‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 420 sur 633 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Rome. — Une place publiqae.

Arrivent MÉNÉNIUS, SICINIUS et BRUTUS.

HÉNÊKIDS.

L'augure m'annonce que nous aurons des dou- Telles ce soir.

BRDTUS.

Bonnes, ou mauvaises 7

HÉMÊHins.

Elles ne seront point au gré du peuple; car il o'aime pas Marcius.

sicinits.

la nature apprend aux animaux à connaître leurs amis.

MÉRÉKins.

Dites-moi, qui le loup aime-t-il t

siciHms.

L'agneau.

iié;«si<ius.

Oui, pour le dévorer, comme les plébéiens affamés le noble Marcius.

BRtIDS.

Loi! c'est un agneau qui bêle comme un ours.

MÉHÉnlIIS.

Dite» plutôt que c'est un ours qui vit comme lu agneau. Tous, qui êtes des hommes mûris par l'iga, répondez i. une question que je vais vous faire.

LES DEUX TRIBDME.

Voyons, seigneur.

uivtmns.

Que maiique-t-il à Marcius que vous n'ayez tous deux en abondance t

BRtTns.

Ce ne sont pas les défauts qui lui manquent; il en a i foison.

SICIMCS.

Surtout de l'orgueil.

BROTDS.

Nul ne l'égale en présomption.

MÉNÉNICS.

Voilà, par exemple, qui est singulier. Savezvous le reproche que nous vous faisons dans Rome nous autres gens comme il faut? le savez-vousî

LES DEUX TRIBDNS.

Quel est donc ce reproche î

MÉNÉNIDS.

Comme je vois que maintenant vous parlez d'orgueil, — je pense que vous ne vous ficherez pas t

LES DEUX TRJBDNS.

Allez toujours, allez.

UÊNÉNins.

Au reste, peu importe; il suffit de la plus mince occasion pour vous dépouiller d'une grande partie de votre patience; lâchez les rênes à votre caractère; fâchez-vous tant qu'il vous plaira, si toutefois c'est un état qui peut vous plaire. Vous reprochez â Marcius son orgueil.

BBDTDS.

Nous ne sommes pas les seuls.

UÊKÉNIDS.

Je sais qu'il y a peu de choses que vous puissiez faire seuls; vos assistans sont nombreux sans quoi vos actes seraient singulièrement insignifians. Vos talens sont encore en lisières, et ne peuvent marcher seuls. Vous parlez d'orgueil :oht si vous pouviez tourner vos yeux vers votre poche de derrière', et vous passer vous-mêmes intérieurement en revue ! oh I si vous le pouviez I

BKDTDS.

Qu'en arriverait-il, seigneur?

* ÂUtuion Ih faile de la Besace, « Jupiter, dit La Fontaine, nous créa besaciers tous tant que nous sommes.

Il fit pour nos déCants la poche de derrière,

El celle de devant poux les défauts d'autrui -

(Kolc du traducteur,)

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

HÉNÈMIIIS.

Alors vous apercevriez une couple de magistrats ou plutôt de niais , aussi indignes, orgueilleux, violens, atrabilaires, qu'on en ait jamais vu dans Rome.

SICIHIDS.

Ménénius, on vous connaît partaitement aussi.

UÉMËniDS.

On me connaît pour un patricien jovial , pour un homme qui aime à boire une coupe de viu généreux sans y mêler une seule goutte du Tibre; j'ai le défaut d'accueillir la plainte du premier venu; je suis prompt et prends feu comme de l'amadou pour le plus léger motif; je suis plus familier avec les talons de la Nuit qu'avec le visage de l'Aurore. Ce que je pense, je le dis, etmamalice s'exhale en paroles. Quand je me trouve avec des hommes d'état de votre force, — je ne puis en conscience vous appeler des Lycurgues; — si la boisson que vous me servez affecte désagréablement mon palais, je fais la grimace. Je ne puis dire que vos excellences ont parlé sensément quand je trouve de l'âne mêlé à la majeure partie de vos syllabes; et quoiqu'il me faille supporter ceux qui disent que vous êtes des hommes sages et graves, ils n'en mentent pas moins impudemment, ceux qui prétendent que vous avez la physionomie heureuse. Si vous voyez cela dans la carte de mon microcosme, est-ce à dire que je vous sois parfaitement connu ? Quel mal votre aveugle perspicacité signale-t-elle dans le portrait que je viens de vous faire, si je vous suis connu, comme vous le dites T

BROTOS.

