‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 212 sur 633 · DEUXIÈME GENTILHOMME · texte numérisé non relu

DEUXIÈME GENTILHOMME

Et moi également; et je vais écrire sur-le-champ pour qu'on m'envoie la somme.

viiiTMORE, n SuffoUi.

J'ai perdu un œil à l'abordage de la prise; pour venger cette perte, tu mourras; et il en serait de même de tes compagnons, si l'on m'en croyait.

LE CAPITAINE. 1

Ne sois pas aussi intraitable; accepte une ran*f çon; laisse-le vivre.

suFFOLK, montrant l'ordre dont il est di!cor(.

Regarde mon saint Georges; je suis gentil' homme; évalue-moi au prix que tu voudras; tll seras payé.

wniTuoRE.

Et moi aussi je suis gentilhomme ; je me nomme Walter W'bitmore. Quoi donc? qu'as-tu à tressaillir! Est-ce que la mort le fait peurT

SUFFOLK

C'est de ton nom que j'ai peur; il contient mon arrêt de mort. In savant a fait mon horoscope et m'a prédit que je mourrais par l'eau; que celte circonstance ne te rende pas impitoyable; ton nom devrait se prononcer Gualtier ".

WHITMORE.

Que ce soit Gualtier ou Walter, peu importe. Jamais le déshonneur n'a terni notre nom qu'ausi*^ sitôt notre épée n'ait effacé la souillure. Quand, donc on me verra, comme un marchand, vendrw

• Jfater , eau , a presque la même consonance qllf; JValtcr, dont nous avons fait Gualtier, puis Gaiili»^ C'est sur ce jeu de mots que roule l'boroscopo de SulToUJ», Nous avons dû le conserver, quoiqu'il fût intraduisible* Les oracles de l'antiquité roulaient fréquemment sut d«» équivoques de la méiiic force. {Noie dn traducteur.)

HJiJNlU \i.

ma vengeance, que mon épée soit .-ompue, mon armure brisée et mulilée, et que je sois proclamé licbe Âla face du monde.

SUFFOLK

Arrête, Wliitmore; ton prisonnier est un prince, le duc de Suffolk, William de la Poole. wniTaoRE.

Le duc de Suffolk sous cet habit grossier!

SUFFOLU.

Oui; mais cet habit ne fait pas partie du duc : Jupiter s'est quelquefois travesti; pourquoi pas moi?

LE CAPITAINE

MaisJupilernefut pas tué, et toi lu vas l'être.

SUFFOLK

Obscur et vil manant, le glorieux sang de Lancaslre ne doit pas être versé par un drôle tel que toi. Combien de fois tu as baisé ta main devant moi et tenu mon étrier! Je t'ai vu marcher nu-téte à côté de la housse de mon palefroi, et tu l'esiimais heureux quand je te faisais un léger salut. Combien de fois, lorsque j'étais à table avec la reine Marguerite, je t'ai vu tendre le bras pour prendre ma coupe, te nourrir de mes restes, et attendre à genoux mes ordres I Que ce souvenir te rende plus humble et rabatte un peu ton orgueil. Combien de fois tu t'es tenu dans mon antichambre, attendant respectueusement ma sortie ! Il suffira de cette main qui a signe des grâces en ta faveur pour enchaîner ta langue téméraire.

wniTHonE.

Parlez, capitaine, poignarderai-je ce misérable?

lE CAPITAINE.

Laisse d'abord ma parole le poignarder, comme vient de faire la sienne.

SUFFOLK

Malheureux I tes paroles sont impuissantes comme toi.

LE CAPITAINE

Emmenez-le d'ici , et sur l'arrière de notre grande chaloupe qu'on lui tranche la tétc.

SCFFOLK.

Tu n'oserais; car il y va de la tienne,

LE CAPITAINE

Je l'oserai, Poole.

SDFFOLE.

Poole?

LE CAPITAINE

Oui, Poole; sir Poole, mylord; oui, mare infecte*, •Bout, sentine, eau bourbeuse, qui as troublé de la fange la source limpide à laquelle s'abreuve l'Angleterre. Je vais clore cette bouche affamée quia dévoré la substance de l'état; tes lèvres, qui se sont unies à celles de la reine, balayeront la poussière; et toi, que la mort du vertueux duc Uomfroy a fait sourire, tu exhaleras en valu ta

Poole

nom patr:

de SulTolk ,

comme poo/, mate , c'iapg. {Noie <lit (radficUur.)

