‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 275 sur 633 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

, — Une aulr

On voil parailre le corps (In roi Beuri VI, porté dans un cercueil déconverl ; des Gakdes armis de hallebardes roccompacjnenl; L.\DY ANNE conduit le deuil.

ANSE

Déposez, déposez ce glorieux fardeau, si toutefois la gloire peut être renfermée sous le bois d'un cercueil; reposez-vous pendant que, remplissant un funèbre devoir, je déplorerai la mort prématurée du vertueux Lancastre. Triste et pâle effigie d'un saint roi , froides cendres de la maison de Lancastre, relique inanimée de ce sang royal, permets que j'évoque ton ombre; entends mes lamentalious, moi la veuve infortunée de ton Edouard, de ton lils égorgé, assassiné par la même main qui t'infligea ces blessures 1 Vois : sur ces blessures par lesquelles s'est échappée ta vie je verse vainement le baume de mes larmes. Maudite soit la main qui les a faites ! Maudit soit le cœur qui a eu cet affreux couragel Maudit soit le sang de l'homme qui a fait couler ce sangl malédiction sur le scélérat abhorré qui nous a rendus misérables par ta mon! Je le hais à légal de la vipère, de l'araignée, du crapaud, et des plus venimeux reptiles. S'il a jamais un fils, que ce soit un monstre ué avant terme! et qu'en voyant sa laideur et son étrange aspect sa mère détourne de lui ses regards effrayés! S'il a jamais une femme, que sa vie" la rende plus misérable

• Toutes les éditions de ôhakspeare porlcotin mort au lieu de sa vie. Wous avons pensé que c'était une erreur des éditeurs primitifs. On s'en convaincra en lisant la scène première de lacle IV, dans Liquelle h,ly Anne rappelle les paroles qu'elle a (.luuuuco,;. tu «ui i,.i.i>iou. (Noie du traJiicleur.)

que je ne le suis par ta mort et par celle de mon jeune époux! — Allons, reprenez, reprenez votre saint fardeau; portons à Chertsey, pour y être inhumé , ce dépôt que nous a cédé l'église de Saint-Paul; quand vous serez fatigués, vous ferez une nouvelle pause, tandis que j'exhalerai mes ( douleurs sur le cercueil du roi Henri.

Les porteurs i-epi ennent le corps et se remettent en marche.

Arrive GLOSTEU

GLOSTER.

Arrêtez, vous qui portez ce corps, et posez-le à

terre.

ANKE.

Quel noir magicien a évoqué ce démon pour mettre obstacle à l'accomplissement d'un pieux devoir ?

CLOSTEr..

Drôles, posez à terre ce cadavre , ou , par saint Paul, je fais un cadavre du premier qui me désobéit.

us DES GARDES.

Mylord , rangez-vous, et laissez passer le cercueil.

CLOSTED.

Grossier valet ! arrête , quand je te l'ordonne; écarte de ma poitrine la pointe de ta hallebarde; ou, par saint Paul, je t'étends à terre, et te foule aux pieds, misérable, pour te punir de ton audace.

Les porteurs posent le cercucil'a terre.

ASNE

Quoi! vous tremblez? vous avez peur? Bêlas! je ne saurais vous blâmer; vous n'êtes que des mortels, et des yeux mortels ne peuvent soutenir la vue du démon. Arriére, effroyable ministre de l'enfer! ce corps, de son vivant, fut soumis .i ta puissance, mais tu n'as point juridiciion oui sou ame; ainsi, eloigne-toi.

Bel ange, par "^hariie, pas tant de colère.

ANNE

Démon impur, au num de Dieu, va-t'en, et laisse-nous en paix. Tu as fait de cette heureuse terre un enfer d'où s'élève, grâce A toi , un concert de gémissemens et de malédictions. Si lu te délectes au spectacle de tes forfaits, coutinuplc cet échantillon de tes assassinats. Ohl voyez, messieurs, voyez! les blessures glacées du cadavre de Henri se sont rouvertes, et son sang coule de nouveau! Rougis, rougis, ignoble amas de difformités; c'est ta présence' qui luit couler du sang de ces veines refroidies qui n'en cuutienuent plus. Ton forfait inhumain et dénaturé provoque cet épanchcuient contraire aux luis de

* C'était une superstition généralement répandue que les Lleisures d'un liomme assassiné se rouvraient au contact du meurtrier. {Pfote Ju traducteur.)

