLEVILLE

Je crois que vous êtes sir John Falstaff, et dans cette pensée, je me rends.

FALSTAFF

Tout le monde me reconnaît à mon ventre ; c'est un langage universel qui partout où je vais proclame mon nom. Si j'avais un ventre ordinaire, je serais le gaillard le plus actif de l'Europe; mais mon ventre, oh! mon ventre fait ma ruine. Voici notre général.

Arrivent LE PRINXE JEAN DE LANCASTRE, WESTMORELAND et Autres.

LE PRINCE JEAK.

La chaleur du ressentiment est passée; ne poursuivez pas plus loin les fuyards. Cousin Wcstmoreland, rappeleî les troupes.

WBSTIIORELAII& s'etoigne.

LE PRINCE JEAN, coniinuanl.

Eh bien ! Falstaff, où avez-vous été tout ce temps? Quand tout est fini, vous arrivez. Sur ma vie, ces tours-li pourront bien quelque jour faire rompre la potence sous votre poids.

FAISTAFI'.

Je serais fâché, mylord, qu'il en fût autretaent. Je ne savais pas que le mécontentement et les reproches dussent être le salaire du courage. Me prenez-vous pour une hirondelle, une flèche ou une balle de mousquet? Exigez-vous que, vieux et pesant comme je suis, je vole aussi vite que la pensée? J'ai mis à me rendre ici toute la célérité humainement possible; j'ai éreinté cent quatrevingt et quelques chevaux; et en ce moment même, tout harassé que je suis par mon voyage, je viens, par un acte de valeur pure, immaculée, de faire prisonnier sir John Coleville de la Vallée, un chevalier redoutable, un ennemi vaillant, s'il en fut. Mais quoi! il m'a vu, et s'est rendu; si bien que je puis dire avec le célèbre Romain au nez crochu* : — Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu.

LE PRINCE JEAN

Vous le devez à sa courtoisie plus qu'à votre, valeur.

FALSTAFF. I

Je ne sais pas ; mais le voilà, et je vous le présente ; et je demande à votre altesse que cette ac tion soit consignée parmi les autres faits illustres de celte journée ; sinon, je ferai tout exprès com poser une ballade, en tête de laquelle on me verr figurer avec Coleville me baisant les pieds. En me forçant à prendre ce parti , si vous ne paraissez tous auprès de moi comme des pièces de deux pences dorées, et si, dans une brillante auréole de gloire, je ne vous éclipse tous, comme la pleine lune éclipse les étoiles qui, comparées à elle, n'ont l'air que de télés d'épingles, — ne croyez pas à la parole d'un chevalier. Que justice me soil donc rendue, et que le mérite monte en grade.

LE PRINCE JEAN

Le tien est trop lourd pour monter.

FALSTAFF

Eh bien ! qu'il brille.

LE PRINCE JEAN

est trop épais pour briller.

FALSTAFF

N'importe ; qu'il en résulte quelque chose qui me soit favorable, et ce quelque chose, appelezle comme vous voudrez.

LB PRINCE JEAN

Tu t'appelles Coleville?

COLEVILLE

Oui, mylord.

LE PRINCE JEAN

Tu es un fameux rebelle, Coleville.

FALSTAFF

Et c'est un sujet fameusement loyal qui l'a pris.

COLEVILLE

Je ne suis, mylord, que ce que sont bien d'outrés qui valent mieux que moi, et qui m'ont conduit dans la position où je me trouve. S'ils avaient voulu suivre mes conseils, vous auriez payé plui cher votre victoire.

' Jules Ccsar. (Note du traducteur:)

HENRI IV

FAISTATF.

J'ignore s'ils ont vendu clier leur vie, nu s'ils I ont fait bon marché; mais toi, tu t'es généreusement lionne i moi, et c'est un cadeau dont je te remercie.

Uevient WESTMORELAND.

lE PRINCE JEiN.

