SCENE VI
Londres. — Une salle dans la Tour.
LE r.OI HENRI est assis un livre à la main, LE LIEUTENANT DE LA TOUR est debout à quelques pas de lui. Entre GLOSTER.
CLOSTER
CoDJour, mylord. Eh quoil absorbé par votre leclure I
LS BOI BENKI.
Oui, mon bon lord , ou plutôt mylord, devraisje dire. C'est un péché que de flatter les gens, et ici le mol bon serait une flatterie évidente. Donner â Gloster l'épilbète de bon , serait aussi déplacé que de l'appliquer au diable. Ainsi, ne disons pas mon bon lord.
GiosTEB, au lieutenant.
Ami, laissez-nous seuls; nous avons à conférer ensemble.
Le LiEOTENàNT sort.
LE BOI BENKI.
Ainsi fuit devant le loup le berger négligent; ainsi la brebis inoffensive cède d'abord sa toison, puis lend la gorge au couteau du boucher! Quelle scène de mort Roscius* se prépare-t-il à jouer T
CLOSTER
La crainte assiège toujours l'ame du coupable; le voleur voit un exempt dans cbaque buisson.
LE KOI BEKBI.
L'oiseau qui a été pris au piège dans un buisson fuit d'une aile tremblante tous les buissons qu'il aperçoit. Et mol, le père infortuné d'un charmant oiseau, j'ai maintenant sous les yetix l'sbjet fatal qui a pris et tué mon pauvre enfant.
CLOSTER
Quel imbécille que ce Cretois qui voulut enseigner à son lils à voler dans les airst En dépit de ses ailes, le sot se noya.
LE nOI HENRI.
Je suis Dédale; mon pauvre enfant Icare; ton père fut le Minos qui entrava notre liberté; ton frère Edouard est le soleil qui a fait fondre les ailes de mon fils bien-aimé; et toi, tu es la mer qui dans son gouffre jaloux a englouti sa vie. Ahl tue-moi avec ton arme, et non avec tes paroles; moins douloureuse à ma poitrine sera la pointe de ton poignard, qu'à mon oreille celte tragique histoire. Mais que viens-tu faire ici? est-ce ma vie que tu viens chercher?
CLOSTER
Me prends-tu donc pour un bourreau?
LE ROI DENRI.
Tu es tout au moins un barbare. Si égorger des innocens est l'orfice d'un bourreau, dès ors tu en es un.
elebr.
ilii IntJuUmil.)
tic r.tiicictiuc K«inv. (SoU-
GLOSTER.
J'ai lue ton Hls à cause de son insolence.
LE ROI HENRI
Si on t'avait tué la première fois que tu as été insolent, tu n'aurais pas vécu pour assassiner mon flls. L'avenir se dévoile à mes records, et voilà ce que je prédis : des milliers de victimes qui ne soupçonnent rien encore de ce que prévoient mes craintes; le vieillard, par ses gémissemens, la veuve et l'orphelin, par leurs larmes; le vieillard pleurant un fils, la veuve un époux, et l'orphelin un père, moissonnés avant le temps, maudiront l'heure fatale où tu es né. A ta naissance, le hibou fit entendre son cri de sinistre augure; le corbeau nocturne croassa dans l'ombre, pour annoncer des temps désastreux ; les chiens hurlèrent, l'ouragan furieux déracina les arbres; la corneille se percha sur le haut des cheminées, et la pie babillarde déchira l'oreille de ses sons discordans. Ta mère éprouva plus que les douleurs d'une mère pour voir tromper son espérance maternelle, en donnant le jour à une masse hideuse et difforme, détestable fruit d'an arbre excellent. Tu naquis la bouche armée de dents, pour indiquer que tu venais dévorer le monde; et, s'il faut en croire ce que j'ai entendu dire, tu vins au monde, —
CLOSTER
Je n'en entendrai pas davantage. Meurs, prophète, au milieu de tes prédictions. {Il le poignarde.) J'étais né aussi pour cela.
LE KOI HENRI.
Oui, et pour commettre beaucoup d'autres meurtres eucore. Que Dieu fasse miséricorde à mes péchés, et qu'il te pardonne!
Il mcart.
Eh quoi ! est-ce que le sang orgueilleux deLancastre s'écoule comme un sang vulgaire ? Je m'attendais à le voir jaillir avec fierlé. Voyez comme ma lame humide pleure en larmes de saug la mort du pauvre roi 1 Oh! puissent verser toujours des larmes pareilles ceux qui désirent la chute de notre maison! — S'il te reste encore quelque étincelle de vie, va, descends, descends aux enfers, et dis que c'est moi qui t'y envoie, (if te poignarde de nouveau) moi , qui ne connais ni la piiié, ni l'amour, ni la crainte. Ce que disait Henri est effeciivement vrai : j'ai souvent entendu dire à ma mère que je suis venu au monde les pieds devant :n'avais-je pas raison de ma bàler; alin du consommer la ruine des usurpateurs de nos droits? La sage-femme resta immobile d'étonncment, et les femmes s'écrièrent : «Que Jésus nous bénisse! il est né avec des dents.» Et c't-tait vrai ; ce qui voulait dire clairement que je grognerais, mordrais, et aurais en tout les instinct! d'un dogue. Or donc, puisque le ciel a si mal pariaiîé mon physique, que l'enfer me donne un mural tout aussi difforme. Je n'ai point de sembl.i'lc, je n'ai d'an;ilo;;ie avec personne. Cet amour quu les barbes grise» uumuicnl divin , je
HENP.I VI.
Tihanflonno an onmmiin <lcs humains ; mais il ne ici.i jamais mon partage; car moi, je suis un êire à i>an, je suis seul. Clarence, prends garde à toi, tii es devant mon soleil; mais je ferai naitro pour lui un jour néfaste. Grâces aux prédictions sinistres que je ferai circuler, Edouard tremblera pour SCS jours; et moi, pour calmer ses craintes, je te ferai mourir. Le roi Henri et le prince, son fils, oui cessé de vivre; Clarence, ton tour est venu, les autres viendront après; je ne serai content que lorsqu'il n'y aura personne au-dessusde moi. Henri, je vais jeter ton cadavre dans une autre chambre; ton trépas fait ma joie.
Il sort.
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