‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 152 sur 633 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

La France. — Un corps de garde anglais. Entrent FLCELLEN et GOWER.

COWEB.

Oui, vous avez raison; mais pourquoi porlezvous aujourd'hui votre poireau? La saint David est passée.

FLDELLEK,

Il y a des motifs et des raisons à toutes choses. Tenez, je vais vous le dire, en ami, capitaine Gower; ce gueux, ce pelé, ce misérable, ce pouilleux, ce fanfaron de Pistolet, que vous savez et que tout le monde sait n'être qu'un drôle, sans le moindre mérite, eh bien 1 hier, il est venu à moi, m'apportant du pain et du sel, voyez-vous, et il m'a dit de manger mon poireau. C'était dans un lieu où je ne pouvais pas me prendre de querelle avec lui; mais je veux porter ce poireau à mon chapeau jusqu'à ce que je le rencontre, et alors je lui dirai ma façon de penser.

Entre PISTOLET.

GOWEK.

Le voilà justement qui vient en se reugorgeaitt comme un dindon.

FLUELLEN

Je me moque de ses dindons oi de ses rengor"

gemens. Dieu te bénisse, enseigne Pistolet ; gueux, misérable, gredin, Dieu te bénisse !

PISTOLET

' Bahl Es-tu fou? VilTroyen, as-tu donc envie que je coupe le fil de la deslinéeî Eloigne-toil l'odeur du poireau me fait mal au cœur.

FLUELLEN

Je te prie instamment, mauvais drôle, de vouloir bien, à ma prière, à ma demande, à ma requête, manger ce poireau; parce que tu ne l'aimes pas, qu'il ne s'accorde ni avec tes affections , ni avec tes appétits, ni avec ta digestion, c'est pour cela même que lu m'obligeras de le manger.

PISTOLET

Pas pour Cadwallader et toutes ses chèvres.

FLIIELLEN.

Tiens, voilà pour tes chèvres. (Il le frappe.) Voudrais-tu bien, drôle, me faire l'amilié de manger cela?

PISTOLET

Vil Troyen, tu mourras.

FLIIELLEN.

Tu dis vrai, misérable; je mourrai quand il plaira à Dieu : mais en attendant je veux que tu vives et que tu manges la ration ; allons, je vais y joindre un peu d'assaisonnement. (Il te frappe de nouveau.) "ÏM m'as appelé hier gentilhomme montagnard; jevais faire de loi un gentilhomme de bas étage. Allons, mange; puisque tu te moques des poireaux, tu peux bien en manger.

GOWER

En voilà assez, capitaine. Vous l'avez étourdi.

FLCELLEN.

11 faut absolument qu'il mange de mon poireau, ou je lui bâlonnerai la tète quatre jours de suite. Mange, je t'en prie ; rien n'est meilleur pour les contusions récentes et pour les blessures des fanfarons.

PISTOLET

Faut-il que je morde?

FLUELLEN

Oui, certainement; sans aucune espèce de doute ou d'équivoque.

PISTOLET

Par ce poireau I je m'en vengerai horriblement. Je mange ; mais aussi je jure, —

FLCELLEN,

Mange, je te prie. Veux-tu que j'y ajoute encore un peu de sauce? Il n'y a pas là assez de poireau pour que cela vaille la peine de jurer.

PISTOLET

Tiens ta canne en repos; tu vois, je mange.

FLCELLEN.

Je souhaite que tu le trouves bon, drôle. Oh 1 il ne faut pas en laisser; la peau est bonne pour les contusions d'un fat. Quand il t'arrivera une autre fois de voir des poireaux, je le conseille de t'en moquer ; voilà tout.

Bon.

FLCELLEN.

Oui, les poireaux, c'est fort bon. Tiens, voilà quatre pences pour toi.

PISTOLET

A moi, quatre pences?

FLCELLEN.

Oui, vraiment, et tu les prendras; sinon, j'ai encore dans ma poche un poireau que je te ferai manger.

PISTOLET

Je prends tes quatre pences comme arrhes de vengeance.

FLUELLEN

Si je te dois quelque chose, je te paierai en coups de bâton ; nous ferons le commerce du bois vert, et lu n'achèteras de moi que des gourdins. Dieu soit avec toi, te conserve, et guérisse ta caboche.

Il sort.

PISTOLET

Il me le paiera, quand je devrais mettre tout l'enfer en révolution.

cowEn.

Allez, allez, vous n'êtes qu'un drôle et un lâche. Vous vous avisez de faire des gorges-chaudes sur une ancienne tradition établie dans un motif honorable, et conservée comme un glorieux trophée de la valeur de nos pères, et vous n'avez pas le cœur de soutenir vos paroles par vos actes? Je vous ai vu trois ou quatre fois railler et turlupiner cet officier. Vous pensiez, parce qu'il ne parlait pas l'anglais correctement, qu'il ne saurait pas manier un gourdin anglais : vous êtes détrompé maintenant ; à dater de ce jour, que la correction d'un Gallois vous apprenne à vous conduire en bon Anglais.

Il sort.

PISTOLET

Est-ce que la fortune me fait faux-bond maintenant? Je viens d'apprendre que mon Hélène est morte à l'hôpital ; de ce côté, je n'ai plus rien à allendre. Je commence à vieillir, et de mes vieux membres l'honneur est chassé à coups de bâton. Allons, je vais me faire entremetteur el adroit filou. Je vais m'esquiver en Angleterre, et là je filouterai. Je mettrai des emplâtres sur les blessures que le bâton m'a faites, et je soutiendrai que je les ai reçues dans les guerres de France.

Il sort.

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