prononce

rage aux vents, qui, pour toute réponse, le siffleront aux oreilles. Va, sois marié aux sorcières de renfer, pour avoir fiancé un puissant monarque i la fille d'un roitelet sans sujets, sans richesses ni couronne. Tu as grandi à la faveur d'une politique infernale, et, comme l'ambitieux Sylla, tu t'es gorgé du sang de ta mèrel... Par toi l'Anjou et le Maine ont été vendus à la France; grâce à loi, les perfides et rebelles Normands ne veulent plus de nous pour maîtres; la Picardie a égorgé ses gouverneurs, surpris nos forteresses, cl renvoyé dans leur pays nos soldats nus et blesses. L'illustre Warwick, et tous les Névils, dont la redoutable épée ne fui jamais tirée en vain, en haine de loi courent aux armes; et la maison d'Yoïk, écarlée du trône par l'indigne assassinat d'un roi innocent, cl par une tyrannie orgueilleuse, insolente et usurpatrice, brûle des feux de la vengeance; déjà s'avancent ses drapeaux pleins d'espoir, portant le croissant d'un soleil qui aspire à briller et sous lequel on lit: Imiiis nubibus*. Ici, dans le comté de Kent, le peuple a pris les armes. Pour conclure enfin, l'opprobre et l'indigence sont entrés dans le palais de notre roi; et° tout cela est Ion ouvrage I — Allons! qu'on l'emmène,

SUFFOLK

Oh ! que ne suis-je un dieu , pour darder mon tonnerre sur ces êtres vils, abjects et méprisables! Il faut peu de chose pour enfler d'orgueil des gens de bas étage; ce scélérat que voici, parce qu'il est capitaine d'une pinasse, parle plus haut que Bargulus, ce fameux pirate d'Illyrie. Les frelons ne sucent pas le sang des aigles, mais pillent les ruches des abeilles. Il est impossible que je meure par l'ordre d'un vassal aussi infime que toi. Tes paroles m'indignent et ne m'effraient pas: je vais en France, chargé d'un message de la reine ; je te somme de me transporter de l'autre côté du détroit.

LE CAPITAINE

wniTMOIlE.

Viens, Suffolk, je vais l'expédier au rivage des morts.

soFFOLK, à part.

Peitè (jelidus timor occupât artus *. — C'est toi que je crains.

whitmohe.

Tu auras sujet de me craindre avant que je le quille. Eh bien! maintenant, as-lu peur? Es-lu disposé à fléchir?

PHEMIER CENTILaOHUE.

Mon gracieux lord, intercédez; parlez-lui avec douceur.

SDFFOLK.

La voix souveraine de Suffolk est inflexible et rude; habituée au commandement, elle ne sait pas

* En dc'pit des nuages. (Note du trattiicleur.) ' Une peur glaciale court dans tous me} mcmlrcs. Noie ilu Iraducleur.)

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

prier. A Dieu ne plaise que nous honorions de pareilles gensde nosintercessionsIPlutôt courber la tête sur le billot que de flécbir le genou devant qui que ce soit, le Dieu du ciel et mon roi exceptés. J'aime mieux que ma tête figure au haut d'une pique sanglante que de la découvrir devant un vil esclave. La vraie noblesse est exempte de peur. l'en puis supporter plus que vous n'oserez en exé culer.

lE CAPITAINE.

Emmenez-le, et faites cesser son babil.

SUFFOLK

Venez, soldats, et montrez jusqu'à quel point peut aller votre cruauté, afin que mon trépas soit a jamais mémorable. Plus d'un grand homme est tombé sous les coups d'un assassin vulgaire; un soldat romain et un lâche brigand * égorgèrent l'harmonieux TuUius ; le bras bâtard de Brutus poignarda Jules César; de sauvages insulaires** tuèrent Pompée; et Suffolk est immolé par des pirates.

jSoFFOlK est emmené par Whitmore cl quelquesuns des Pirates.

LE CAPITAINE

Quant à ceux dont nous avons fixé la rançon , Sous ordonnons que l'un d'eux soit délivré sur parole. Que celui-ci parte donc; — (au deuxième gentilhomme) et vous, suivez-moi.

Tous s'éloignent, à V exception duVRiUi^R Gentilhomme. Revient WHITMORE, portant le cadavre de SUFFOLK.

Que sa tète et son corps restent ici gisans, jusqu'à ce que la reine, sa maîtresse, lui donne la sépulture.

11 s'éloigne.

PHEHIER GENTILBOUME.

O barbare et sanglant spectacle 1 Je vais porter son corps au roi; s'il ne le venge pas, ses amis le vengeront, ainsi que la reine, à qui il était si cher de son vivant.

11 s'éloigne emportant le cadavre.

* Ctcëron fut tue par Uerennius , ccDturioD, et Pobi- !IiU9 hosms, tribun militaire. ( Noie du traducteur.)

" Pompe'e fut tue' en Egypte, et non dans une île ; à moins que noire auleur n'ait considc'ré le Delta comme une île forme'c par les deux principales brandies du leuve. (iVote du traducteur.)

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