RICHARD m.

la rature. 0 Dieu, qui formas ce sang, venge la mort de la victime I 0 terre qui bois son sang, venge sa niortl Ciel, écrase de ta foudre le meurtrier ! Terre, ouvre tes abîmes, et ensevelis-le vivant, de même que tu engloutis le sangdece bon roi qu'a massacre son bras conduit par l'enfer.

GLOSTEIt.

Madame, vous connaissez peu les lois de la charité, qui nous ordonne de rendre le bien pour le mal, et de bénir ceux qui nous maudissent.

ANNE

Scélérat, tu méconnais toutes les lois divines et humaines; il n'est point d'animal, si féroce qu'il soit, qui ne soit accessible à la pitié.

GLOSTEIt.

J'y suis totalement étranger; doue je ne suis pas une béte féroce.

ANNE

Quel prodige d'entendre un démon dire la vérité t

GLOSTEB.

Il en est un plus grand , c'est de voir tant de courroux dans un ange. Permettez, ô la plus divine et la plus parfaite des femmes , que je me justifie ■i vos yeux des prétendus crimes que vous m'imputez.

ANNE

Permets, ô le plus abominablede tousles hommes, que, pour ces crimes avérés, je maudisse ton infernale personne.

GtOSTER.

Beauté plus ravissante que le langage ne saurait l'exprimer, daignez m'accorder un momeut d'audience pour me justifier.

ANNE

Monstre plus hideux que la pensée ne peut l'ilaginer, tu n'as qu'un moyen de te justifier, c'est de te pendre.

GLOSTEB.

Montrer un pareil désespoir, ce serait m'accuser moi-même.

ANNE

Ce désespoir t'excuserait, en infligeant un jusir châtiment à l'auteur de tant d'injustes trépas.

GLOSTEB.

Et si ma main était innocente de leur mortî

ANNE

Ils ne sont donc pas morts! Mais ils le sont, et par toi, infernal scélérat.

GLOSTEB,

Je n'ai pas tué votre époux.

ANNE

Il est donc vivant!

GLOSTEB.

Non ; il est mort de la main d'Edouard.

ANNE

Infime, tu mens par la gorge! La reine Marguerite t'a vu retirer de son flanc ton fer fumant encore dont lu le prép^irais à la frapper ellemême, lorsque tes frères en ont détourné la pointe.

omsTER.

Elle avait provoqnc ma colère par son injurieux langage, en rejetant sur ma tête innocente le crime de mes frères.

ANNE

Tu fus provoqué par ton ame sanguinaire, qui ne rêva jamais que massacres et carnage. K'astu pas lui; ce roi 7

GLOSTEB.

Je l'avoue.

ANNE

Tu l'avoues, monstre? Pnisses-tu être damné pour ce forfait exucrable ! Oli ! il était doux, liumain, vertueux !

GLOSTEB.

Il n'en était que plus digne du roi du ciel, qui maintenant le possède.

ANSE

11 est dans le ciel, où tu n'iras jamais.

GLOSTEB.

II me doit des remercîmens de l'y avoir envoyé; car sa place était dans le ciel plutôt que sur la tdrre.

ASNE

Ta place, à toi, est en enfer.

GLOSTEB.

J'en sais une autre encore, si vous me permettez de la nommer.

ANSE

Un cachot, sans doute.

GLOSTEB.

Votre chambre à coucher.

ANNE

(lue l'insomnieliabitela charabreoù tu reposes!

GLOSTEB.

Il en sera ainsi, madame, jusqu'à ce que j'yrepose avec vous.

ANSC.

Je l'espère bien.

GLOSTEB.

J'en suis certain. — Mais, charmante lady Anne, laissons là cet assaut d'épigrammes, et passons à une conversation plus sérieuse. — La cause du Irepas prématuré de ces Planlagenets , Henri et Edouard, n'est-elle pas aussi coupable que le bras qui en a été l'instrument?

ANNE

Tu en as été la cause aussi bien que l'instrument.

GLOSTEB.

Votre beauté en fut la cause, votre beauté, qui me poursuivait dans mon sommeil, au point que j'aurais donné la mort au monde entier, afin de reposer seulement une heure sur votre sein charmant.

I ANNE

Si je le croyais, je te le déclare, homicide, ces ongles déchireraient mon visage et en détruiraient la beauté.

GLOSTEB.

Cette destruction ne se consommerait passons 1 mes yeux ; je ne le souflrirais pas. Votre beauté

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

<>st pour n'.n'i ce qu'est le soleil pour l'univers; | elle esl ma lumière, ma vie.