Allons, seigneur, allons, nous vous connaissons parfaitement.

UÊNÉmCS.

Vous ne connaissez ni moi, ni vous, ni quoi quece soit au monde; vousquêtezdes saints et des courbettes; vous passez toute une matinée à entendre Hae discussion entre une marchande d'oranges et un marchand de robinets, et vous ajournez à une prochaine audience la décision d'une controverse de trois liards. Quand on plaide devant vous, s'il vous arrive d'avoir la colique, vous faites des 6gHres de vrais masques; vous arborez le drapeau rouge contre toute patience, et, hurlant comme de beaux diables , vous plantez là la cause toute saignante , plus embrouillée qu'elle ne l'était : toute la solution que vous donnez aux plaideurs, c'est de les appeler fripons. Vous èies deux plaisans origiuaux.

EKUTOS.

Allons , allons, on sait fort hien que vous vous entendez à faire rire votre monde à table, beaucoup mieux qu'à siéger au Capitole.

HENÉNIVS.

Nos prêtres eux-mêmes apprendraient à railler, s'ils rencontralcntdesélicsaussiridiculesque vous. Lorsque vous parlez le mieux, ce que vous dites ne vaut pas un poil de votre barbe ; et vos barbes elles-mêmes uc métitcnt pas l'honneur de rem-

bourrer le coussin d'un ravaudeur ou la selle A'vfi âne. Et vous avez le front de dire que Marcius est orgueilleux, lui, qui, évalué au plus bas, vaut à lui seul tous vos prédécesseurs depuis Deucalion, dont plusieurs , et ce sont probablement Ija meilleurs , ont été bourreaux de père en % Bonsoir à vos seigneuries. Pasteurs d'un t)C4^ peau de plébéiens immondes , une conversati^il plus longue avec vous infecterait mon ceryeiMI Permettez que je prenne congé de vous.

Bruths et Sicmios se retirent à quelque distance.

Arrivent VOLUMNIE , VIRGILIE, VALÉRIE, « PLUSIEURS DAMES.

uÉNÊMCS, continuant.

Belles et nobles dames, — la lune, si elle descendait sur terre, serait moins noble que vou» — Où allez- vous donc si vite?

TOUIMNIE.

Honorable Ménénius , mon fils Marcius appro che : par Junon, ne nous retardez pas.

UËNÉNIDS.

Ah I Marcius est de retour ?

VOLDHNIE.

Oui, digne Ménénius; il revient couvert d< gloire.

UÉMÉMiaS.

Prends mon bonnet, Jupiter, et reçois mes ac lions de grâces. — Quoi I Marcius est de retour

DEUX DAHES.

Oui, rien de plus vrai.

VOLUMNIE.

Tenez, voici une lettre de lui; le sénat en i reçu une, sa femme une autre; et je pense qift y en a une aussi pour vous à la maison.

UÈNÉNIIIS.

Je veux que ce soir le» éclats de la joie êt^ru lent ma maison. — Une lettre pour moi î

VIftGILB.

Oui, certainement, il y a une lettre ppur \0 je l'ai vue.

UÉNÉNIDS.

Une lettre pour moi î cela me vaudra sept années de santé, pendant lesquelles je ferai la J|n« au médecin. Comparée à ce fortifiact, l'««dilnance la plus efficace de Gallien n'est qillAfi l'orviétan, qu'une véritable médecine decIqW N'est-il point blessé? Il est dans Ihabitudj i revenir toujours avec quelque blessure.

VIRGILIE.

Ohl non, non, non.

VOIDUNIE.

