‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 450 sur 633 · CICÉRON · texte numérisé non relu

CICÉRON

Qu'avez-vous donc vu de si étrange?

CASCA

Un esclave que vous connaissez de vue, ayant levé sa main gauche en l'air, je l'ai vue flamboyer et brûler comme auraient pu faire vingt lurctics réunies; et cependant sa main restrait insensible au feu etintacte.En outre, — et depuis ce moment, je n'ai pas remis mon épée dans le fourreau, — à deux pas du Capitole j'ai vu passer un liuu, qui m'a regardé et a (onliiiué son chemin d'un air sombre, sans me faire de mal; j'ai rcncuutré un groupe d'une centaine de fuiuiue

JULES CESAR

s, cirrnyfies et immobiles; elles m'ont juré qu'elles avaient vu des hommes tout en feu parcourir les rues, nier, l'oiseau de la nuit s'est abattu en plein midi, sur la place publique, et a f.iit leienlir son cri sinistre. Quand tous ces prodiges app^iraisscnt ù la fois, qu'où ne dise pas qu'on peut les expliquer, et qu'ils n'ont rien que (le naturel ; je suis d'avis que ce sont des présages ■uaçans pour les pays dans lesquels ils arrivent.

CIGÈBON.

ElTiTlivemenl, ce qui se passe est étrange ; mais . juvcrii les hommes interprètent les choses à leur façon et d'une manière tout-à-fait opposée h leur ligmlicalion réelle. César viendra-t-il demain au Capitule?

CASC4.

Il y viendra; car il a chargé Antoine de vous lUC savoir qu'il s'y rendrait demain.

CICËRON.

Bonsoir donc, Casca ; dans la perturbation actuelle des élémens il ne fait pas bon être de-

hors

Adieu, Ciréron.

CicÉBON s'éloigne.

Arrive CASSIUS.

Qui est li?

Un Piomain.

CASSIUS

vous, Casca ; je vous reconnais à votre

Vous aiez l'oreille bonne, Cassiu

Quelle

CASSIUS

Une nuit qui ne peut qu'être agréable aux gens 'le bien.

CASCA

Qui jamais a vu les cieux si menaçans?

CASSIUS

Ceux qui ont ru la terre chargée d'autant de crimes. Pour moi, je me suis mis à parcourir les rues, m'exposant aux périls de cette nuit terrible, la poitrine découverte, comme vous le voyez, Ca>ta;jc l'ai présentée aux (lèches du tonnerre, Il qu.ind de son sillon bleuâtre l'éclair senjblait 'lUrouvrir le vaste sein du ciel, je m'offrais aux I "ups de la foudre et me jetais au-devant de sa ILimuie.

casca.

Mais pourquoi braver ainsi le ciel? Le devoir 'les hommes est de trembler et craindre, quand les dieux tout-puissaos nous envoient ces signes ïclatans, redoutables messagers de leur colère.

CASSIUS

Vous avez l'intelligence engourdie. U vous manque ces étincelles de vie que tout Uoraain doit av.iir, ou vous n'en faites point usage. Votre visage fst pâle, vos yeux sont égarés : la terreur et l'élonuemeni vous oui saisi au spectacle de cet étrange

courroux des cicux. Mais si vous vouliez remonter à la vraie cause et vous demander pourquoi ces feux flambaient, ces spectres apparaissent, les oiseaux et les quadrupèdes sortent de leur nature les vieillards, les insensés et les enfans sont saisis d'un prophétique pressentiment; pourquoi toutes choses changent leurs instincts, leur nature leurs facultés originelles, pour subir des transformations monstrueuses; en y réfléchissant, vous trouveriez que le ciel a donné aux hommes et aux choses cette physionomie nouvelle, pour nous faire entendre un avertissement salutaire et nous signaler la situation monstrueuse dans laquelle nous sommes. Je pourrais, Casca, vous nommer un homme en tout semblable à cette nuit effrayante, un homme qui lance la foudre et les éclairs, ouvre les tombeaux, et rugit comme le lion au Capitolc: un homme qui, personnellement, n'a rien de plus que vous ou moi; et qui cependant est devenu colossal et formidable comme ces apparitions étranges.

CASCA

C'est de César que vous voulez parler; n'cst-il pas vrai, Cassius?

CASSIUS

Peu importe de qui. Les Romains de nos jours ont des muscles et des membres pareils à ceux de leurs ancêtres ; mais, hélas ! le génie de nos pères n'est plus ; nous sommes gouvernés par le génie de nos mères : courbés sous le joug , et résignés , nous ne sommes plus qu'un peuple de femmes.

CASCA

En cB'et, on dit que demain les sénateurs se proposent de faire de César un roi; et il ceindra, dit-on, la couronne, sur terre et sur mer, partout, excepté ici, en Italie.