Eh bien! a-t-on cessé la poursuite?

WESTMORELAND

On a sonné la retraite et arrêté le carnage.

LE PRINCE JEAN

Envoyez Coleville rejoindre à York ses complices, pour y être exécuté sur-le-champ. Blunt, emmenez-le, et veillez sur sa personne.

On emmène Coleville.

LE PRINCE JEAN, Continuant.

Maintenant, mylords, hâtons-nous de partir pour la cour. On m'apprend que le roi est dangereusement malade; que la nouvelle de notre victoire nous précède auprès de sa majesté, et ranime ses forces défaillantes. — (A Westmoreland.) C'est vous, mon cousin, qui lui en porterez le message; nous vous suivrons à petites journées.

FALSTAPF.

Mylord, je vous demande la permission de m'en retourner par le Glostershire; quand vous serez à la cour, que votre rapport, je vous prie, me soit favorable.

LE PRINCE JEAN

Adieu, Falslaff; en ma qualité officielle, je parlerai le toi mieux que tu ne mêrite£.

Tous s'éloignent à l'exception de Fàlstafp.

FALSTAFF, Seul.

Je te souhaiterais seulement de l'esprit; cela vaudrait mieux que ta principauté. En vérité, ce glacial jeune homme ne m'aime point; il n'y a pas moyen de le faire rire ; — mais cela ne m'étonne pas, il ne boit pas de vin. Jamais aucun de ces jeunes gens sages n'est venu à bien; car à force de ne boire que de l'eau et de faire maigre, leur sang se refroidit, et ils ont les pâles couleurs. Et puis, quand ils se marient, ils épousent des catins. Ce sont en général des sots et des lâches, comme quelques-uns d'entre nous le seraient sans les excitatifs. Le bon vin d'Espagne produit un double effet sur moi. Il me monte au cerveau, où il dissipe toutes les sottes, stupides et grossières vapeurs qui l'envirODocnt ; il rend la conception vive, rapide, donne des idées brillantes, délicieuses, qui, reproduites par l'organedelalangue, produisent d'excellentes saillies. La seconde propriété de cet excellent vin est de réchauffer le sang qui, auparavant, stagnant et glacé, laissait le foie blanc et pâle, ce qui est un signe de pusillanimité et de couardise ; mais le vin d'Espagne l'échauffc

et le fait énergiquemcnt réagir de l'intérieur aux extrémités. Il illumine la face, qui, pareille à un phare, donne iV tous les sujets de ce petit royaume, l'homme, le signal de s'armer. Alors tous les esprits vitaux, toutes les facultés intérieures se rassemblent autour de leur général, le cœur, qui, fief de leur commander, ne recule devant aucun acte courageux; et ce courage est l'œuvre du vin d'Espagne. Aussi, sans lui, la science des armés n'est rien, car c'est lui qui la met en action. L'insfructionn'estqu'un monceau d'orgardé par un démon', jusqu'à ce que le vin l'exploite et le mette en valeur. De là vient que le prince Uenri est vaillant; car le sang froid qu'il avait nalurollenient hérité de son père, ill'a, commeun terrain maigre, infécond, stérile, fumé, cultivé, fécondé à force de l'abreuver d'excellent vin; si bien qu'il est devenu chaleureux et brave. Si j'avais mille fils, le premier principe que je leur inculquerais serait de renoncer aux boissons légères, et de s'adonner au bon vin,

Arrive BARDOLPHE.

FALSTAFF, conlinutml.

Eh bien, Bardolphe!

BARDOLPHE.

Toute l'armée est licenciée et partie.

FALSTAFF

Qu'elle parte. Je vais passer par le Glostershire, et là, faire une visite à monsieur Robert Cerveauvide, écuyer. Je le tiens déjà comme une cire molle entre l'index et le pouce, et le moment n'est pas loin où je lui imprimerai mon cachet. — Partons.

Ils s'éloignent.

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