‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 187 sur 633 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Même pays. Devant Angers.

Bruil de trompettes ; escarmouches. Arrive LA PUCELLE.

LA Fl'CELLE.

Le rcgent triomphe, et les Français sont en fuite. — A présent, venez à mon aide, magiques symboles, charmes mystérieux; et vous, esprits d'élite qui me conseillez et me dévoilez l'avenir. {Le tonnerre rjronde. ) Génies légers, ministres du puissant monarque du nord*, paraissez, et secondez-moi dans cette entreprise.

Des esprits infernaux apparaissent.

LA PCCELLE, Continuant.

A cette prompte apparition, je reconnais votre obéissance accoutumée. Maintenant, démons familiers, choisis entre tous dans le redoutable empire des régions souterraines, venez à mon secours, et faites que la France obtienne la victoire. ( Les esprits se promènent dans un morne silence.) Oh! rompez enfin ce trop long silence 1 Autrefois, je FOUS abreuvais de mon sang; je suis prête à me couper un membre et à vous le donner, si j'obtiens de vous une nouvelle assistance, et si vous daignez me venir en aide. ( Ils baissent la tête. ) Point d'espoir de secours? — Si vous m'accordez ma demande, je vous offrirai mon corps en tribut. {Ils secouent la tête. ) Eh quoi! ni l'offre de mon corps, ni le sacrifice de moi. sang, rien ne peut éveiller pour moi votre sollicitude habituelle? Prenez donc mon ame; je vous livre corps, anie, et tout, plutôt que de voir la France vaincue par l'Angleterre.

Les esprils s'e'vanouissent.

LÀ PBCELiE , continuant.

Hélas! ils m'abandonnent. Le moment est venu où la France doit courber son front orgueilleux et cacher sa tête dans le giron de l'Angleterre. Mes .inciens sortilèges sont impuissans; l'enfer est trop fort; je ne puis lutter contre lui. Maintenant, 6 France, ta gloire est dans la poussière.

Le nord e'tait reputc' la demeure des r 'est dans le nord que Millon convoque ses (Noie du Iradiicleiir.)

Bruit de trompettes. Les français et les Anglais se mHent et combattent. LA PUCELLE et YORK luttent corps à corps. La Pucelle est prise. Les Français fuient.

Damoiselle de France, je te tiens, et tu ne m'échapperas pas! Appelle maintenant ta magie à ton aide ; déchaîne tes esprits infernaux; essaie s'ils pourront te mettre en liberté. Brillante conquête, ma foi , et digne de tenter le démon 1 — Voyez comme cette hideuse sorcière jette sur moi des regards courroucés : on dirait que cette autre Circé veut métamorphoser ma personne.

LA PtJCELLE.

On ne saurait la rendre plus laide qu'elle n'est.

YORK

Oh ! le dauphin Charles est un bel homme, lui : nulle autre figure ne saurait plaire à ton œil difficile.

LA PCCELLE.

Malédiction sur Charles et sur toil puissiez- Tous tous deux , dans vos lits, être éveillés en sarsaut par des mains sanglantes I

YORK

Tais-toi, sorcière infernale 1

LA PDCELLE.

Laisse-moi exhaler mes imprécations.

YORE.

Tu les exhaleras sur le bûcher.

Ils s'éloignent.

Bruit de trompettes. Arrive SUFFOLK, tenant par la main la pfinceiie MARGUERITE.

SUFFOLK

Qui que tu sois, tu es ma prisonnière. ( // contemple ses traits.) Oh! la plus belle des belles, ne crains rien ; ne cherche point à fuir ; mes mains ne te touchent qu'avec respect; et c'est à peine si elles osent se poser sur ta taille charmante. ( // lui baise la main.) Je baise ces doigts en signe d'une paix éternelle. Qui es-tu? dis-lemoi, afin que je te rende l'hommage qui t'est dCi.

HARGDERITE.

Marguerite est mon nom; et qui que tu sois, moi, je suis fille d'un roi, le roi de N'aples.

SBFFOLK.

Et moi, je suis comte, et on me nomme Suffolk. Merveille de la nature, n'accuse pas le sort qui l'a faite ma captive. Je serai pourluice qu'est le cygne pour ses petits qu'il abrite sous son aile. Toutefois, si ce nom de captive t'oB"ense, va, et sois libre comme l'amie de Suffolk. {Elle fait quelques pas pour s'éloigner. ) Ah! reste! — Je n'ai pas la force de la laisser partir; ma main voudrait l'alTranchir; maismon cœurs'y refuse. Sa beauté ravissante fait sur mes yeux l'effet d'un

rayon du soleil réfléchi dans le ciislal d'un ruisseau limpide. Je voudrais lui dévoiler mon cœur; mais je u'osc. Je vais me procurer une plume et de l'encre, Cl lui exprimer raesscnlimens par écrit. Fi donc! De la Poole, aie meilleure opinion de loi; N'as-iu pas une langue? n'cst-elle pas la prisonnière? ïe laisseras-tu intimider par la vue d'une l'emaïc? Oui, telle est de la beauté la majesté souveraine, qu'elle rend la langue muette, et amortit nos sens.

