‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 591 sur 633 · LES DANOIS · texte numérisé non relu

LES DANOIS

C'est juste, c'est juste.

Ils sortent de l'appartement LAËRTE.

Je vous remercie; gardez la porte. — {Au Roi.) 0 roi infâme! donne-moi mon père.

LE ROI

Du calme, mon cher Laërte.

LAËRTE

Si une seule goutte de mon sang était calme, cette goutte me proclamerait b&tard, attesterait le déshonneur de mon père, imprimerait au front chaste de ma mère un stigmate d'infamie.

LE ROI

D'où vient , Laërte , une rébellion qui assume ces formes colossales? — Laissez-le faire, Gertrude; ne craignez rien p«ur notre nersoune:

IIAMLET.

grice au caractère sacré qui protège les rois, la trahison ne jette qu'un regard timide et incertain vers le résultat que poursuivent ses vœux, et les effets sont loin de répondre à son attente. — Dis-moi, Laërte, les motlTs de cette irritation violente. — Laissez-le faire, Gertrude. — Parle.

LAERTE

Où est mon pèreî

LE noi.

Il est mort.

LA REINE

Mais le roi n'est pour rien dans son trépas.

LE ROI

Laissez-le m'interroger tout à son aise.

LAERTE

Comment est-il mort? Qu'on ne prétende pas m'en imposer. Aux enfers les sermens d'allégeance! à tous les démons la foi jurée I au plus profond abîme la conscience et la fidélité ! J'affronte la damnation, je le déclare fermement; — je renonce à tout dans ce monde et dansl'autre; arrive que pourra, pourvu que je tire de la mort de mon père une éclatante vengeance.

LE ROI

Qui pourra vous arrêter î

LAERTE

Ma volonté seule, et non celle de l'univers entier; et quant aux ressources dont je dispose, je les emploierai de manière qu'avec des moyens limités j'accomplirai beaucoup.

LE ROI

Mon cher Laërte, je comprends que tu désires savoir la vérité toute entière sur la mort de ton père bien-aimé. Mais es-tu résolu a confondre, dans ta vengeance amis et ennemis, ceux qui ont perdu, et ceux qui ont gagné à son trépas?

LAERTE

Ses ennemis seulement.

LE ROI

Eh bien, veux-tu les connaître?

LAERTE

Quant à ses amis, je leur ouvre mes bras avec empressement; et pareil au pélican qui nourrit ses enfans aux dépens de sa vie, je suis prêt à leur donner mon sang.

LE ROI

A la bonne heure ; tu parles maintenant eu bon fils et en homme d'honneur. Je suis innocent de la mort de ton père , et je la déplore amèrement ; c'est ce qui sera démontré à ta raison par des preuves aussi claires que le jour qui te luit.

LES DANOIS, de l'extérieur.

Laissez-la entrer.

LAERTE

Quoi donc? quel est ce bruit ?

Entre OPHÉLIE, bizarrement coiffée de fleurs et de paillet entrelacée!.

LAERTE, continuant.

0 mon cerveau, desséchez-vous! Larmes, sept f»is corrosives, brûlez mes yeux, et éteignez-y le sens de la vue I — Par le ciel , ta démence sera payée avec usure, jusqu'à ce que notre poids fasse pencher l'un des plateaux de la balance. 0 rosedemail fille bien-aimée, tendre sœur, chère Ophélie I — 0 ciel ! se peut-il que la raison d'une jeune fille soit aussi fragile que la vie d'un vieillard 7 La nature s'épure au sentiment del'amour, et l'âme qu'il exalte détache et envole toujours une portion précieuse d'elle-même à la suite de l'objet aimé.

OPHÉLIE chante.

La face découverte ils l'ont mis dans sa bière ,

Eti

1 tombe ils ont versé des pleurs.

Adieu, mon tourtereau.

LAERTE

Tu posséderais toute ta raison et tu m'animerais à la vengeance, que tu ne pourrais m'émouvoir davantage.

OPHÉLIE

Il faut que vous chantiez :

Et allons donc.

Descendez donc.

Oh! Il faut entendre chanter cela par la fileuse & son rouet; c'est la romance de l'intendant qui enleva la fille de son maître.

LAERTE

Ces riens-là en disent plus que des choses sensées.

OPHÉLIE, à Laërte, en lui présentant une fleur.

Voilà du romarin , c'est la fleur du souvenir. Souvenez-vous de moi, je vous prie, mon bien aimé; et voici des pensées; c'est pour que vous pensiez à moi.

LAERTE

Il y a du sens dans son délire. Elle vient d'appliquer à propos la pensée et le souvenir. OPHÉLIE, au roi.

Voilà pour vous du fenouil et des colombines. — { A la reine. ) Voilà de la rue pour vous, et en voici pour moi : — pour vous ce sera l'herbe de grâce, pour moi l'herbe de douleur. — Voici une marguerite. — Je voudrais bien vous donner des violettes, mais elles se sont toutes fanées quand mon père est mort : — on dit qu'il a fait une bonne fin; —

Elle chante .• Car Robin • fait toute ma joie.

• C'est le nom d'un petit oiseau , le rouge-gorge , auquel se rattachaient plusieurs idée» supentitieuacs : s'il entrait dans une maison, c'était l'annonce (l'une mort. {Note du traducteur.)

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

L»ERTE

La mélancolie, l'affliction, la colère, l'enfer lui-même, tout devient charmant en passant par sa bouche.

oPHéLiE chante.

Ne reviendra-t-il phis sur terre Celai que nous pleurons encor ?

Non, il n'ouvrira plus ses yeux à la lumière. Non, non, il est mort, il est mort.

Sa barbe et ses cheveux étaient blancs comme neige ;

Tous nos regrets sont superflus.

Non, non. il ne reviendra plus.

Prions Dieu pour son âme, et que Dieu la protège !

ainsi que toutes les âmes chrétiennes, si c'est la volonté de Dieu. Dieu soit avec voust

Elle sort.

LAERTE

Vous voyez cela, 6 mon Dieul

LE KOI.

Laërte, laisse-moi partager ta douleur ; c'est un droit qui m'appartient et que tu ne saurais me dénier sans injustice.Va en particulier réunir les plus sages d'entre tes amis; qu'ilsnous entendent et jugent entre toi et moi. S'ils me trouvent coupable d'une manière directe ou indirecte , je t'abandonne , en expiation de ma faute , mon royaume, ma couronne, ma vie, et tout ce que je puis dire à moi; mais, dans le cas contraire, je te demande un peu de patience, et nous travaillerons de cuncert à t'obtenir une ample satisfaction.

LIEKTB.

J'y consens; le genre de sa mort, ses funérailles obscures, où ni trophée, ni épée, ni écusson, n'a figuré sur sa dépouille mortelle, l'absence â son convoi de toute cérémonie funèbre, de toute solennité, tout cela est comme une voix que le ciel ferait entendre à la terre ; et cette voix me crie de m'enquérir de ce qui s'est passé.

Que celte enquête ait lieu, et que la hache tombe sur la téleducoupable.Suismoi, je te prie. Ils sortent.

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