‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 524 sur 633 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

IVlt^me ville. -* Un autre appartement du palais.

Entrent ÉROS et ANTOINE.

ANTOINE

Éros, tu me vois encore î

ÉROS

Oui, mon noble maître.

ANTOINE

Nous voyons parfois un nuage eu forme de dragon , une vapeur nous offre l'image d'un ours ou d'un lion, d'une citadelle flanquée de tours, d'un roc menaçant, d'un mont à double cime, d'un promontoire bleuâtre couronné de forêts qui semblent se balancer dans l'air et dont l'illusion trompe nos regards. Tu as vu ces images, ces valus fantômes nés des ombres du soirî

ÈROS.

Oui, seigneur.

ANTOINE

Le nuage se disperse, et ce qui toul-à-l'hcure était un cheval, se mêle, se confond et ne forme plus qu'un tout indistinct comme l'eau dans l'eau,

ÉROS

("est vrai, seigneur.

AiNTOINE ET CLEOPATRE.

ASTOINE.

Mon fidèle Éros, Ion général ressemble à l'un de ces corps fantastiques. Ici je suis Antoine ; nais, mon ami, je ne puis conserver plus longtemps cette forme visible. C'est pour la reine d'Egypte que j'ai entrepris celte guerre; et cette reine, — dont je croyais posséder le cœur comme elle possédait le mien, qui, si je l'eusse conservé libre, m'aurait concilie un million de cœurs maintenant perdus pour moi, — eh bien! Éros, elle a joué le jeu de César et sacrifié ma gloire trahie au triomphe de mon ennemi. — Va, ne pleure pas, mon fidèle Éros ; il me reste moimême pour mettre un terme à mon existence.

£nlre MARDIAN.

ASTOiXE, continuant, à Mardian.

Ohl ton infime maîtresse, elle m'a fait tomber ic glaive des mains.

MAKDIIN.

Non, Antoine; ma maîtresse vous aimait; et elle avait associé sans réserve sa fortune à la vôtre.

ANTOINE

Arrière, eunuque insolent; tais-loi! Elle m'a trahi, et il faut qu'elle meure.

HARDIAS.

On ne peut payer qu'une fois son tribut à la mort; et celte dette, elle l'a déjà acquittée. Ce que vous voudriez faire est fait, et c'est vous qui en êtes cause : les dernières paroles qu'elle a prononcées ont été : a Antoine I généreux Antoine ! » Alors un sourd gémissemenilui a coupé la parole qui est restée suspendue entre son cœur et ses lèvres, et c'est votre nom à la bouche, qu'elle a rendu l'âme.

iSTOlNE.

Elle est donc morie?

MABniVN.

Morte.

ANTOIKE.

Désarme-moi, Éros, ma journée est finie ; j'ai terminé ma tache, allons dormir. — ( .4 Mardian .) Toi, pour prix de ton message, estime-toi heureux de sortir d'ici vivant. Va-t'en. — {A Éros.) Voyons, dépêche-toi.

Mardian son.

ANTOINE, conii'nuanf.

Le bouclier auxsept peaux, le bouclier d'Ajax ne pourraitcomprimer les bonds violens démon cœur. 0 mes flancs, ouvrez -vous; mon cœur, sois plus fort que la poitrine qui te contient : brise la frêle enveloppe!— Dépêche -toi, Éros, dépêche- toi. — {Après qu'Éros a achevé de le disarmer. ) Maintenant je ne suis plus un guerrier : débris de mou armure, allez loin de moi; vous fûtes portés avec honneur. — (A Eros.) Laisse-moi un moment.

ÉB05 sort.

ANTOINE, seul, continuant.

Je vais te rejoindre, ô Cléopâtre, et les larmes aux yeux, j'implorerai mon pardon : il le faut, car tout délai est pour moi un supplice : puisque mon flambeau est éteint, ne restons pas debout plus long-temps et couchons-nous. Maintenant tous les efforts seraient superflus et ne feraient que se briser contre eux-mêmes : mettons donc le sceau définitif, et que tout soit terminé. — Éros I — Je viens, 6 ma reine ! — Éros I — Attendsmoi. Dans ces lieux fortunés oii les âmes reposent sur des lits de fleurs, nous nous promènerons, nous tenant par la main, notre démarche passionnée fixera les regards des ombres. Didon et son Énée verront s'éloigner leur cortège, et l'empressement ne sera que pour nous. — Bolil Éros' ÉrosI

Rentre ÉROS.

ÉROS

Que veut mon seigneur T

ANTOINE

Depuis que Cléopâtre est morte, je me sens sous le poids d'un si intolérable opprobre, que les dieux ont horreur de ma bassesse ; moi qui avec monépée partageais le monde, qui chargeais le sein de Neptune de cités flottantes, je me vois réduit à n'avoir pas même le courage d'une femme; j'ai l'âme moins intrépide qu'elle, qui, par sa mort, semble dire â César : « Nul autre que moi ne m'a vaincue, n Tu as pris l'engagement, Éros, que si jamais les circonstances l'exigeaient, — et elles l'exigent maintenant, — si je me voyais dans la position de ne pouvoir éviter la honte et l'opprobre, lu as promis qu'alors, à mon premier commandement, tu me donnerais la mort. Accomplis ta promesse; le moment est venu ; ce n'est pas moi que tu frapperas, c'est César, dont tu vas déconcerter les projets. Allons, rappelle sur tes joues leur incarnat.

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