MABGUEr.lTE.

Dites-moi, comte de SulTolk, — si tel est votre nom, — quelle rançon exigez-vous de moi pour m'atïranchir î car, à ce que je vois, je suis votre prisonnière.

SUFFOLK , à pnrt.

Comment peux-iu éire certain d'éprouver un refus avant d'avoir sondé son cœur?

HAItCUeitlTE.

Pourquoi ne me répondez-vous pas? Quelle rançon dois-jc payer?

SUFFOLK , à pan.

Elle est belle, donc elle doit éirc aimée; elle est femme, donc on peut triompher d'elle.

HAnSUEriTE,

Voulez-vous accepter ma rançon, nui ou non?

SUFFOLK, n paît.

Souviens-toi que tu as une épouse; comment

donc peux-tu songer à être aimé de Marguerite?

■ «RGUlillITS.

Il vaut mieux que je le quitte, car il ne veut pas m'ealendrd.

SUFFOLK, n part.

Cela renverse tous mes projets; c'est un obstacle insurmontable.

SIARGCEr.lTE

Il prononce des paroles en l'air; siiremcnl, cet homme est fou.

SUFFOLK, à pan.

Et toutefois on pourrait obtcn»» une dispense.

MAnODERITE.

Et toutefois je serais bien aise que vous voulussiez me répondre.

SUFFOLK, A part.

Il faut que j'obtienne le cœur de cette belle Marguerite. Pour qui? Pour mon roi. Impossible: mon coeur est aux abois.

MARGCEItITE.

Il parle de bois; c'est sans doute un charpentier.

SUFFOLK, à part.

Pourtant ce serait le moyen de contenter mon amour et de rétablirla paix entre les deux royaumes; mais j'y vois un obstacle: quoique son père foil roi de Naples, duc d'Anjou et du Maine, néanmoins il est pauvre, et notre noblesse dédaignera son alliance.

MAUGUERITE.

Ecoutez-moi, capitaine; n'avci-vous pas le loisir de m'enlendrc ?

SUFFOLK, * part.

Cette union aura lieu, en dépit de leurs dé-

dains. Ilenrl est jeune, il cédera facilement. — [A Marguerite.) Madame, j'ai un secret à vous confier.

MAKGUEBiTE, à pari.

Qu'importe que je sois captive? Il m'a l'air d'un chevalier, et je n'ai à craiiîdre de lui aucune insulte.

SUFFOLK

Madame, veuillez entendre ce que j'ai à vous dire.

MARGUERITE, à part.

Peut-Cire serai-jc délivrée par lesFrançais; et dans ce cas, je n'ai pas besoin de sa courtoisie.

SUFFOLK

Madame, j'ai à vous entretenir d'un objet, —

MARGUERITE , à part.

Bah I je ne suis pas la première femme qui se soit vue captive.

SUFFOLK

Madame, pourquoi vous parlet-TDUt ainsi à vous-mémeî

HARCUEKITE.

Je vous demande mille pardons ; c'est un qui pro quo.

SUFFOLK

Dilcs-moi, charmante princesse, ne béniriezvous pas votre captiviié, si vous deveniez reine?

MARGUERITE

Élre reine dans l'esclavage, c'est uoe destinée plus vile que celle du dernier des esclaves ; car les princes doivent élrc libres.

SUFFOLK

Et vous le serez aussi, si le roi de l'heureuse Angleterre est libre.

IIARCUERITI.

Qu'il soit libre ou non, en quoi cela peut-il nie toucher?

SUFFOLK

Je me fais fort de vous donner le roi Ueni i pour époux, de mettre dans vos mains un sceptre d'or, et sur votre téie une riche couronne, si tous daignez répondre à mes, —

UARGUERITB.

A quoi?

SUFFOLK

A ses désirs.

HARGUERITE.

Je suis indigne d'être l'épouse de Henri.

SUFFOLK

Non, madame, c'est moi qui suis indigne de lui servir d'interprète auprès d'une beauté si ravissante, et je ne suis personnellement pour rien dans ce choix. Qu'en dites-vous, madame? y consentezvous?

MARGUERITE

Si mon père l'a pour agréable, j'y consens. SUFFOLK, à l'un de ses officiers.

Faites avancer nos guerriers et nos étendards. — ( A Marguerite. ) Madame, nous allons appeler votre père sur les remparts et entrer avec lui en pourparler.

Les troupes s'avancent.

HENRI Yl.

Une iromrelle sonve. M.'SÉpniail sur le remparl.

SUFFOLK

Vois, René ; la fille est prisunuiérc.

rlt.^Ê.

De qui?

SUFFOLK

De moi.

KEKE.

Sulîolk, quel remède? je suis un solJal, locapalile de verser des larmes et de m'cmporter en [.lainicsvaiDes contre l'inconstance de la fortune.

SUFFOLK

Il y a un remède, seigneur: consentez, je vous en conjure dans l'intérêt de votre gloire, consentez au mariage de votre fille avec mon roi, que j'ai amené, non sans peine, i accepter ce parti; et votre lille, au prix d'une captivité bien douce, aura conquis un trône avec la liberté.

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