‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 246 sur 633 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

Une autre partie du champ de bataille.

On coïKiniiC <i entendre le bruit du combat, arrive LE nul Ut.Nlll.

LE ROI DENRI.

Cette bataille ressemble a cciic heure indécise

du matin, où l'ombre mourante lutte contre la lamière naissante, alors que le berger souffle dnasses doigts, et que n'étant plus nuit, il n'est pas encore jour. On dirait une vaste mer qui, poussée par le flux, tantôt lutte avec force contre le vent, et tantôt recule devant la violence de son adversaire. Tantôt c'est le flot qui l'emporte, tantôt c'est le vent; l'avantage reste tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Ils combattent corps à corps à qui triomphera, et ce. pendant il n'y a ni vainqueur ni vaincu : tel est l'équilibre maintenu dans cette afl'reuse bataille. Je vais m'asseoir ici, sur cette hauteur; que la victoire reste à qui il plaira à Dieu! Car Margu^ rite et Clifford m'ont engagé à quitter le chaop debataille,jurantrun et l'autre qu'ils ne sont }tt mais plus sûrs de réussir que lorsque je n'y suis pah Je voudrais être mort, si c'était la volonté de Dieol Car, qu'ya-t-il dans ce monde, sinon des chagriqi et des douleurs?,0 Dieul il me semble que ce serait unedestinéebien heureusequede menerlavied'iu simple berger, d'être assis sur une colline, comme je le suis maintenant; là, de suivre de l'œil S0 le cadran la fuite dee minutes, de voir combieiB il en faut pour compléter une heure, combla d'heures font un jour, combien de jours une ai née, de combien d'années se compose la vie or: naire d'un mortel; puis , le calcul terminé, faire la distribution de mon temps; tant d'heurâ à garder mon troupeau , tant d'heures pour h sommeil , tant d'heures consacrées à la médita,' tion, tant d'heures pour me récréer ; voilà tant dé jours que mes brebis sont pleines; il s'écoulelf tant de semaines avant que les pauvres créalura mettent bas, tant d'années avant qu'elles me U' vrent leur toison. C'est ainsi que les minutes,l(| heures, les jours, les mois et les années, en ployécs d'une manière conforme au but qui pr| sida à leur création, amèneraient pour moi les chf veux blancs et une mort paisible. Ah 1 que ce serai une existence heureuse et enchanteresse! L'aul» pincncdonne-t-ellepas un plus doux ombrage bergers veillant sur leur innocent troupeau, qu'l dais richement brode n'en donne aux rois redoi tant sans cesse le poignard de leurs sujets! 01 oui, sans dootc, et mille fois plus doux. EuGi le lait caillé du berger, sa boisson légère di sa gourde, son sommeil à ses heures sous frais ombrage, ces biens dont il jouit en pais et avec délices, sont mille fois au-dessus do luxe d'un roi, de ses mets recherchés servis dau une vaisselle d'or, de ses nuits passées dans un lit somptueux, autour duquel veillent les soucia, la détiance et la trahison.

Bruit de trompettes. Arrive VS FILS trutnant le cadavre de son pire.

LE FILS

C'cstun mauvais vent que celui qui ne pro6la U, i pcrsonoç, Cçt homme, que j'ai tué dans UDCOB>ir^

bat corps à corps, a peut-êfre de l'argent sur lui, et moi qui vais l'en dépouiller, un autre peutcirc m'en dépouillera à mon tour en m'ùtant la [je. — {Il examine sei t)'a!(s.)Quevois-je?Grand Dieul c'est levisagede mon père, que j'ai tué sans le connaître. O jours affreuxqui enfantent de tels éïénemensi On m'a recruté à Londres pour le service du roi ; mon père, qui était l'un des vasseaux du comte de Warwick, enrôlé par son seigneur, est venu combattre pour le duc d'York, je lui ai ûté la vie, moi qui lui dois la mienne. Pardonnez-moi, mon Dieu, je ne savais pas ce que je faisais I Pardonne-moi, mon père, je ne t'ai pas reconnu. Mes pleurs vont effacer ces marques sanglantes, et ma bouche ne s'ouvrira plus que je n'aie soulagé ma douleur par d'abondantes larmes.

tE EOI BENRI.