Ohl il est blessé, j'en rends grâces aux dieui.

U&NÉMCS.

Et moi aussi, pourvu que ses blessures m ooient pas trop graves. Les blessures lui «on bien.— Rapporte- t-il une victoire dans sa poct":

CORIÔLAN.

VOIBBNIE.

Sur son front, Ménénius: il revient pour la troisième fois avec la couronne de cbéne.

MSflKHIDS.

A-t-il châtié Aufidius de la bonne façon î

VOLUBUIE.

Titus Lartius mande qu'ils se sont mesurés ensemble, mais qu'Aufidius a lâcbé pied.

HÉNÊmcs.

Et il était temps, je lui en donne ma parole. S'il avait tenu ferme, il eût été traité comme je ne voudrais pas l'être pour taus les coffres forts de Corioles et pour tout l'or qu'ils contiennent. Le sénat sait-il ces nouvelles?

VOLDMNIE.

Mesdames, allons. — Oui, o«i, oui : le sénat a reçu des lettres du général qui donne à mon fils tout l'honneur de la guerre. Il s'est de beaucoup surpassé lui-même en cette occasion.

VALÉBIE.

Il est certain qu'on raconte de lui des prodiges.

HÊNËniDS,

Des prodiges! oui, certes, et je vous promets que pour les accomplir il a payé de sa personne.

VIRGILIE.

Les dieux veuillent que ces nouvelles soient vraies 1

VOinilNIE.

Traies I ahl bien, par exemple!

UÉKÉNIDS.

Vraies? J'ai la certitude qu'elles le sont. — Oi est-il blessé ? — (Aux Tribuns qui s^avancent. ) Que les dieux gardent vos excellences. Marcius est Je retour : il a de nouveaux motifs pour être orgueilleux. — Où est-il blessé ?

VOLOHKIE.

A l'épaule et au bras gauche. Il aura de larges cicatrices à faire voir au peuple, quand il briguera le consulat. A l'époque de l'expulsion deTarquin, il reçut sept blessures.

HÊNÊNItlS.

Une au cou, et deux à la cuisse. — Je lui en connais neuf.

VOLOUNIE.

Il enavaitvingt-cinq avant cette dernière campagne.

MËHËRItJS.

II en a maintenant vingt-sept : chacune d'elles a été le tombeau d'un ennemi. ( On entend des aclomaiions et des fanfares.) Entendez-vous les trompettes?

VOLUHHIE.

Elles nous annoncent l'approche de Marcius. Le iracas le précède, et il ne laisse après lui que de» ' rmes : son bras vigoureux porte la Mort, ce ipectre terrible ; il le lève, on tremble; il l'abaisse, un meurt.

Fanfares. Les trompettes sonnent. Arrivent COMI- NIUS « TITUS LARTIUS ; a« m;7/e« d'«K^ marcAe CORIOLAN, le front ceint dune couronne de chêne. Des officiers et des soldats les suivent; UN HÉRAUT D'ARMES les précède.

tE HÉRAnT.

On fait savoir à Rome que Marcius a combattu seul contre tous, dans l'intérieur de Corioles ; en mémoire de quoi, au nom de Caïus Marcius, on a ajouté le nom glorieux de Coriolan. Sois le bien venu à Rome, illustre Coriolan!

Fanfares.

TOUS

Sois le bien venu à Rome, illustre Coriolan I

COBIOIAN.

Assez, ces honneurs me font mal ; assez, je vous en conjure.

COHIHins.

Voyez votre mère.

coKiOLAN , mettant un genou en terre.

Oh 1 vous avez, je le sais, appelé sur mes armes la faveur de tous les dieux.

VOLDBSœ.

Lève-toi, mon valeureux soldat, mon bien aimé Marcius, mon digne Caïus; dois-je ajouter à ces joms celui que viennent de te mériter tes nouveaux exploits 7 Quel est-il ? N'est-ce pas Coriolan que je dois t'appeler ? Mais tiens, voilà ta femme. CORIOLAN, à Tirgilie, qui pleure de joie.

