‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 31 sur 633 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Mène \ille. — Un appartement <]ans le pabis du duc de Lancasire.

Eiiiient DE GAND, et LA DUCHESSE DE GLOSTER.

DE GAND

Hélas t une portion du sang de Gloster coule dans mes veines ; la voix de ce sang, plus puissante que vos clameurs, me crie de poursuivre se3 bourreaux. Mais puisque le châtiment réside entre les mains de celui qui a permis le crime que nous ne pouvons réparer, laissons au ciel le soin de venger notre injure. Quand il verra luire sur la terre le moment propice, il lancera sur la tête des coupables la foudre de ses vengeances.

LA DUCHESSE

Est-ce li tout ce que l'amitié fraternelle vous inspire d'ardeurî La flamme des affections estelle éteinte dans votre vieux sang? Les sept fils d'Edouard, et vous êtes l'un des sept, étaient sept vases remplis de son sang sacré, sept belles tiges sorties de la même racine. La marche du Temps a fait évaporer le liquide dans quelques-uns de ces vases; quelques-unes de ces branches ont été tranchées par la destinée. Mais Thomas, mon époux bien aimé, ma vie, vase rempli du sang sacré d'Edouard, florissant rameau issu du tronc royal, ce vase a été brisé par la main delà haine, et toute la précieuse liqueur a été répandue ; ce rameau a été coupé par la hache sanglante du meurtre, et toutes ses feuilles verdoyantes se sont flétries : Ah I De Garni, son sang était le vôtre ; les

flancs qui vous ont porté l'avaient porté lui-même, et bien que vous viviez et respiriez encore, cependant vous êtes tué en lui : vous consentez en quelque sorte à la mort de votre père, en laissant sans vengeance la mort d'un frèie, sa vivante image. Ne nonimez pas cela patience. De Gand, c'est désespoir ; en laissant ainsi égorger votre frère, vous avez frayé au couteau des assassins le chemin de votre propre cœur; ce que dans le vulgaire nous nommons patience, c'est couardise et bassesse dans les grands. Que vous dirai-je en6n ? Dansl'inlérét de votre propre sûreté, ce que vous avez de mieux à faire, c'est de venger la mort de Gloster.

DE GAHD.

Le ciel est seul compétent dans cette cause; car c'est à son représentant sur la terre, à l'oint du Seigneur, que doit être attribuée la mort de Glosler. Si celte mort fut un crime, que le ciel en tire vengeance; je ne lèverai jamais un bras irrité contre son ministre.

LA DUCHESSE

A qui donc, hélas I dois-je me plaindre?

DE GAND

Au ciel, l'appu et le défenseur de la veuve.

LADDCBESSE.

Eh bien, je le ferai. Adieu, vieillard ; vous allez à Coventry voir combattre notre cousin Hereford et le farouche Mowbray. Oh ! puisse peser sur la lance d'Hereford le sang de mon époux, afin qu'elle entre plus avant dans la poitrine du sanguinaire Mowbray ! ou si le malheur veut qu'Hereford manque la première passe, que les crimes de Mowbray chargent d'un tel poids sa poitrine, que son coursier écumant s'abatte, et jetant son cavalier dans l'arène, livre ce lâche mécréant au glaive d'Hereford 1 Adieu, De Gand ; celle qui fut l'épouse de votre frère devra mourir avec sa douleur.

DE GAND

Adieu, ma sœur; il faut que je me rende à Coventry. Je vous souhaite tout le bonheur que je désire pour moi-même.

LA DUCUESSE.

