‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 358 sur 633 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

Même ville. — Une salle de la maisoa cle Timon.

Enlre FLAVIUS, tenant à la mainun grand nombre de mémoires.

FltVlUS.

Nulle prudence, aucun frein I ïl porte dans ses dépenses un aveuglement si insensé, qu'il ne veut ni s'enquérir des moyens d'y faire face, ni arrêter le torrent de ses prodigatités. Il ne s'informe pas comment l'argent part, ni de ce qui doit suivre; jamais tant d'imprudence ne fut unie à tant de générosité. Que faire? il n'entendra rien jusqu'à ce que l'aiguillon du malheur se fasse sentir. Il revient maintenant de la chasse; il faut que je m'explique franchement avec lui. Ohl pitié! piliél pitié I

Entrent CAPHIS, LE SERVITEUR D'ISIDORE et celui DE VARRON.

CIFHIS.

Bonjour, Varron * : tu viens chercher de l'ar- ;ent, n'est-ce pas ?

LE SEItVITECR DE VABRON.

N'est-ce pas là aussi le motil qui l'amèoe?

CAPBIS.

Oui; et toi aussi, Isidore?

LE SEBVITEUK DISIUORE.

Comme tu dis.

CAPHIS.

Fasse le ciel que nous soyons tous payés I

LE SERVITEDB DE VIRRON.

J'en doute.

CAPBIS.

Voici le maître de la maison.

£n(ren« TIMON , ALCIBIADE et plusieurs Seigneurs.

TIHON.

Aussitôt après le dîner, nous retournerons à la chasse, mon cher Alcibiadc. — {Aux serviteurs qui lui présentent leurs billets.) Est-ce à mol? Que me voulez-vous ?

CAPnis.

Seigneur, voici la note de certaines sommes dues par vous.

• Ces domestiques, comme c'est l'usage, se doiiaciit ciilic eux le nom de leurs maîtres, (^otc du tradtalettr.)

TIHON.

Dues par moi? D'où étes-vous?

CAPBIS.

D'Athènes, seigneur.

TIMON

Allez trouver mon intendant.

CIPBIS.

Sous votre bon plaisir, seigneur, il m'a rem'i de jour en jour, pendant tout ce mois. Des néces^ sites pressantes obligent mon maître à demandet son argent ; et il vous supplie humblement do vouloir bien, fidèle aux nobles qualités qui vous distinguent, lui rendre ce qui lui est dû.

TIHON.

Mon honnête ami, viens, je te prie, me revoir demain matin.

CiPBIS.

Mais, seigneur, —

TIMON

Modère-toi, mon ami-

LE SERVITEUR DE VARRON

Je suis le serviteur de Varron, seigneur, —

LE SERVITEUR d'ISIDORE.

Moi, d'Isidore. Il vous supplie de lui rembourser prompiement, —

CAPBIS.

Si vous saviez, seigneur, à quel point mon maître est gêné, —

lE SERVITEUR DE VARROK.

Voilà plus de sis semaines, seigneur, que le billet est échu.

LE SERVITEUR d'isIDORE.

Votre intendant me remet de jour en jour, seigneur, et j'ai l'ordre de m'adresser dircciemeut à vous.

TIHON.

Laissez-moi respirer. — {Aux personnes qui l'accompagnent.) Allez toujours devant, seigneurs; jo vais vous rejoindre dans un moment.

Alcibiade et les Seigneurs sortent.

TIHON, continuant, à Flavius.

Approche, je te prie. Comment se fait-il quo je sois assiégé de demandes d'argent, qu'on mo parle de billets non payés à leur échéance, do dettes depuis long-temps contractées et qui portent atteinte à mon honneur?

FLAVIUS, aux serviteurs des créanciers.

Mes amis, vous venez parler affaires dans ua moment inopportun ; ajournez vos demandes jusqu'après le dîner, afin que j'aie le temps d'expliquer au seigneur Timon pourquoi voui n'cles pas payés.

Tl-JON.

C'est cela, mes amis. — {.i Flavius.) Ayez soin de les bien traiter.

TiMON sort.

FLAVIUS

Venez, je vous prie.

4Li

MAGASIN THÉÂTRAL ETRANGER

Entrent APEMANTUS et LE Î50UFFON.

CAPBIS.

r.esie?, restez; voici le fou qui vient avec Apemantus : amasons-nous un moment avec eux.

LE SERVITEUR DE VARRON

Qu'il aille se faire pendre ; il va nous dire des njures.

lE SERVITEUR d'ISIDORE.

Que la peste l'étourfe, ce chien I

LE SERVITEUR DB VARRON

Fou comment te portes-tu ?

APEMANTUS.

Est-ce avec ton ombre que tu converses?

LE SEUViTEUR DE VARRON.

Je ne te parle pas, h toi.

APEMANTUS.

