SCENE II
Southampton. — La chambre du conseil.
Entrent EXETER, BEDFORD e( WESTMORELAND .
BEDFORD
Par ma foi, je trouve le roi bien hardi de se confier i ces traîtres.
EXETEB .
Ils ne tarderont pas à être arrêtés.
\fESTHORELAND.
Quel air doux et candide ils affectent I comme si leur cœur était le trône de la fidélité couronnée par la foi et la loyauté constante.
* Le nobU Valait âix scUellings, huit pences, (Note du nducttur.)
BEDFORD
Le roi est instruit de tous leurs complots par la saisie de leur correspondance, chose dont ils sont loin de se douter.
EXETER
L'homme qui était dans son intimité, celui qu'il avait comblé de bienfaits et de ses faveurs royales, se peut-il que, vendu à l'étranger, il ait consenti à livrer son souverain à la mort et à la trahison I
Bruit de fanfares. Entrent LE ROI HENRI et si SniTE, SCROOP, CAMBRIDGE, GREY, et pld-
SIEURS LOKDS.
LE ROI HESRl.
Un vent favorable souffle maintenant, et nous allons nous embarquer. — Mylord de Cambridge, — ( à Scroop ) et vous, mylord de Masham, — (à Grey ) et vous, mon cher chevalier, — donnezmoi votre avis. Croyez-vous que l'armée que nous emmenons avec nous, s'ouvrira un passage à travers les forces de la France, et remplira le but que nous nous sommes proposé en la rassemblant?
SCROOP
Sans nul doute, sire, si chacun fait de son mieux.
LE ROI BENRI.
Nous n'avons à cet égard aucun doute, dans la persuasion où nous sommes, que parmi tous ceux qui nous accompagnent il n'en est pas un dont l'affection ne nous soit dévouée et qu'il n'est pas un des cœurs que nous laissons derrière nous qui ne fasse des vœux pour le succès de notre entreprise.
CAUBRIDGE.
Jamais monarque ne fut plus respecté et plus chéri que ne l'est votre majesté ; et je ne crois pas qu'il y ait un seul sujet malheureux et mécontent sous l'ombre tutélaire de votre gouvernement.
SBIY.
Il n'est pas jusqu'aux ennemis de votre père dont le ressentiment n'ait fait place à des sentimens plus doux, et qui ne vous servent d'un cœur plein de dévouement'et de zèle.
C'est pour nous un inépuisable sujet de gratitude, et cette maiu oubliera son office avant que notre cœur oublie de récompenser, selon leur mérite, les services qui nous sont rendus.
SCROOP
De cette manière, le zèle redoublera d'efforts, et, ravivé par l'espoir, rendra sans cesse à votre majesté de nouveaux services.
LE ROI BENRI.
Nous n'attendons pas moins. — Mon oncle Exetcr, ordonnez qu'on mette en liberté l'homme arrêté hier pour propos outragcans sur notre personne. Nous pensons quiil y a été poussé par l'ivresse. A présent que ses sens sont ' ro<lov»nU6 plus calmes, uous lui paidounoa*.
MAGASIN THEATRAL ETRANGER
SCROOP
C'est là de la clémence; mais c'est porter trop oin la sécurité. Sire, que cet homme soit punis de peur que l'indulgence ne lui crée des imitaleurs.
LE ROI HENRI
Ohl soyons miséricordieux.
CAMBRIDGE
Votre majesté peut l'être, et néanmoins punir.
GBET.
Sire, vous aurez fait suffisamment acte de clémence, si vous lui laissez la vie, après l'infliction d'un châtiment sévère.
