‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 590 sur 633 · L OFFICIER · texte numérisé non relu

L OFFICIER

Si fait, et déjà ils y ont mis garnison.

BAULET.

Deux mille âmes et vingt mille ducats ne sufiiront pas pour trancher cette question futile: c'est un de ces abcès qui, résultat d'une prospérit.; trop grande et d'une paix trop prolongée, crèvent à l'intérieur , sans que rien à l'extérieur an • i nonce ce qui a pu causer la mort, — Je vous

remercie beaucoup, mon ami.

' l'officier.

Dieu soit avec vous, seigneur.

L'Officier s'iloiiine.

I KOSENCRAMTZ.

Vous plait-il, monseigneur, que nous poursui- ! vions notre route ?

BAMLET.

Je vous rejoins dans un moment. Prenez un peu les devans.

RosENCRANTz et GuiLDENsTERN s'éloignent.

BAULET seul, continuant .

Comme en chaque occasion toutm'accuseetvient aiguillonner ma tardive vengeance I Qu'est-ce que l'homme, si son premier bien, la grande affaire de sa vie consiste à dormir et à manger? c'est une brute, rien de plus. Sûrement, celui qui nous a (loués de cette vaste compréhension qui embrasse le passé et l'avenir ne nous a pas donné cette intelligence, cette admirable raison pour qu'elle reste oisive et sans emploi. Soit oubli stupide, soit lâche scrupule qui me fait trop appro. fondir l'action que je médite, — pensée dans laquelle il entre un quart de sagesse et trois quarts de lâcheté, — je ne puis m'expliquer pourquoi j'en suis encore à me dire : « Voilâ ce que j'ai à faire; » puisque j'ai des motifs suftisans, ainsi que la volonté , la force et les moyens nécessaires pour l'exécuter. Les plus irrécusables exemples m'y exhortent ; témoin cette armée si nombreuse et si importante conduite par un prince jeune et délicat, dont le génie intrépide, gonflé d'une ambition divine, affronte en riant les chances de l'invisible avenir, exposant une vie mortelle et incertaine à tout ce que peuvent oser la fortune, la mort elle danger, ettout cela pour une bagatelle. La grandeur véritable consiste â ne s'émouvoir que pour de graves motifs, mais à trouver dans un fétu un sujet de querelle, quand l'honneur est en cause. Quelle est donc ma position â moi qui ai un père assassiné, une mère déshonorée, moi dont tant de motifs stimulent laraison et la colère, etqui laisse tout cela dormir; tandisqu'àma honte je vois vingt mille hommes s'exposer pour un vain fantôme de gloire à une mort imoiinenie, marcher à leur tonib'iiii comme ils iraient à leur lit, aller con.li.Éltrc poiM un coin de terre qui ne pourrait roiiiciiir les (oniLui.ms, qui ne serait même pai

HAMLET

une tombe assez vaste pour recevoir les morts? — Oh! qu'à dater de ce moment mes pensées soient sanguinaires . ou qu'elles soient nulles.

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Elseneur. — Un appartement du château.

Bnlrenl LA REINE et HORATIO.

LA REINE

Je ne veux pas lui parler.

HORATIO

Elle le demande avec instance; le fait est qu'elle extravague ; elle est dans un état digne de pitié.

LA BEINE.

Que veut-elle 7

HORATIO

Elle parle beaucoup de son père, prétend qu'on lui a dit qu'il se fait dans ce monde de méchans tours, soupire, se frappe la poitrine, s'emporte pour des riens. Elle profère des paroles équivoques qui ont à peine un sens. Ce qu'elle ditn'est rien, et cependantses paroles sans suite donnent à ceux qui les entendent i envie de les compîendre. Ils cherclient à en deviinT le sens, en comblent les vides et en complèteni eux-mêmes la pensée. A voir les clignemcns d'yeux, les hochemens de léte, et les gestes dont elle les accompagne, on dirait qu'elles ont un sens; peut-être en ont-elles un; mais, en tous cas, il ne peut être que sinistre.

LA BEINB.

Il serait à propos de lui parler; car elle pourrait semer dans les esprits malvcillans de dangereuses conjectures. Faites-la venir.

HoRATiû sort.

LA REisE, seule, continuant.

A mon âme malade, et telle fut toujours la condiiii'n du crime, la moindre bagatelle semble l'.'ivant-cuuriur de quelque grande calamité ; telle est la défiance naturelle à une conscience coupable , que dans la peur d'être trahie elle se iinhit elle-même.

IIOUATIO rentre ai'ecOPHÉLIE.

Où est la bell Eh bien, Ophélie

opsi-Lie ch A quoi connaîlrai-je donc

OPHELIE.

majesté du Danemarck

écoutez bien

LA REI!<g.

Hélas, chère Ophélie, que signifie cette chanson!

OPHÉLIE

Vous me le demandez? Tenez, ceci.

Bile chante :

Il est mort pour tout de bon; On Ta mis au cimetière ; A ses pieds est une pierre, A sa tête un vert gazon.

Ellesanglotte.