Non, tu te parles à toi-itiéme. — [Au Bouffon.) Allons-nous-en.

i.r. SERVITEUR d'isidore (iu setviteur de Varron. Tu as déjà le fou à tes trousses.

APEMANTUS.

Non, tu n'y es pas encore.

cApnis.

Qui de nous tous ert le fou maintenant?

APEMANTUS.

Celui qui m'interroge. Pauvres liëres, valets d'usuriers, infâmes intermédiaire entre l'or et le besoin.

TOUS LES SERVITEURS

Que sommes-nous, Apemantus?

APEMANTUS.

Des ânes.

TOUS LES SERVITEURS

Pourquoi?

APEMANTUS.

Parce que vous me demandez ce que vous êlcs, et que vous ne vous connaissez pas vous-mêmes. — Fou, parle-leur.

LE BOUFFON

Amis, comment vous portez-vous î

TOUS LES SERVITEURS

Fou, grand merci. Que fait ta maîtresse î

LE BOUFFON

Elle fait bouillir de l'eau pour vous échaudcr, mes poulets. Je voudrais vous voir à Corintbe.

APEMANTUS.

Très-bion! grand merci!

Entre UN PAGE,

LE EOUFI'ON.

Tenez, voici le page de ma maîtresse qui vient.

LE PAGE au Bouffon, Eh bien, capitaine, que laites-vous en si sage compagnie? — Comment te portes-tu?

APr.MANTUS.

Que ma langue n'est-elle uu bâton I je te répondrais pertinemment.

LE PAGE

Apemanlns, lis-moi, je te prie, l'adresse de ces lettres, je n'y connais rien.

APEMANTUS. j

Est-ce que tu ne sais pas lire?

LE PAGE

.Non.

APESIANTUS.

Cels étant, le jour où tu seras pcndn, ce ne sera pas une grande perte pour la science. — Cclt< lettreest adressée au seigneur Timon ; cettrc autre est pour .\lcibiade. Va, tu es né bâtard ; et lu mourras infâme.

LE PAGE

Tu as eu pour mère une chienne, et tu mourras de faim, comme un chien que tu es. Point de réplique; je suis parti.

Il sorl.

APEMANTUS.

Va, cours, et fuis la vertu à toutes jambes. — {Au Bouffon.) Fou, je vais aller avec toi chez le seigneur Timon.

LE BOUFFON

Me laisseras-tu làî

APEMANTUS.

Si Timon est chez lui. — Vous trois, vous servez des usuriers.

TOUS LES SERVITEURS

Oui ; plût au ciel que ce fussent eux qui nous

servissent I

APEMANTUS.

Moi, je suis prêt à vous servir, — d'exécuteur pour vous ficndre.

LE BOUFFON

Vous êtes tous trois au service d'usuriers?

TOUS LES SERVITEURS

Oui, fou.

Je pense qu'il n'y a pas d'usurier qui n'ait un fou à son service. Ma maîtresse est une usurière, et moi je suis son fou. Quand un homme vient faire un emprunt à vos luaitrcs, il arrive triste, et s'en retourne joyeux; tout au contraire, il entre joyeux chez ma maîtresse, et s'en va fort triste. En savez-vous la raison?

LE SERVITEUR DE VARRON

Je pourrais en donner une.

APEMANTUS.

Donne la donc, afin que nous t'inscrivions sur nos tablettes, comme un paillard et uu drùlc, ce que tu es, dans tous les cas, à nos yeux.

LE SERVITEUR DE VARRON

Fou, qu'est-ce qu'un paillard?

LE BOUFFON

Uu fou en habit fin, et qui te ressemble. C'est un esprit ; il apparaît par fois sous la figure d'uu soigneur, par fois sous celle d'un boni me de loi, par fuis sous celle d'un philosophe, avec deux

TIMON D'ATHÈNES

pierres philosophales au lieu d'une. Il prend fréqnruimenl la figure d'un chfvnlier; enfin, il revêt louies les foinics sous lesquelles rboaime chemine de (rcize à qualre-vingls ans.

LE SERVlTECn DE VARRON.

Tu n'es pas toul-à-rait fou.

lE BOt'FFO».

Et toi, pas tout-à-fait sage : lu es aussi pauvre en sagesse, que je suis riche en folie.

APEMAJiTLJ.

Voilà une réponse qu'Apemantus ne désavouerait pas.

TOUS LES SËRVITECBS.

Rangeons-nous, rangeons-nous; voici le seioeur Timon.

Renlteni TIMON et FLAVIUS.

APEHA5TCS.

Viens, fou, viens avec moi.

LE BOUFFON

On ne me voit pas toujours suivre l'amant, le frère aine, et la femme; je suis parfois les pas du philosophe.

APEHiitTOs et LE Bouffon sortent.

FiAvins , attx serviteurs.

Ne vous écartez point, je vous prie; j'aurai à vous parler tout-à-l'heure.

Les serviteurs sortent.

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