LE ROI HENRI
Hélas I votre excès d'affection et de sollicitude pour moi milite puissamment contre ce malheureux. S'il nous est interdit de fermer les yeux sur des fa'utes légères, fruit de l'intempérance, combien grands ne devons-nous pas les ouvrir, quand nous avons devant nous des crimes capitaux, conçus, médités, tramés de longue maini Toutefois, nous voulons que cet homme soit élargi, bien que Cambridge, Scroop et Grey, — dans leur tendre sollicitude pour la sûreté de notre personne, — demandent qu'il soit puni. Venons maintenant aux affaires de la France. — Quels sont ceux qui ont à recevoir de nous une commission spéciale?
CAUBRIDGE.
Moi, sire. Votre majesté m'a enjoint de la demander aujourd'hui.
ECROOP.
Vous m'en avez dit autant, sire.
CREY.
Et à moi aussi, mon royal souverain.
LE ROI HENRI, remettant un -papier à chacun d'eux.
Richard de Cambridge, voilà la vôtre ; — voici la vôtre, lord Scroop de Masham ; — et vous, chevalier Grey de Northumberland, recevez aussi la vôtre. — Prenez-en lecture; vous y verrez le cas que je fais de vous. — Mylord de Westmoreland, — et vous, rpon oncle Exeter, nous nous embarquerons ce soir. — Eh bien I messieurs, que voyez-vous donc dans ces papiers, que vous changez ainsi de couleur? Voyez comme ils pâlissent 1 Leur visage est aussi blanc que le papier qu'ils tiennent à la main. Qu'avez-vous donc lu qui vous fait ainsi trembler, et glace le sang dans vos veines?
CAMBRIDGE
Je confesse mon crime et m'abandonne à votre ■lerci.
GREI et SCROOP.
Nous l'implorons tous trois.
LE ROI HENRI
Cette merci, qui tout-à-l'heure était vivante, vos conseils l'ont étoufl'ée, l'ont tuée. Vous ne sauriez, sans rougir, me parler de clémence; vos propres raisonncincns se tournent contre vous, comme des chiens qui dévorent leur raailre. — Voyez-vous, princes, et vous, mes nobles pairs,
voyez-vous ces Anglais, ces monstres d'ingiatitude? Ce lord de Cambridge que voilà, vous save^ , combien mon amitié élail empressée i le combler . de tous les honneurs appropriés à son rang. F.t cet homme a, pour quelques écus, sottement conspiré contre nous; et, cédant aux propositions vénales de la Fraii' i>, il s'est engagé à nous tuer, ici même, à Su :i> ./ upion. — (Montrant Grey. ) Et ce chevalier, non moins notre obligé que Cambridge, a pris le même engagement. — Mais que te dirai-je, à toi, lord Scroop? homme cruel, ingrat, barbare, inhumain I toi, qui avais la clef de tous mes secrets, qui connaissais le fond de mon ame, qui aurais pu en quelque sorie frappermonnaie avec moi, si ton intérêt l'avait exigé 7 Comment l'or de l'étranger a-t-il pu extraire de loi une seule étincelle de mal pour me causer le plus léger préjudice? Le fait est si étrange, que, bien que l'évidence en soit aussi palpable que du noir sur du blanc, c'est à peine si j'en crois mes yeux. La trahison et le meurtre ont toujours marché de compagnie; couple de génies malfaisans, dévoués l'un à l'autre, l'œuvre du mal est pour eux une chose si naturelle, qu'ils n'excitent la surprise de personne. Mais en toi le meurtre et la trahison sont contre nature, et font naître l'étonneuieat. Quel que soitl'esprit des. ténèbres qui l'a si étrangement converti au crime, la palme de l'enlér lui est due. Quand les autres démons travaillent à souffler la trahison, ils colorent d'un semblaol de pieté des actes dignes de la damnation éternelle ; mais toi, le démon qui t'a façonné à ses fins, t'a commandé le crime, sans te donner aucune raison pour le commettre, si ce n'est la satisfaction de te parer du nom de irailre. Si le démon qui l'a ainsi dupé parcourait l'univers en vainqueur, il pourrait, en rentrant dans le vaste Tartare, dire aux légions des damnés : •— Je n'ai point trouvé d'ame aussi facile à conquérir que celle de cet Anglais. Ohl de quelle injurieuse amertume tu as empoisonné les douceurs de l'amitié loyale I Un homme se montre-t-il dévoué :" et toi aussi, tu l'étais. |'araii-il grave et instruit? et toi aussi, tu l'étais. Est-il de noble race? et toi aussi, lu l'étais. Semble-t-il religieux? tu le semblais aussi. Est-il frugal, exempt de folle joie et d'emporlemens grossiers, d'une humeur égale et consiante, orne de qualités simples et modestes, appuyant le témoignage des yeux de celui de l'oreille, et u'y ajoulanl foiqu'â bon escient? toutes ces perfections, tu semblais les posséder, et ta chute a laissé une sorte de laclie qui imprime à l'homme le plus parfait le stigmate du soupçon. Je i leurerai sur toi ; car je vois dans la trahison une seconde chute de l'homme. — Leur crime est manifeste. Arrêtez-les, pour qu'ils aient à en répondre devant la lui, et que Dieu les absolve!
