‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 600 sur 633 · GI.OSTER · texte numérisé non relu

GI.OSTER

C'est le comte de Kent, mon honorable ami; lu voudras bien désormais le considérer comtne tel.

P.DUOND, à KENT.

Je suis aux ordres de votre seigneurie.

KENT

Je vous donne mon amitié, et serai charmé de faire avec vous plus ample connaissance

EDUOND.

Seigneur, c'est un honneur que je m'efiforcerai de mériter.

GLOSTER.

Il a été neuf ans hors du pays , et il doit sous peu s'absenter encore. — Le roi vient.

On CDlenJ le bruit des Irompetles.

finirent LEAR, CORNOUAILLES, ALBANIE, GO- NERIL, RÊGANE, CORDÉLIE, et la Suite du Roi.

LEAK.

Gloster, allez chercher le roi de France et le «lue de Bourgogne.

GLOSTBIl.

J'y vais, sire

Oloster et Edmond sorient.

Nous, cependant, nous allons faire connaître plus amplement nos résolutions. Qu'on me donne la carte. {On déploie devant le roi la carte de la Grande-Bretagne, i Sachez que nous avons divisé notre royaume en trois [laris : notre intention formelle est d'affranchir notre vieillesse du poids des affaires et de placer ce fardeau sur des épaules plus jeunes et plus fortes, penilantque, dégagé de tout souci, nous nous acheminerons vers la mon. — Cornouailles , mon fils, et vous , duc d'Albanie, dont je n'estime pas moins la filiale affection, nous avons décidé de faire connaître aujourd'hui publiquement la dot que nous accor-

dons à chacune de nos filles, ;ifin qu'à ce sujet aucun débat ne s'élève dans l'avenir. Le roi de France et le duc de Bourj^ogne, ces illustres rivaux qui sollicitent la main de la plus jeune de nos filles, à notre cour, où l'amour les retient, ont fait un long séjour, et le moment est venu de leur donner une réponse définitive. Parlez, mes filles; puisque notre volonté est de nous dépouiller de l'autorité souveraine, de tous nos terriioiles et des soins du gouvernement, quelle est celle lie vous qui nous porte le plus d'affection 7 Parlez, vous dis-je , atin que la plus large part de noire bienveillance soit adjugée à celle qui l'a le plus mérité. — Goneril, notre aînée, parle la première.

GONERIL

Sire, je vous aime plus que la parole ne saurait l'exprimer; plus que la vue, l'espace et la liberté ; plus que tout ce qu'il y a de plus précieux, de plus riche et de jilus rare ; non moins que la vie, la vertu, la s.inté , la beauté, l'honneur. Jamais enfant n'aima plus que moi ; jamais père ne fut plus adoré; mon affection pour vous, toute parole est impuissante à la peindre, et rien ne saurait lui être comparé.

CORDÉLIE, à pan.

Que pourra dire Cordélie ? elle ne peut qu'aimer et se laire.

LEAR, posant le doifji sur la carte.

Tout le territoire compris depuis cette ligne jusqu'à celle-ci, couvert de forêts ombreuses, de riches campagnes, de rivières fécondes et d'immenses prairies, je te le donne en toute propriété; qu'il appartienne à perpétuité aux enfans qui naîtront de toi et du duc d'Albanie. — Que dit notre seconde fille, noire bien aimée Régane, l'épouse de Cornouailles ?

RÉGANE.

Je porte un cœur en tout semblable à celui de ma sœur, et je m'estime ;\ son niveau. Je le dé clare en toute sincérité, l'affectiou qu'elle vient de décrire, c'est la mienne; seulement elle n'a pas été assez loin; car moi, je hais toutes le^ jouissances les plus douces que les sens peuvent procurer, et je mets toute ma félicité dans l'affection que je porte à votre majesté bien aimée. CORDELIE, à part.

Alors, je le plains, pauvre Cordélie I Pauvre! non; car, j'en ai la certitude, j'ai plus d'affection dans le cœur que ma bouche ne saurait l'exprimer.

LEAR-

Nous te donnons, .1 toi et à ta postérité ^ toujours, cet ample tiers de notre beau royaume; il ne le cède point en éicndue, en valeur, en beauté a la portion de Goneril. — {A Cordélie.) A ton tour, maintenant, toi qui fais ma joie, toi, la dernière de mes filles, n-ais non pas la moins chère à mes yeux ; toi dont les chefs de la France aux délicieux vignobles, et de la fertile Bourgogne sollicitent la jeune affection, parle; que di-

LE ROI LEAR

ras-tu puur ol^ieiiir nu loi plus nclie que les sœurs ?

CUltDÊLIE

Rien, sire.

LEAR

Rien ?

COKDÉLIE.

Rien.

LEAR

De rien il ne peul rien venir; parle de nouveau.

CORDÊLIE.

J'ai le malheur de ne pouvoir expri-Tier de vive voi.t ce que mon cœur éprouve; j'aime votre mamajeslé comme c'esl mon devoir; ni plus, ni moins.

LEAR

Que dis-tu Cordélie? modilie un peu la réponse, si lu ne veux nuire a la foi lune.

CORDÉLIE.

Sire, VOUS m'avez donné l'être, vous m'avez élevée, vous m'avez aimée; en retour, je vous ai voué les senliniens que le devoir m'impose; je vous obéis, vous aime et vous honore. S'il est vrai que mes sœurs vous aiment autant qu'elles le disent, pourquoi ont-elles pris des maris? 11 est probable que lorsque je me marierai, l'époux dont la main recevra ma foi emportera avec lui la moitié de mes affections, de mes sollicitudes et de mes devoirs. Assurément, une fois mariée, je ne pourrai, comme mes sœurs, aimer uniquement mon père.