Veuillez, ma chère Ophélie,

OPHÉLIE

Écoutez, je vous prie.

Elle chante :

Entre LE ROI.

LA REINE

voyez, seigneur.

Qu'en ,

; qn

fon

entle

t Je pie

LE ROI

Comment vous trouvez-vous, aimable OphélieT

OPHÉLIE

Bien ; Dieu vous garde ! On dit que la chouette était autrefois la lille d'un boulanger*. Mon Dieu, nous savons ce que nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous pouvons devenir. Que Dieu soit à votre table I

LE ROI

Elle pense â son père.

OPIIÈLIE.

Ne parlons plua de cela, je vous prie; mais si l'on VOUS drmaiide ce qiu: tel.! veut dire, répondez :

Elle chante :

C'est acmain la Sainl-Valenlin .

Lui dit sa gentille voisine ; Attendez-moi d« l.ou m.iliu i Je serai volrc Valentioe.

Dès l'aube il se leva, El vile il s'iiabilla l'our recevoir sa belle ; Puis sa porte il ouvrit ;

• S.lon une vieille le'gen.l.-, Ki l.c-Seigneur ayani dcm.indc du pain i la fille d'un boulanger , et celle-ri lui en ay.int refuse', pour la punir, il la cliangea i-u cltuuette, (Suif du traducteur.)

Elle*

Eld!

nlra «îemotselle, me elle sortit.

Charmante Ophélie!

En vérité, sans faire de serment, je vais finir.

Elle chante :

Ah 1 fi donc, !a fâcheuse affaire!

Voilà l'histoire des amours.

Ce qu'on voudra leur laisser faire, Les amans le feront toujours.

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

LA ItEIME.

Hélas I quel est ce bruit?

LE ROI

Holà! quelqu'un !

Avant le jour qui Vous promettiez de Je l'aurais fait ; i

Pourquoi diantre

choi;

, dit-elle.

ion lit, ma belle.

LE ROI

Combien y a-t-il de temps qu'elle est dans cet état?

OPHÉLIE

J'espfrc que tout ira bien. Il faut avoir de la patience; mais je ne puis m'empécher de pleurer quand je pensa qu'ils l'ont mis dans la terre froide et glacée. Mon frère le saura, et je vous remercie de votre bon conseil. Qu'on fasse approcher mon carrosse! Bonsoir, mesdames; bonsoir, belles dames; bonsoir, bonsoir.

Elle sort.

LE ROI, à Horatio.

Suivez-la, et surveillez-la de près ; ne la perdez pas de vue, je vous prie.

HoRdTio sort,

LE EOI, <:o>7<i)l!in«(.

Ohl c'est là le poison dune douleur profonde, causée pai la mort de son père. O Gertrude, Gertrude, quand les douleurs nous arrivent, ce n'est pas isolément qu'elles viennent, mais par bataillons. D'abord c'est le meurtre de son père; puis le départ de votre fils, quia lui-même violemment décrété son exil; le peuple troublé, mécontent, se livre, à propos de la mort de Polunius, à des pensées et à des conjectures malveillantes; et nous avons agi à la légère en le faisant enterrer avec tant de précipitation; la malheureuse Ophélie n'ayant plus la conscience d'elle-même, est privée de sa raison, sans laquelle nous ne sommes quedes statues, que de véritables brutes. Pour dernier malheur enfin , et celui-là les vaut tous, son frère est secrètement revenu de France; il se repaîtde cesélranges nouvelles, se tientenveloppé de nuages;ilnemanqucpas de bouches malveillantes qui, à l'occasion de la mort de son père, empoisonnent son oreille de leurs coupables propos; et la calomnie, en l'absence d'autre pâture, ne se fait pas faute de colporter ses accusations contre notre propre personne. 0 machère Gertrude, tout cela, pareil à une machine meurtrière, me porte plus de coups qu'il n'en faut pour donner la

mort.

Un grand bruit s'entend de l'extérieur.

Entre UN OFFICIER du palaii.

LE ROI, continuant.

Où sont mes suisses? qu'ils défendent la porte. Qu'y a-t-il î

L'OFFICIEB.

Fuyez, sire. L'Océan, franchissant ses rivages, n'envahit pas la plaine avec plus d'impétuosité et de violence que le jeune Laërte, dans sa rébellion, n'en met à triompher de la résistance de vos officiers. La populace l'appelle son souverain, et comme si le monde venait de naître, qu'il n'y eût plus de passé, et que les précédens et l'usage, sur lesquels toute parole s'appuie, fussent complètement oubliés, ils s'écrient: « Choisissonsnous un roi! Lairte sera roi!» Tous les chapeaux volent en l'air; toutes les mains applaudissent, et toutes les voix répètent: « Laërte sera roil vive le roi Laërte I »

LA HEINE

Avec quelle joie cette meule s'élance sur une piste trompeuse! Vous faites fausse route. Danois ingrats.

LE ROI

Ils ont forcé les portes.

Le bruit redouble.

Entre LAËRTE, suivi d'une foule de Danois.

LAËRTE

Où est-il, ce roi ? — Messieurs, tcncz-vons en dehors.

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