EXETEll.
Kichard, comte de Cambridge, je l'arrête pour crime de haute trahison. — Henri, lord Scroop de Masham, je t'arrête pour crime Jo haute trahison, — Thomas Grey, chevalier de Morthum-
HENRI V
berlaad, je t'arrête pour crime de haute trahison.
SCBOOP C'est justement que Dieu a découvert nos projets, et je déplore ma faute plus que mon trépas. Que je la paie de ma vie ; mais que votre majesté me la pardonne.
CAMBRIDGE
Pour moi, l'or de la France ne m'a pas séduit, bien qu'il ait été pour moi un motif de plus pour effectuer ce que je projetais depuis long-temps. Mais je remercie Dieu de l'avoir empêché. Je m'en réjouis sincèrement, malgré la mort qui m'attend, et je supplie Dieu et vous de me pardoBner.
GKET.
Jamais sujet 6dèle n'éprouva plus de joie à la découverte d'une trahison dangereuse, que je n'en éprouve à me voir arrêté dans l'exécution d'une entreprise infernale. Sire, prenez ma vie, et pardonnez ma faute.
LE BOI HEKRI.
Que Dieu vous absolve dans sa merci! Écoulez TOtre arrêt. Vous avez conspiré contre notre royale personne; vous vous êtes ligués avec un ennemi patent et déclaré, et en acceptant l'or de ses coSfres, vous avez louché les arrhes de noire mon. Vous vous êtes engagés à livrer votre roi au glaive, ses princes et ses pairs à la servitude, ses sujets à l'oppression et au mépris, et tout son royaume à la dévastation. En ce qui nous concerne personnellement, nons ne demandons point de vengeance ; mais nous sommes tenus de veiller à la sûreté de notre royaume dont vous avez voulu consommer la ruine, et nous vous livrons à la rigueur de ses lois. Sortez donc, malheureux que je plains, et allez à la mort) Que Dieu, dans sa miséricorde, vous donne la force de la subir avec résignation, et vous inspire un repentir sincère de votre énorme forfait ! Qu'on les emmène !
Les CoxsPiKATECRs torlent, emmenas par des gardes.
LE ROI, conlinuani.
Maintenant, mylords, partons pour la France. Celte entreprise sera également glorieuse et pour vous et pour nous. Nous ne douions pas que cette guerre n'ait une heureuse issue, puisque Dieu a daigne, dans sa bonté, dévoiler au grand jour cette trahison dangereuse, qui épiait le moment favorable pour arrêter notre marche dès les premiers pas, je ne doute pas que dans notre route tous les obstacles ne soient aplanis. En avant donc, mes chers compatriotes! mettons notre entreprise ' sous la protection de Dieu, et que l'exécution commence. Voguons sur les flou asec joie. Déployons l'élendard de la guerre; que je ne sois blus roi d'Angleterre, si je ne suis roi de France g
lUsorleut. 1