Un mot encore : Là où tombe la douleur, elle rebondit, non qu'elle soit creuse et vide, mais en raison de son poids. Je prends congé de vous avant de vous avoir rien dit; car la douleur ne finit pas lorsqu'on la croit terminée. Rappelez-moi au souvenir de mon frère Edmond York; oui, voilà tout. — Non, ne me quittez point encore ; quoique ce soit tout, restez encore un moment; peut-être d'autres choses me reviendront-elles à la pensée. Dites-lui, — quoi? de venir me voir sans délai àl Plashy. Hélas I et que verra en ce lieu le vieux York, sinon des apparlemens vides, des murailles dégarnies, des chambres désertes, des dalles que ne foule aucun pied humain? Quelle autre voix l'accueillera que celle demes gémissemens? Kappelez-moi donc à son souvenir. Qu'il ne vienne pas à Plashy pour y chercher la douleur qui se trouve partout. Je pars inconsolable ; je vais mou-

RICHARD II

rir; mes yeux en pleurs vous disent un dernier adieu.

Vne trompette aomie. Arrive BOLINGBROKE, armé de pied en cao, procédé d'un héraut d'armet.

SCCXE II[.

Le champ clos (le fîosforil, prêsCovenfry. La lice est prép.ire.; lin trône isldressî. Les licrauls d'armes et autres officiers sonl prosens.

Arrivent LE LORD MARÉCHAL et AL'.MALE.

LE LOr.D UIRÈCRAL.

Lord Aumale, Henri Hereford est-il armé?

Al'HALC.

Oui, de pied en cap, et il brûle d'entrer dans la lice.

LE LORO MARÉCHAL

Le duc de Norfolk, plein d'allégresse et d'audace, n'attend que le signal de la trompette de l'appelant.

AUMALE

Ainsi les champions sont prêts, et l'on n'attend plus que l'arrivée de sa majesté.

Bruit de fanfares. Arrivent LE ROI RICHARD, qui prend place sur son trône, p!(/.s DEGAXD et plosiEOBs AUTRts SpiGNF.ons faisant foiiclion de juges du camp; ils occupent les si^'iies disposés à la droite et à la gauche du roi. Vne Ironipeite tonne; une autre lui n>pond de t' extérieur. On voit alors s'avancer le DUC DE NORFOLK armé de toutes pièces, précédé d'un héraut d'armes.

r.lCOARD.

Maréchal, demandez a ce champion son nom et le sujet qui l'amciie couvert de ses armes ; et suivant les règles établies, ailministrez-luile serment relatif à la justice de sa cause.

LE LORD MARÉCHAL

Au nom de Dieu cl du roi, dis-nous qui tu es et pourquoi tu viens sous celte armure de chevalier, quel adversaire lu viens combattre, et quelle esi la n.iture de la querelle. Dis la vérité, sur ta foi de chevalier et en venu de ton serment, et qu'ainsi le ciel et ta valeur te soient en aide.

.\ORFULK.

Mon nom est Thomas Movvbray, duc de Norfolk. Ji'Mctisiri, engagé par mon serment, — Dieu préseric MU chevalier de le violer jamais! —pour dé- Icndie ma loyauté et mon honneur aux yeux de Dieu, de mon loi et de ma postérité, contre le duc d'Hereford qui me défie; et, par la grâce de Dieu et le secours de ce bras, je viens me défendre et lui prouver qu'il est traiire à mon Dieu, â mon roi et i moi; et comme ma cause est juste, que le ciel me soit en aide!

nicnARD.

Maréchal, demandez à ce chevalier armé qui il est, et pourquoi il vient ici dans cet accoutrement belliqueux; et conformément à nos lois, faites-lui prêter serment sur la justice de sa cause.

LE LORD MARÉCHAL

Quel est ton nom, et pourquoi parais- tu ici, devant le roi Richard, dans la lice royale? contrequi viens-tu combattre, et quel est l'objet de ta querelle î Parle en loyal chevalier, et qu'ainsi Dieu te soit en aide !

BOLINGBROKE

Je suis Henri d'Hereford , de Lancastre et de Derby. Je viens dans cette lice, les armes à la main, dans le but de prouver, avec l'aide de Dieu et de ma valeur personnelle, à Thomas Mowbray, duc de Norfolk, qu'il est un scélérat dangereux, traître au Dieu du ciel, au roi Richard et à moi ; et comme ma cause est juste, que le ciel me soit en aide!