Salut, mon gracieux silence! Tu aurais donc n en me voyant revenir dans un cercueil, puisque tu pleures de me revoir triomphant ? Ah I ma bieuaimée, laisse les larmes aux veuves de Coriole* et aux mères qui ont perdu leurs fils.

■ ÉXÉNIDS.

Qu'aujourd'hui les dieux te couronnent !

CORiOLAIi.

Ami, je te revois! — (4 Valérie.) Madame, pardonnez.

VOLCHSIE.

Je ne sais de quel côté me tourner. — [A Lartius. ) Soyez le bien venu. — {A Cominius. ) Vous aussi, général : soyez tous les bien venus.

UÉNÉXIOS.

Soyez mille fois les bien venus ; je me sens prêt à pleurer et à rire ; j'ai le cœur tout à la fois joyeux et oppressé. Sois le bien venu. Que la malédiction s'attache au cœur de celui qui n'est pas joyeux de te voir. Vous êtes trois qui avez mérité l'amour de Rome. Cependant, croyez-moi, nous avons ici quelques pommiers sauvages sur qui l'on ne saurait greffer la moindre affection pour vous. Néanmoins, guerriers, soyez les bien venus. Pour nous, l'ortie n'est, après tout, que de l'ortie ; et les bévues des sots, nous les nommons sottises.

COUINllS.

Toujours plein de raison.

CORIOLAN

Toujours Miinénius.

MAGASIN THEATRAL ETr.ANdKfi.

suirant restent

LE BËRigT.

Faites place; avançons.

couioLAN, à sa femme et à sa mère.

Votre main, — et vous la vôtre. Avant que sous mon toit j'aille abriter ma tête, je dois faire visite à nos bons patriciens, de qui j'ai reçu un bienveillant accueil et de nouveaux honneurs.

VOLDUNIE.

Les dieux m'ont accordé de voir combler tous mes vœux et se réaliser tout ce qu'avait rêvé mon imagination. Il ne manque plus qu'une récompense, et je ne doute pas que Rome ne te la confère.

CORIOLAN

Ma tendre mère, j'aime mieux les servir à ma manière que leur commander à la leur.

COUINIUS.

Allons au Capitole.

Fanfare. Bruit de cors. Le cortège s'éloigne c l'ordre dans lequel il est entre'. Les Tribu: seuls.

BRUTBS.

11 est le sujet de tous les entretiens; ceux qui ont la vue faible mettent des lunettes pour le voir; la nourrice babillarde, occupée à jaser de lui, oublie dans son enthousiasme les cris de son enfant; la servante, mettant sur son cou graisseux son plus beau mouchoir, escalade les murs pour le voir : boutiques, échoppes, fenêtres, toits, gouttières, sont surchargés de spectateurs de toute classe, qui brûlent de le contempler. Les prêtres, qui se montrent si rarement en public, fendent les flots du peuple pour tâcher de gagner une place vulgaire. Nos dames, relevant leur voile, livrent aux lascifs et brûlans baisers de Phébus les lis et les roses de leurs visages coquettement parés. C'est un empressement 1 On dirait que le dieu, quel qu'il soit, qui le guide, a secrètement revêtu sa figure mortelle, et donné à sa personne une nouvelle grâce.

siciNins.

Je vous garantis qu'il sera consul d'emblée.

BRtTBS.

En ce cas, nous pourrons laisser dormir notre autorité pendant tout le temps de sa charge.

SICINIDS.

Il est impossible qu'il porte ses honneurs avec modération, du commencement jusqu'à la fin ; il ne tardera pas à perdre ce qu'il a gagné.

BRUTUS

Cet espoir me console.

SICINIUS.

Nedoutez pas que le peuple que nous représentons, revenant û son ancienne aversion contre lui, n'oublie, à la première occasion, les honneurs qu'il vient récemment d'acquérir ; et lui-même, soyezen sûr, il se fera gloire de s'en dépouiller.

BRUTDS.