ANSE

Oiitf les ténèbres cicigneiil ta lumière, et la mort ta vie !

glosteh.

Ke vous maudissez pas vous-même, créature adorable; vous êtes l'une et l'autre.

AKNB.

Je le voudrais, pour me venger de loi.

CLOSTEr,.

C'est un sentiment contre nature, que de vouloir vous venger de celui qui vous aime.

ANNE

C'est un sentiinenl juste et raisonnable que de vouloir me venger du meurtrier de mon ëpoux.

CLOSTER

Celui qui vous a privée de votre époux, madame, ne l'a fait que pour vous en offrir un meilleur.

ASNE

Il u'a point son égal sur la terre.

Il esisle un homme qui vous aime plus qu'il ne pouvait vous aimer.

ANNE

Nomme-le.

GLOSTER.

riantagenet.

ANNE

C'était son nom.

CLOSTER

C'est le même nom; mais l'homme dont je parle lui est bien supérieur.

ANNE

Où est-il T

GLOSTER.

Ici. {Elle lui crache au visnge.) Pourquoi me crachez-vous au visage?

ANNE

Je voudrais que ce fut pour toi du poison !

CLOSTEK.

Jamais poison ne sortit d'un lieu aussi cbarmaut.

ANNE

Jamais poison ne s'aliarlia à un plus odieux reptile. Ole-loi de ma vue; ta présence est un venin pour mes yeux 1

CLOSTF.R.

Vos yeux, femme cbarmaiilc, ont exercé sur les miens de contagieux ravages.

ANNE

Que ne sont-ils des ba>ilic:s, pour te donner la moril

CLOSTER

PliitàDieuI Je mourrais d'unseul coup, tandis que maintenant ils ont fait de ma vie une longue agonie. Vos yeux ont arraché deslarmes aux miens, honteux de cette puérile faiblesse. Je n'en ai pas versé le jour où mon père York et Edouard pleurèrent en entendant le cri déchirant poussé par Rulland, au moment où l'aiTreux Cliffurd brandit son épée contre lui ; mes pleurs n'ont |ias coulé

pour le trépas d'un père, quand le vôtre, ému comme un enfant, nous fit ce douloureux récit qu'interrompirent vingt fois ses sanglots, au point que les visages de tous les assislans étaient baignés de pleurs, comme des arbres arrosés par la pluie. Pour de telles douleurs, mes yeux mâles n'ont pas trouvé de larmes; maiscc que de pareils chagrins n'ont pu faire, votre beauté l'a fait, et je verse des pleurs. Je n'ai jamais supplié ni ami ni ennemi. Jamais ma bouche n'a su tenir un langage doux et flatteur; mais maintenant que la beauté est le prix où j'aspire, mon cœur superbe descend .à la prière, et m'obligea parler. (Ei/e jeita sur lui un regard de niCpris.) Ne donne pas à ta bouche l'expression du dédain ; elle lut faite pour le baiser, et non pour le mépris. Si ton cœur altéré de vengeance ne peut pardonner, tiens, prends ce glaive à la pointe acérée. [Elle prend l'épie qu'il lui prisente.) Plonge-le dans ce sein loyal, et fais- en partir l'ame qui t'adore. J'offre ma poitrine nue au coup mortel, et je te demande la mort à genoux. (Il lui présente son sein dtcouvert.) Frappe, n'hésile plus; c'est moi qui ai tué le roi Henri. (Elle diriye l'épie coniie sa poitrine.) Mais c'est la beauté qui m'a poussé à ce meurtre. — (Elle laisse retomber t'épée.) HàlQloi de frapper; c'est moiqui ai poignardé le jeune Edouard. [Elle dirige de nouveau l'épie contre lui.) Mais ce fut ton visage céleste qui arma mon bras. [Elle laisse tomber l'ipée â terre.) Reprends cette épée, ou ordonne-moi de me relever.

ANNE

Relève-toi, trompeur : je désire ta mort, mais je ne veux pas être ton bourreau.

GLOSTER.

Eh bien, ordonne-moi de me tuer de mes propres mains, et je le ferai.

ANNE

Je te l'ai déjà dil.

CLO.STER

C'était dans ta colore ; redis-le encore, et au même instant, celte main, qui par amour pour toi a tué celui qui t'aimait, tuera aussi par amour pour toi celui qui t'aime plus sincèrement encore : ainsi lu seras complice de leurs deux morts.

ANNE

Je voudrais pouvoir lire au fond de ton cœur.

GLOSTER.

