‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 526 sur 633 · SCENE xm · texte numérisé non relu

SCENE xm

Même ville. — Uu monument se'putcral.

Sur la terrasse du monument paraissent CLEO- PATRE, CHARMION et IRAS.

CLÉOPATRE

0 Cbarmion ! je ne sors plus d'ici.

CBARHION.

Consolez-vous, madame.

'CIÊOPATRE.

Non, plus de consolations pour moi ; tous les événemens les plus terribles et les plus étranges seront les bienvenus; mais je repousse avec mépris louteconsolation : ma douleur, proportionnée à sa cause, doit être immense comme elle.

Arrive DIOMÈDE.

CLËOPATRE, continuant.

Eb bien, est-il mort?

PIOMEDE.

La mort plane sur lui, mais il respire encore ; jetez les yeux là-bas, de l'autre côté du monument; voyez, il vient porté par ses gardes.

Arrive ANTOINE, porte par ses gardes.

CLEOPATKE.

0 soleil ! briUe la sphère immense dans laquelle tu te meus; que les ténèbres couvrent la face de ce monde changeant! — 0 Antoine, Antoine, Antoine I Aide-moi, Cbarmion, aide-moi ; Iras, aidemoi; vous, mes amis, là-bas, aidez-moi aie monter ici.

ANTOINE

Silence I Antoine n'a pas succombé sous la va-

leur de César, il n'a eu de vainqueur que luimême.

CLËOPATRE.

Il en devait être ainsi ; nul autre qu'Ânloine ne devait triompher d'Antoine; mais c'est un malheur que je déplore!

AMTOINB.

Je meurs, reine d'Egypte, je meurs; mais je demande à la mort de m'accorder le temps de déposer un faible et dernier baiser sur tes lèvres, qui en ont reçu de moi tant de milliers.

Je n'ose pas, mon bien-aimé, pardonne-moi, je n'ose pas, je crains d'être prise. Jamais le triomphe du fortuné César ne sera décoré de ma présence ; si les poignards ont une pointe, les serpens un darJ, les poisons de la force, je suissans inquiétude sur ce point. La pruderie de ta femme Octavie, avec ses chastes regards et sa glaciale

inflexibilité, ne triomphera pas à mes dépens

Mais, viens, viens, Antoine. Aidez-moi , mes filles; il faut que nous le montions; — secondez-moi, mes bons amis.

ANTOINE

0ht hâtez-vous, ou je serai mort.

CLEOPATRE

Voilà qui est singulier! comme le corpsdemon ami est lourd! La douleur nous ôte la force, et c'est ce qui ajoute à son poids. Si j'avais la puissance de l'immortelle Junou, à ma voix. Mercure t'enlèverait sur ses robustes ailes, et irait te déposer à la droite de Jupiter. Mais, viens toujours;

— quand on désire, on déraisonne. — Oh ! viens, viens, viens ; — (à l'aide de cordes, ils hissent Antoine sur la terrasse du monument) et maintenant, sois le bienvenu I meurs où tu as vécu : renaisà laviesous mes baisers ; simes lèvres avaient ce pouvoir, je les userais à cette tâche.

TODS.

0 douloureux spectacle!

ANTOINE

Je meurs, reine d'Egypte, je meurs! donnemoi du vin, et laisse-moi prononcer quelques paroles.

Non, laisse-moi parler; laisse-moi élever si haut mes imprécations, qu'en m'entendaut, la perfide Fortune brise sa roue de dépit.

ANTOINE

Un mot, reine chérie : fais ta soumission à César; assure auprès de lui ton honneur et ta vie.

— Ah!

CLÉOPATRE

Ils sont inconciliables.

ANTOINE

Ma bien-aimée, écoute-moi. De tous ceux qu entourent César, ne te fie qu'à Proculéius.

CLÉOPATRE

Je me fierai à ma résolution et à mon bras, mais jamais aux agens de César.

ANTOINE

Ne t'afflige point des malheurs qui me sont sur-

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

venus à la fin de ma carrière; complais-toi plutôt à rappeler à ta mémoire ma fortune passée alors que j'étais le plus grand, le plus noble prince de l'univers. Ne va pas maintenant t'infliger une mort pusillanime et lâche; porte à mon compatriote le casque d'un Romain noblement vaincu par un Romain. A présent, mon âme s'envole ; je n'en puis dire davantage.

11 meurt.

CLÉOFATRE.

0 le plus grand des humains! peux-tu bien mourir? N'as-tu donc plus de moi aucun souci? Faui-il que je reste dans ce monde insipide, qui, ou ion absence, n'est plus pour moi qu'un séjour inl'ect? — 0 mes filles! voyez, le chef-d'œuvre du moude se dissout. — Mon seigneur! — Oh I la palme de la guerre est flétrie; l'étendard du guerrier c^t abaltu; désormais les adolescens et les jiiincs filles marcheront de pairavec les hommes: les supériorités ne soûl plus, et dans ce monde sublunaire, il ne reste plus rien de remarquable.

ËUe s'évanouit.

CHiRMlON.

Oh I calmez-vous, madame!

IRAS

Elle est morte aussi notre souveraine.

CHARMION

Madame, —

IRAS

Madame, —

CHARHIOM.

0 madame, madame, madame!

IRAS

Reine d'Egypte I impératrice 1

CBARMIOH.

Silence, silence, Iras 1

CLÉOFATRE, reprenant ses sens.

Je ne suis qu'une femme, soumise aux mêmes passions vulgaires que la pauvre villageoise qui se livre aux plus humbles occupations. Je serais en droit de jeter mon sceptre à ta face des dieux insolens, en leur disantque ce monde était l'égal du leur avant qu'ils nous eussent enlevé notre trésor. Tout n'est ici-bas que néant; la résignation est sottise, et le désespoir sied bien aux frénétiques. Quel mal y a-t-il donc de s'élancer dans la caverne de la Mort, avant que la Mort vienne à nous? — Comment vous trouvez-vous, mes filles? — Allons, allons, bon courage! — Eh bien, Charmion 1 — Mes nobles filles ! — Ah I mes filles, mes filles! voyez; notre flambeau est consumé, il s'est éteint. — {Aux gardes qui sont en bas.) Mes amis, prenez courage, nous l'ensevelirons avec toute la pompe d'un Romain illustre, et rendrons laMortfière de sa proie. Sortons; l'enveloppe qui renfermait cette âme magnanime est froide maintenant. Âht mes filles, mes filles 1 venez; nous n'avons plus de ressource quedans notre résolution, et la mort la plus prompte.

lis s'éloignent ; oo emporte le corps d'Antoine.

Fin DU QUATIIEME ACTE.

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