Je l'ai entendu jurer, que, lorsqu'il briguerait le consulat, il ne consentirait pas à paraître sur la place publique en habit de suppliant, ni à se con- 'former à l'usage en montrant ses blessures au Ipeuple pour su concilier ses vil s suffrages.

Il est vrai.

BRUTUS

Ce sont ses propres expressions. Il renoncerait plutôt à cette dignité, et ne veut la devoir qu'aux suffrages des chevaliers, et au vœu des patriciens.

SICtNItS.

Tout ce que je demande, c'est qu'il persiste dans cette résolution, et y conforme sa conduiie.

BRUTns.

Il est probable qu'il le fera.

LICiniDS.

Le résultat sera ce que notre intérêt demande, sa destruction infaillible.

BRUTDS.

Il faut qu'il succombe, ou c'est fait de notre autorité. Pour arrivera nos fins, persuadons au peuple qu'il a toujours été son ennemi ; que, s'il le pouvait, il ferait des plébéiens de véritables bêtes de somme, imposerait silence à leurs défenseurs, les dépouilleraitdeleurslibertés, les plaçant, sous le rapport des facultés, de la capacité, de la moralité et de l'aptitude aux affaires, sur la même ligne que ces chameaux qu'où emploie à la guerre, qui reçoivent leur ration pour porter des fardeaux, et qu'on accable de coups quand ils succombent sous le faix.

SICINIDS.

Ces idées devront être présentées à propos, dans un moment où son orgueilleuse insolence irritera le peuple, — et c'est ce qui ne manquera pas d'arriver, pour peu qu'on lui en fournisse l'occasion ; c'est chose aussi facile que de lanceq le chien à la poursuite des moutons; — ce branJ don suffira pour allumer contre lui un incendie dont la flamme le noircira pour jamais.

Arrive UN MESSAGER.

BRUTDS.

Eh bien! qu'y a-t-ilî

LE MESSAGER

On réclame votre présence au Capitole. On croit que Marcius sera nommé consul : j'ai vu des muet» s'empresser pour le voir, des aveugles pour l'entendre : sur son passage, les dames lui jetaient leurs gants, les jeunes filles leurs écharpes et leur» mouchoirs; les nobles s'inclinaient comme devant la statue de Jupiter; et le peuple, jetant en l'air d'innombrables bonnets qui formaient comme un nuage, faisait retentir le tonnerre de ses accUmations. Je n'ai jamais rien vu de pareil,

BRUTDS.

Allons au Capitole; là, nous aurons des yeux et des oreilles; mais nous nous tiendrons prêts à tout év(';ncment.

SlCINIUS.

Allons.

Ils s'éloign«Bt.

CORIOLAN

SCEiNE H.

ic Tille. — I-cCapitoU

Entrent , précédés des Lictecos , LE CONSUL COMINIUS, MÉNÉML'S, COUIOLAN, un grand nombre d' autres Sënatecrs; SICINIUS er BRU- 1}}?). Les sénateurs occupent leurs sièges; tes tribuns s'asseoient ù une place distincte.

Elurent DEUX OFFICIERS qui placent des coussins.

PREMIER OFFICIER

Dépéchons, dépéchons; ils seront ici dans un moment. Combien se présente-t-il de candidats |)uur le consulat?

DECXiÊUE OFFICIER.

Trois, dit un; mais tout le monde pense que I Curiiilan remportera.

PREMIER OFFICIER. '

C'est un brave; mais il est singulièrement fier, et n'aime pas le peuple. !

DEUXIÈUE OFFICIER. i

Ma foi, il } a eu beaucoup de grands hommes qui ont flatté le peuple, et ne l'ont jamais aimé ; et il y en a eu beaucoup d'autres que le peuple a aimés sans savoir pourquoi ; en sorte que si le peuple aime sans savoir pourquoi, il lui arrive i de liaïr sans plus de motif= ; si donc Coriolan ne se soucie ni de sa baiue ni de son amour, il montre par là qu'il connaît à fond son caracière, et sa fiére indifférence en est une preuve évidente.