C'est lui qui parle par ma bouche.

ANNE

Us mentent tous deux, je le crains.

GLOSTrn.

Nul homme alors ne dit la vérité.

ANNE

Allons, remettez votre épée dans le fourreau.

GLOSTER.

Ainsi donc ma paix est faite?

ANNE

Vous le saurez plus tard.

CLOSTER

Mais puis-je espérer?

RICHARD m.

Tous les hommes espèrent, je pense.

GLOSTEn , ttii pn'sentant un autua Daigne?, porter cet anneau.

ANNE

Prendre n'est pas donner.

EIlemciranDc

son doigt.

CLOSTEB.

Voyez comme cet anneau embrasse votre doigt; c'est ainsi que dans votre sein est enchâsse mon pauvre cœur : portez-les l'un et l'autre; car tous deux sont à vous. Si vous permettiez que votre humble et dévoué serviteur osât encore vous demander uoegràce, vous assureriez son bonheur a jamais.

ANNE

Quelle est celte grâce?

GLOSTEB.

De vouloir bien laisser remplir ces tristes devoirs par celui à qui, dans cette occasion, le deuil con\ieutplus qu'à personne. Veuillez vous rendre à ma résidence de Crosby'. C'est là qu'apré> avoir fait solennellement inhumer ce noble roi au monastère de Cliertsey , et avoir arrosé sa tombe de mes pleurs pénitens, j'irai vous présenter mes humbles devoirs. Pour diverses raison.' connues de moi seul, je vous en conjure, accordez-moi cette grâce.

ANNE

De tout mon cœur; et ce m'est une grande joie de vous voir devenu si repentant. — Tressel 'l Beikley, suivez-moi.

CLOSTEB.

Diles-inoi adieu.

ANNE

C'est plus que vous ne méritez; mais puisque vous m'avez appris à vous flatter, supposez que je vous ai dit adieu.

Lady Anne s'é/oi'f/He odcc Tbessel c(Bebklev.

CLOSTEB.

Messieurs, emportez ce corps.

UN DES GABDE5.

A Chertsey, mylorJ ?

GLOSTEB.

Non, à \Vhite-Fri.irs; là vous m'attendrez.

GLOSTEB, seul, coïKiiiuant.

Vit-on jamais courtiser une femme, et triompbiT d'elle dans un pareil moment? Je l'épouserai, mais je ne prétends pas la garder long-temps. Eh quoi! moi qui ai tué son époux et son père, je la trouve exhalant contre moi le torrent de sa haine, l'injure à la bourbe, et les larmes aux yeux; près d'elle est le témoin sanglant qu'atteste sa

engeance. J'ai contre moi Dieu, ses pleurs, sa conscience ; nul ami dont la voix me prête soi)

Ma:

.!,• Closle

gatcSlrccI, cilu Je Londres. {Noie Jn liadu

secours; je n'ai pour tout appui que le diable et ma mine hypocrite, et la voilà conquise I oui, je gage le monde entier contre rien qu'elle est à moi. — Ah ! a-t-elle donc déjà oublié ce vaillant prince Edouard, son époux, que dans ma colère j'ai poignardé à Tewsbury il y a trois mois? C'était bien le cavalier le plus aimable et le plus charmant! la nature à plaisir semblait l'avoir formé; jeune, brave, sage, et, sans nul doute, d'un sang royal; tel enfin que l'univers entier ne pourrait offrir son semblable. Et elle ne rougit pas d'abaisser ses regards sur moi qui ai moissonné ce jeune prince dans sa fleur, et lui ai infligé les douleurs du veuvage ; sur moi,dontletoutn'égale pas la moitié d'Edouard ;sur moi, boiteux et contrefait ? — Mais que dis-jeî mon duché contre un denier que j'ai jusqu'ici mal jugé ma personne: il faut, sur ma vie, qu'elle voie en moi ce que je n'y vois pas moi-même, et qu'elle me trouve fort bel homme. Allons, je veux faire la dépense d'un miroir, et avoir à ma suite deux ou trois douzaines de tailleurs, afin de parer ma personne dans le dernier goût. Puisque me voilà réconcilié avec mon fndividu, je maintiendrai ce bon accord, dùt-il m'en coûter quelque argent. Mais d'abord, commençons par caser ce camarade-là dans son tombeau ; puis, les larmes aux yeux, allons retrouver mes amours. En attendant que j'aie acheté un miroir, luis, soleil brillant, afin qu'en marchant je puisse voir mon ombre.

Il s'éloigne.

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