LE LORD MARÉCHAL

Sous peine de mort, que personne ne soit assez audacieux ou assez téméraire pour toucher les barrières, à l'exception du maréchal et des officiers chargés de présider à ces loyales épreuves.

BOLINGBROKE

Mylord maréchal, permettez que je baise la main de mon souverain et fléchisse le genou devant sa majesté; car Mowbray et moi, nous ressemblons à deux hommes qui font vœu d'accomplir un long pèlerinage. Prenons donc solennellement congé de nos amis , et faisons-leur aftectueusemeut nos adieux.

LE LORD UARÉCBAL.

L'appelant salue humblement voire majesté; il désire vous baiser la main et prendre congé de vous. I

RICHARD

Nous allons descendre de noire trône et le presser dans nos bras. [Il descend de son trône, s'avance vers Bolingbroke, et l'embrasse.) Cousin d'Hereford, que dans ce loyal combat la fortune réponde à la justice de la cause. Adieu, mon sang! si tu le répands en ce jour, je pourrai pleurer ta mort, mais je ne la vengerai pas.

BOLINGBROKE

Qu'aucun œil généreux ne profane une larme pour moi, si la lance de Mowbray est roupie de mon sang. C'est avec la coufiance du faucon qui fond sur un oiseau que je vais combattre Mowbray. — [Ah lord maréchal.) Mylord, je prends congé de vous, — et de vous aussi, mon noble cousin lord Aumale.— Je ne suis pas malade, bien que j'aie affaire à la mort; tout au contraire, je suis jeune, plein de vigueur, et j'ai du plaisir A vivre. — Comme dans nos festins anglais, je garde ce qu'il y a de meilleur pour la bonne bouche. — {A De Gand.) 0 vous, le terrestre auteur do moa

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

être, l'énergie de votre jeunesse reviTant en moi, double ma vigueur et me donne la force d'atteindre à la palme suspendue au-dessus de ma tête. Que vos prières rendent mon armure impénétrable ! que vos béncdiciions aiguisent la pointe de ma lance, afin qu'elle entie dans la rotte de maillesde Mowbray comme dans de la cire, cl que le nom de Jean de Gand puise un nouveau lustre dans la conduite courageuse de son fils.

DE GAND

Que le ciel fasse triompher la justice de ta cause! Dans l'atiaque sois prompt comme l'éclair, et que tes coups redoublés tombent comme la foudre sur ton redoutable ennemi ! que ta jeune vigueur s"animel sois vaillant et vis!

BOLINGBnOKB.

Que mon innocence et saint Georges me soient en aide!

Il s;,5sle,l,

NORFOLK, se levant.

Quel que soit le destin que me réservent le ciel et la l'onune, aujourd'hui va vivre ou mourir, fidèle au tcôue de Richard, un loyal, juste et intègre gentilhomme. Jamais captif ne mit plus d'empres-ement â briser sa chaîne, et n'accueillit avec plus de joie son affranchissement, sa liberté d'or , que mon ame ne ressent d'allégresse de ce combat fortuné contre mon adversaire. — Mon puissant souverain , et vous, mes égaux et mes pairs, recevez de ma bouche le vœu que je forme pour votre bonheur. Je \ais au combat aussi content, aussi joyeux que si j'allais à une fête. La loyauté a le cœur tranquille.

RICBADD.

Adieu, mylord. Je lis avec certitude dans tes regards la vertu et la valeur. — Maréchal, ordonnez que le combat commence.

Le roi et les seigneurs reprennent leurs sièges

LE LORD UAnÈCUAL.

Henri d'Hireford , de Lancastre et de Derby, reçois ta lance, et Dieu défende le bon droit!

BOLINGHROKE, SC ICVUM.

Plein d'espérance et ferme comme une tour, je m'écrie : Ainsi soit-il I

LE LOBD UABËCDiL, A un officier.

Allez porter cette lance à Thomas, duc de Norfolk.

PREMIER HÉRAUT d'aRMES.