PREMIER OFFICIER

S'il ne se souciait ni de leur haine ni de leur amuur, il lui serait indiffërentdelui faire du bien ou du mal; mais il recherche leur haine avec plus d'ardeur qu'ils n'en mettent à le haïr, et ne néglige aucune occasion de se montrer leur ennemi. Or, se complaire dans la haine du peuple est un tort aussi répréhensible que celui qu'il réprouve, le flatter pour obtenir son atfectiou.

OEGXIEUE OFFICIER.

11 a bien mcrilé de son pays, et il ne s'est pas élevé par des degrés faciles comme ceux qui, souples eicourtois devantla multitude, se sont bornés à lui prodiguer les saluts et les courbettes, sans rien faire pour mériter ses louanges et son estime; lui, au contraire, son mérite a éclaté à tous les yeux, ses actions sont gravées dans tous les cœurs, au point que garder le silence et lui refuser la justice qui lui est due, ce serait de l'ingratitude et lif- l'iniquité; dire autrement, ce serait une malveillance qui, se donnant a elle-même un démenti, attirerait le reproche et le mépris de tous ceux qui l'entendraient.

PREUIER OFFICIER.

N'en parlons plus; c'est un brave homme. Ransons-nous; les voilà qui viennent.

MÉNÉNICS.

Maintenant que nous avons décidé la question des Volsques et ordonné le retour de Titus Lartius, il nous reste, et c'est l'objet principal de cette nouvelle réunion, à récompenser les nobles services de l'homme qui a si vaillamment combattu pour son pays- Veuillez donc, vénérables pères conscrits, prier notre consul actuel, notre digne général dans celte heureuse guerre, de nous donner quelques détails sur les exploits accomplis par Calus Marcius Coriolan ; car nous sommes rassemblés ici pour le remercier publiquement, et lui décerner des honneurs dignes de lui.

PREMIER SÉNITKDR.

Parlez, noble Cominius; ne supprimez aucun détail, et mettez plutôt en doute l'impuissance de l'état à s'acquitter dignement, que la sincérité de notre reconnaissance. — {Aux tribuns.) Chefs du peuple, nous réclamons maintenant votre atiention bienveillante, et ensuite votre obligeante intervention auprès du peuple, pour sanctionner la décision que nous aurons prise.

SICISICS.

Nous sommes rassemblés pour un objet qui ne peut que nous être agréable, et nous sommes on ne peut plus disposés à nous joindre à vous pour récompenser l'homme en l'honneur duquel a lieu cette réunion.

BRCTUS,

Nous nous acquitterons de ce devoir avec plus de joie encore s'il veut bien faire du peuple un peu plus de cas qu'il n'en a fait jusqu'ici.

UENÉNIOS.

Cela est de trop, cela est de trop; vous auriez mieux fait de ne rien dire. Vous plait-il d'entendre Cominius 7

BRCTCS.

Très-volontiers : toutefois je persiste à penser que ma réflexion était plus juste que voire blànie.

MÉ^ÉSHJS.

Il aime vos plébéiens; mais n'exigez pas qu'il soit leur camarade de lit. — Noble Coniiniu>, parlez. — (Coriolan se lève et se prépare Usortir.) Vous, gardez voire place.

PREMIER SÊNATEDR.

Asseyez-vous, Coriolan; ne rougissez pas d'en tendre ce que vous avez fait de glorieux.

CORIOL.VI».

Veuillez m'excuser, seigneurs ; j'aimerais mieux voir mes blessures se rouvrir que d'entendre raconter comment je les ai re»;ues.

BRDTCS.

J'espère, seigneur, que ce ne sont pas mes parôles qui vous font sortir.

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

COMOLAN.

Non, seigneur ; cependant, moi que les coups ont toujours fait rester, il est arrivé bien souvent que les paroles m'ont fait partir. Ne m'ayant point flatté, vous ne m'offensez pas : quant à vos plébéiens, je les estime ce qu'ils valent.

MËNÉNIOS.

Veuillez vous asseoir.

