‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 506 sur 633 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

Alexandrie. — Un appartement du palais.

Snlrent ANTOINE et plbsiïdrs Serviteors.

ANTOI^IE.

Écoutei! la terre me défend de la fouler sous mes pas; elle a honte de me porter! Amis, approchez; la nuit m'a surpris dans ce monde, et j'ai pour jamais perdu mon chemin : — j'ai un navire chargé d'or, je vous le donne ; partagez-le entre vous: fuyez, et faites votre paix avec César.

LES SERVITECRS.

Nous, fuir I jamais I

ANTOINE

J'ai fui moi-même, et j'ai appris aux lâches à tourner ledos à l'ennemi. Amis, partez ; j'ai adopté un parti dans lequel je n'ai plus hesoin de vous: partez, mes trésors sont dans le port, prenez-les. — Oh 1 j'ai partagé la fuited'un objet que je rougis maintenant de regarder; il n'est pas jusqu'à nies cheveux qui ne sindignent ; les blancs reprochent aux noirs leur imprudence, et ces derniers accusent les autres de lâcheté et de faiblesse. — Amis, partez ; je vous donnerai des lettres pour des amis qui vous aplaniront la route auprès de César. Je vous en conjure, bannissezla tristesse; ne manifestez aucune répugnance à me quitter. Embrassez le parti que mon désespoir vous prescrit; abandonnez qui s'abaudonne. Rendez-vous au rivage ; je vais vous mettre en possession du vaisseau dont je vous ai parlé, et de son trésor. Laissez-moi, je vous prie, un moment. — Je vous en prie, car j'ai perdu le droit de vous commander ; — j'irai vous rejoindre tout-à-l'heure. Il s'assied.

Entrent ÉROS et CLÉOPATRE, qui s'avance soutenue par CHARMION ei IRAS.

Abordez-le, madame: — consolez-le.

IRAS

Consolez-le, reine bien-aimée.

CHARMION

C'est tout ce que vous pouvez pour lui.

CLÉOPATRE

Laissez-moi m'asseoir. 0 Junon !

ANTOINE, à Èros, qui lui montre Cliopàlre.

Non, non, non, non, non.

ÉROS

La voyez-vous, seigneur ?

ANTOINE

Oh ! arrière, arrière, arrière.

CHARMION

Madame, —

IRAS

Madame; impératrice bien aimée I —

ÉROS

Seigneur, seigneur!

ANTOINE

Oui, seigneur, oui; — à Philippes, il tenait son ëpée dans le fourreau comme un danseur, tandis que je frappais le maigre et ridé Cassius; et ce fut moi qui donnai la mort au forcené Brutus; il ne combattait que par ses lieutenans , et n'avait aucune expérience de la guerre : et voilà qu'aujourd'hui; — n'importe.

CLÉOPATRE

Écartez-vous.

ÉROS

La reine, seigneur, la reine.

IRAS

Allez vers lui, madame; parlez-lui dans la confusion qui l'accable; parlez-lui.

CLÉOPATRE

Eh bien I soutenez-moi donc : — Hélas I

ÉROS

Noble seigneur, levez— vous ; la reine s'avance 5 sa tête est penchée, et la mort est prêle à la saisir. Mais un mot de consolation de votre bouche va la rappeler à la vie.

ANTOINE

J'ai forfait à l'honneur ; ma conduite est infâme.

ÉROS

Seigneur , la reine.

ANTOINE

Reine d'Egypte, à quel état m'as-tu réduit? vois, je détourne mes yeux de toi pour te cacher ma honte, et mes regards se reportent en arrière sur les monumens de ma ruine et de mon déshonneur.

CLÉOPATRE

0 seigneur, seigneur ! pardonnez-moi la fuite de mes vaisseaux; j'étais loin de prévoir que vous

alliez me suivre.

Reine d'Egypte, tu savais trop bien que mon cœur était inséparablement lié à ton gouvernail, et que tu m'entrainerais après toi; tu connaissais ton empire absolu sur mon âme; tu savais qu'un signe de tes yeux m'eût fait désobéir aux dieux mêmes.

CLÉOPATRE

Oh! pardonnez-moi.

ANTOINE

Il me faut maintenant euvoycrà ce jeune houunc

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d'humbles supplications, et descendre avec lui aux cxpédiens de la bassesse, moi qui régnais en maître sur la moitié du monde, faisant et défaisant à mon gré les fortunes ; tu savais à quel point tu m'avais asservi, et que mon épée, esclave de ma tendresse, lui obéirait en toute circonstance.

CLÊOPATRE.

Oh 1 pardon, pardon.

ANTOINE

Ne pleure pas; une seule de tes larmes vaut tout ce qui a été gagné et perdu. Embrasse-moi ; ce baiser me paiera de tout. J'ai envoyé vers César le gouverneur de nos enfans ; est-il revenu î Mon amour, je me sens abattu : qu'on m'apporte du vin et quelques rafraîchissemens. La fortune sait que plus elle frappe , plus je méprise ses coups.

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