Henri d'Hereford, de Lancastre et de Derby, se présente ici, au nom de llicu, de son souverain, eten son propre nom, et s'engage, souspcine d'être estime imposteur et parjure, à prouver que le duc de Norfolk, Thum.is Mo«bray, est traître à son Dieu, i son roi et à lui, et il le défie au combat.

DEUXIÈME BËIUUT D'aRUES.

Thomas Mowbray, duc de Norfolk, se présente ici pour se défendre et prouver, sous peine de passer pour imposteur et parjure, qu'Henri d'Hereford, de Lancastre et de Derby, est déloyal à Dieu, à ton souverain et i lui. Plein de courage

et d'ardeur, il n'attend pour commencer que le

signal.

LE LORD MARÉCBAL.

Sonnez, trompettes I Combattans, partez ! ( On sonne la charge.) Attendez; le roi vient de jeter â terre son sceptre.

RICHARD

Que tous deux ôtent leur casque et déposent leur lance, et qu'ils retournent à leur siège. — (.4 De Gand et aux antres seigneur! placés i ses côtés.) Conférons entre nous, — et que les trompettes sonnent jusqu'au moment où nous ferons connaître à ces ducs ce que nous aurons décidé. {Longue fanfare. Le roi confire avec les juges du camp, puis il s'adresse aux deux champions.) Approchez, et écoutez ce que nous venons d'arrêter avec notre conseil. (Bolingbroke et Norfolk se lévent de leur siège et s'avancent.) La terre de notre royaume ne sera pas souillée du sang précieux de ceux qu'elle a vus naître; nos yeux abhorrent le spectacle hideux des fils d'une même patrie s'enir'ègorgeant; nous pensons d'ailleurs que les élans ambitieux d'un orgueil sans limite, les mouvemens d'une haine jalouse, vous ont seuls portés à réveiller la p.iix endormie d'un sommeil paisible, comme l'enfant dans son berceau; nous craignons que le bruit discordant des tambours, la voix aiguë des trompettes retentissantes, ne forcent la douce paix à fuir de nos tranquilles contrées, et nos bras à se baigner dans le sang de nos frères. — C'est pourquoi nous vous bannissons de nos territoires. Tui, cousin Hereford, sous peine de mort, jusqu'à ce que deux foi» cinq étés aient enrichi nos campagnes, tu ne reverras pas notre beau royaume , mais tu fouleras à l'étranger le sentier de l'exil.

BOLINGBROKE

Que votre volonté soit faite I une chose me con. sole: c'est que le soleil qui vous échauffe ici luira sur ma tête; et les rayons d'or qu'il vous accorde en ces lieux brilleront aussi pour moi et doreront mon exil.

RICHARD

Norl'olk, un arrêt plus rigoureux sera ton partage, et j'éprouve quelque répugnance à le prononcer. Les heures à la marche lente et monotone n'amèneront pas le terme de ton douloureux exil. — Je t'enjoins, sous peine de mort, l'ordre désolant de ne jamais revenir.

NORFOLK

Cet arrêt est bien dur, ô mon souverain seigneur, et je ne m'attendais pas à le voir sortir de votre bourbe. J'ai mérité de votre majesté un (oui autre traitement que de me voir ainsi rejeté loin devons l.elangageque j'ai apprisdepuis quarante annies, mon anglais natal , je dois maintenan' l'oublier. Ma langue me sera désormais aussi inutile qu'une viole ou une harpe sans cordes, qu'un instrument mélodieux enfeimé dans son étui ou mis en des mains qui ne savent pas le toucher e' en tirer l'harmonie. Vous avez dans ma bouche emprisonné ma langue sous le double cadenat

RICHARD II

de mes dents et de mes lèvres; et j'aurai pour geôlier, atlaché à mes pas, l'ignorance stupide, insensible et stérile. Je suis irop âgé pour m'asscoir ilans le giron d'une nourrice, trop vieux pour éluiJier. Qu'est-ce que l'arrêt prononcé contre moi, sinon une mort muette, l'interdiction à toujours de parler mon langage natal?

KICHARD.

II ne le sert de rien de te lamenter. Après notre îrrci rendu, il est trop tard pour te plaindre.

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