CORIOLAN

J'aimerais mieux, au moment où la trompette appellerait au combat, rester courbé au soleil, pendant qu'un esclave me gratterait la tête, que J assister, oisivement assis, au récit de ces riens que l'éloge exagère.

ConiOLiN sort.

HEMÉNICS.

chefs du peuple, comment voulez-vous que cet bomme flatte votre prolifique engeance, où l'on trouve un homme de sens sur mille imbnciles, quaijd vous le voyez aimer mieux affronter la mort pour la gloire que de prêter l'oreille au récit de ses exploits? Parlez, Cominius.

COMINIUS

.le manquerai d'haleine : ce n'est pas d'une voix débile que les hauts faits de Coriolan doivent être racontés. La bravoure est regardée comme la première des vertus, comme celle qui honore le plus celui qui la possède. Si cela est, l'homme dont je parle n'a pas, dans le monde, son égal. A seize ans, lorsque Tarquinvi ut attaquer Rome, il se distingua entre tous par sa vaillance; notre dictateur d'alors , que nous voyons avec respect siéger ici parmi nous, fut témoin de ses premiers faits d'armes, et vit cet adolescent au menton d'amazone chasser devant lui plus d'une barbe grise : il couvrit de son corps un Romain terrassé, et, sous les yeux du consul, tua trois ennemis de sa main; il attaqua Tarquin lui-même, le forçant à fléchir, et à touclier la terre du genou. Dans ce jour mémorable, à un âge où il eût pu jouer sur la scène les rôles de femme", il se montra le premier des guerriers, et mérita qu'on ceignît son front de la couronne de chêne. Après ce passage de l'adolescence à la virilité, on le vil grandir et croître comme la mer, et dans le choc de dix-sept batailles successives, il remporta la palme sur tous les guerriers. Quant à ses derniers exploits sous les murs et dans l'enceinte de Corioles, il m'est impossible d'en parler comme ils le méritent. Il a arrêté les fuyards, l'i par son rare exemple, il a forcé les lùches à I ne de leurs terreurs. Comme les algues marines ilevant un vaisseau cinglant à pleines voiles, les lili.tlangess'ouvraient ou tombaient devaui sa proue. M iiiipriiiiaitle sceau de la mort partout où s'abattait -un glaive. Couvertde sang de la tète aux pieds, par. tout les cris des mouraus marquaient son passage.

' Ceci est un anacluouisme ; il n'y eut à Itome des LlK'Jlresfjaepltis ilu deux cent cloquante ans apri-il.., mort .!,■ Coriolan. On sait que Ju temps île notre auteur les rôles .t« femmes étaient jyuêspar de jeunes garçons. (Note d»

raducteur.)

Corioles l'avu franchir seul sesportesredoutablet», et les marquer du sceau d'un inévitable destin. Il en est sorti sans aide, et revenant aussitôt sur ses pas avec des renforts, il s'est comme une planète abattu sur Corioles. Tout ce qui s'est fait depuis est encore son ouvrage : le bruit des armes est venu de nouveau frapper son oreille; soudain son amc intrépide rendant à son corps fatigué des forces nouvelles, il est accouru sur le champ de bataille : là son glaive n'a cessé de moissonner les hommes comme si on les eût livrés â sa discrétion; et jusqu'au momentoù nous sommes restés mailres tout à la fois et du champ de bataille et de la ville, on ne l'a pas vu un seul instant reprendre haleine.

HÉNENICS.

Noble héros !

PREMIER SÉSATEBR.

Il est digne des honneurs que nous nous proposons de lui décerner.

COHINllIS.

Il a refusé le butin qu'on lui offrait; les objets les plus précieux ne sont que de la boue à ses yeux; il convoite moins que ne donnerait l'avarice elle-même; il trouve la récompense de ses actions dans ses actions mêmes; c'est pour lui une manière comme une autre d'employer le temps.

UÉNÉNIUS.

C'est un noble mortel; il faut le rappeler.

PREMIER SÉNATEUR

Faites rentrer Coriolan.

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