CASSIUS

Je sais bien alors où je porterai ce poignard Cassius rompra l'esclavage de Cassius : c'est par là, justes dieux, que vous rendez forts les faibles; par là que vous trompez la fureur des tyrans. Ni la tour de pierre, ni les murs d'airain, ni le cachot privé d'air, ni les chaînes de fer massif, ne sauraient retenir l'ame dans ses liens; quand la vie est lasse de porter ces entraves du monde, elle a toujours le pouvoir de s'afl'ranchir. Si je sais cela, l'univers entier doit savoir, que je puis, quand il me plaira, résilier ma part d'esclavage.

CASCA

Et moi aussi, je le puis; et tout esclave a dans ses mains le pouvoir de briser sa captivité.

CASSIUS

Dès lors, pourquoi César serait-il un tyran? Le pauvre homme I j'en suis convaincu, s'il est devenu un loup, c'est qu'il a vu que les Romains n'étaient que des moutons. Il ne serait pas un lion,silesRomainsn'étaientde timides chevreaux. Quand on veut à la hâte allumer un grand feu, on le commence avec de faibles brins de paille. Rome n'est-elle donc qu'une paille chétive, qu'un inutile amas de vile matière, qu'elle alimente le feu qui fait resplendir une créature au&si insignifiante

MAGASIN THKATRAl. ETRANGER.

que César ? Mais ô douleur ! Casca, où m'avez-vous entraîné? Peut-être que je parle devant un esclave volontaire : dans ce cas, je sais que j'aurai à répondre de mes paroles ; mais je suis armé, el les périls me sont indifl'êrens.

CASCA

Vous parlez à Casca; ce n'est pas parmi les gens de sa trempe qu'on trouve des dénonciateurs. Prenez ma main : poursuivez le redressement de tous ces griefs, et dans cette carrière, je ne me laisserai devancer par personne.

CASSIUS

C'est un marché conclu. Apprenez donc, Casca, que j'ai déjà engagé un certain nombre des Romains les plus intrépides h entrer avec moi dans une entreprise pleine de gloire et de dangers. En ce moment, je sais qu'ils m'attendent sous le portique de Pompée; car, par cette nuit eflVoyable, il n'y a pas moyen de sortir ni de marcher dans les rues; la physionomie des élémens est, comme l'œuvre que nous avons en vue, sanglante, menaçante et terrible.

Arrive CINNA.

CASCA

Arrêtez iin moment, quelqu'un s'avance vers nous  grands pas.

CASSIIIS.

C'est Cinna ; je le reconnais û sa marche; c'est un ami. — Cinna, où courez-vous ainsi?

CIHKA.

Je vous cherche. Quel est cet homme? Métellus Cirnber?

Non, c'est Casca ; il est associé à notre entreprise. Ne suis-je pas attendu, Cinna?

CINNA

J'ensuis bien aise. Quelle nuit terrible! deux

ou trois d'entre nous ont vu d'étranges phénomènes.

CASSIUS

Ne suis-je pas attendu, Cinna î dites-le-moi.

CINNA

Oui, vous l'êtes. 0 Cassius, si vous pouviez engager dans notre parti, le noble Brutus, —

CASSIUS

Soyez tranquille, mon cher Cinna ; prenez ce papier, déposez-le dans la chaire du prêcheur, de façon que Brutus puisse l'y trouver. {Il lui remet dijférens papiers.) Jetez celui-là sur sa fenêtre; cet autre, fixez-le avec de la cire, sur la statue de l'ancien Brutus : cela fait, rendez-vous au portique de Pompée, où vous bous trouverez. Décius Brutus et Trébonius y sont-ils déjà?

CINNA

Tous y sont, à l'exception de Métellus Cimber qui est allé vous chercher à votre demeure. Je vais sur-le-i^hamp déposer ces papiers ainsi que vous me l'avez prescrit.

CASSIDS.

Cela fait, vous vous rendrez au théâtre de Pompée.

Cinna s'éloigne.

CASSIUS, continuant.

Venez, Casca; vous et moi nous irons avant li

jour voir Brutus chez lui: il est déjà aux troii

quarts i nous; à la première rencontre, il nous ap.

partiendra tout entier.

CASCA

Il est haut placé dans les affections du peuple et ce qui dans nous paraîtrait un crime, l'autorité de son nom, plus puissante que l'alchimie, 1( transformera en vertu et en acte méritoire.

CASSIUS

Vous avez parfaitement compris tout ce qn'i vaut et combien il nous est nécessaire. Parluiis: car il est minuit passé, et avant le jour il uou: faut aller l'éveiller et nous assurer de lui.

Ils s'clûisneul

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