0 spectacle d'horreur I ô jours de sang 1 Quand les lions se font la guerre, et se disputent la possession d'une tanière, les pauvres agneaux inoffensifs souffrent de leur hostilité. Pleure, malheureux, j'unirai mes larmes aux tiennes ; comme la guerre civile, que nos yeux soient aveuglés parles pleurs, nos cœurs brisés par le désespoir.

irriue UN PÈRE portant dans ses bras le cadavre de son fils.

Toi qui m'as opposé une si opiniâtre résistance, donne -moi ton or, si tu en as, car je l'ai chèrement acheté. — (Il regarde son visage.) Mais voyons; est-ce là le visage de mon ennemi? Ohl non, non, non, c'est celui de mon fils unique I — O mon fils , s'il te reste encore un souffle de vie, ouvre les yeux; vois, vois quelle pluie de larmes s'échappant de l'orage de mon ame, tombe sur cesbiessures dont lavue assassine et mes yeux et mon cœur I 0 Dieu ! prends en pitic DOS temps malheureux I Quels événemens cruels, quelles méprises sanglantes, quels forfaits contre nature cette fatale querelle enfante chaque jour! 0 mon fils, ton père t'a donné trop tôt la vie, et il l'a reconnu trop tard pour te la conserver 1

LE ROI BENKI.

Malheurs sur malheurs! doulcursqui dépassent la ''ommune mesure. Oh! que ne peut mon trépas meiirc un terme à ces abominables fui faits I 0 miséricorde, miséricorde ! cielclément, miséricorde! Sur Icvisage de ce cadavre sont peintes les fatales couleurs de nos maisons rivales : le sang qui l'inonde est l'emblème de l'une des deux roses; la pilcur de son front me représente l'autre ; que l'une de vous deux se flétrisse, et puisse l'autre fleurir! Votre lutte, si elle continue, moissonnera des milliers d'existences.

L8 FltS.

En apprenant ta mort, ù mon père, quelle douleur saisira ma mère inconsolable!

LE FEKE.

Que de larmes versera sur la mort de son Cla ma femme dét»jlée!

LE nOI BENRI.

Comme ces douloureux événemens soulèveront l'indignation du pays contre son roil

LB FILS

Jamais fils fut-il plus inconsolable de la mort d'un père 7

LE PÈRE

Jamais père déplora-t-ilplusamèremcntlamort d'un filsî

LE ROI HENRI

Jamais roi fut-il plus contristédes maux de ses sujets? voire douleur est grande, la mienne est dix fois plus grande encore.

LE FILS

Je vais l'emporter de ces lieux, et donner a mes larmes un libre cours.

Il s'éloigne en emportant le corps de sou p'ere. LE PÈRE.

Mes bras te serviront de linceul ; mon cœur, cher enfant, sera ton sépulcre, car ton image ne sortira plus de nioncœur; mes soupirs seront ton glas funéraire; ma pieuse douleur te rendra les derniers devoirs, et ton père, dont tu étais l'unique enfant, pleurera autant ta perte que Priam pleura celle de tous ses vaillansfils. Je vais l'emporter d'ici; désormais combatte qui voudra, car j'ai tué celui que mon bras devait respecter. Il s'éloigne en emportant le corps de son fils. LE EOI BENRI.

Pauvres gens que la douleur accable, il y a ici un roi plus affligé que vous.

Bruit de trompettes. Escarmouches. Arrivent LJV. KEINE MARGUERITE, LE PRINCE DE GALLES, et EXETER.

LEPRIKCE.

Fuyez ; fuyez; mon père ; fuyez; tous vos amis sont en fuite, et Warwick est comme un taureau furieux. Sauvez-vous, car la mort nous talonne.

LA REINE UARGCERITE.

Montez à cheval, mon seigneur, et rendez-vous à Berwick à toute bride. Edouard et Richard, comme deux limiers qui voient fuir devant eux le lièvre timide, le regard menaçant, les yeux ctincelans de colère, pressant un acier sanglant dans leur main frémissante, accourent sur nos traces; bàtons-nous donc de quitter ces lieux.

EXETER

Partons! car la vengeance les accompagne. Ne vous arrêtez point à gémir, faites diligence ; ou bien suivez-moi, je vais prendre les devans.

LE ROI BENRI.

I(oD -, emmiti^'woi avec t«i, wçs cb«r Ssçtcr^

ee n'est pas que je craigne de rester; taais je veux

aller où ira la reine. Allons, parlons.

Ils s'éloignent.

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