LEAR

Mais est-ce ton cœur qui vient de parler ?

CORDEI.IE.

Oui, sire.

LEAR

Eh quoi ! si jeune et si insensible ?

CORDÉLIE.

sire, je suis jeune et sincère.

LEAR

lihbien < soit ; que ta sincérité soit ta dot ; car, j'en jure par la lumière sacrée du soleil, par les mystères d'Uécale et de la nuit, par les révolutions des astres par lesquels nous existons et nous cessons d'être; j'abjure ici pour loi toute ma sollicilude paternelle, tout lien du sang, toute parenté; et i dater de ce moment, je te déclare à toujours étrangère à mon cœur et à moi. Le Scythe barbare ou l'anthropophage qui dévore ses propre» cnfans trouveront auprès de moi autant ■ l'alTection , de pitié et de sympathie que toi, qui n'es plus ma Hlle.

KENT

Sire, —

LEAK.

Silence, Kent 1 Ne t'interpose pas entre le dragon et sa colère : c'était elle que je préférais, et j'espérais confier le soin de mes vieux jours aux j soins de sa tendresse. — [A Cordélie.) Arriére, et sors de ma présence. Aussi vrai que je désire dormir en paix dans ma tombe, j'abjure pour elle

la tendressed'un père I— Appelez I.- roi de France ;

— qu'on se dépêche. — Appelez le duc de Bourgogne. — Cornouaillcs et Albanie, partagez entre vous le troisième lot, et qui! aille s'ajouter à la dot de mes deux filles : qu'elle en demande une ù l'orgueil qu'elle appelle franchise ; que l'ur(;ueil la marie. Je vous investis l'un et l'autre de ma puissance, de mon autorité souveraine, et de tous les attributs et prérogatives de la majesté royale.

— Nous nous réservons une garde de cent chevaliers, qui seront défrayés par vous, et devenant votre hôte à tour de rôle, nous établirons notre résidence pendant un mois, tantôt chez l'un de vous, tantôt chez l'autre. Nous ne voulons conserver que le nom de roi et les marques extérieures de notre dignité; quant au pouvoir, aux revenus et à l'exercice de la royauté, tout cela, mes chers fils, nous vous l'abandonnons; en conlirmation de ce don que je vous octroie, partagez

entre vous cette couronne.

Royal Lear, que j'ai toujours honoré comme mon roi, chéri comme mon père, suivi comme mon maître, vous que dans mes prières j'ai toujours invoqué comme mon ange tulèlaire,

LEAR

L'arc est bandé et la corde tendue, prends garde que la llèche ne t'atteigne.

KENT

Qu'au contraire , elle me frappe , dût sa pointe pénétrer jusqu'à la région de mon cœur : Keui peut être irrespectueux quand Lear est en démence. Que prétends-tu, vieillard? penses-tu que le devoir, retenu par la crainte, gardera le silence, alors que la puissance s'incline devant l'adulation? Pour l'honnéie homme la franchise est un devoir, quand l'esprit de vertige s'empare du souverain. Réiracie ton arrêt, et que la réflexion te fasse revenir sur la décision insensée : j'en réponds sur ma tête, la plus jeune de tes filles n'est pas celle qui le chérit le moins, et une voix humble et modeste n'esi pas l'écho d'un cœur vide.

LEAR

Kent, si lu fais cas de ta vie, n'en dis pas davantage.

Kl NT.

Je n'ai jamais considéré ma vie que comme un enji-u que je devais risquer contre tes ennemis; et je ne craindrai jamais de la perdre quand ta sûreté l'exigera.

LEAR

Hors de ma vue !

KENT

Sois plus clairvoyant, Lear, et continue à me voir tel que tu m'as vu jusqu'ici.

Par Apollon, —

KENT

Par Apollon, ô roi, m prends le nom des dieux

MAGASIN THEATRAL ÉTRANGER

LEAR, porlain la main sur son l'pée.

0 vassal ! mécréant I

ÀLBAHIE et COKIIODAILLES.

Arrêtez, sire.

KEST.

Tue ton médecin et applique son salaire à la guérison de la maladie. Révoque les dons que tu viens d'octroyer; sinon, tant qu'il me res(cra un souffle de voix, je ne cesserai de te dire que tu lais mal.

LEAR

Écoute-moi, mécréant! au nom de tes devoirs de sujet, écoute-moi ! — Puisque tu as cherché à nous faire rétracter notre parole, chose qui ne nous est jamais arrivée, puisque ton orgueilleuse obstination n'a pas craint de s'interposer entre notre arrêt et notre puissance, ce qui est un outrage à notie fierté et à noire rang, avec la permission de ceux à qui nous avons remis noire autorité, reçois ta récompense. Je t'accorde cinq jours pour réunir les moyens de faire face aux éïéoemens et aux besoins de cette vie; mais le sixième, je t'ordonne de délivrer notre royaume de ta présence détestée; et si le dixième, tu es rencontré dans nos domaines, d'où notre ordre te bannit, tu seras sur-le-cliamp mis à mort.Va^l'en I Par Jupiter, cette sentence est inébranlable.

KENT

Roi, adieu; puisque tu veux en agir ainsi, la liberté est loin de ces lieux, et c'est ici qu'est l'exil. — (.4 Cordélie.) Que les dieux le mettent sous l'abri de leur tendre sollicitude, jeune fille qui penses avec justesse, et qui as on ne peut plus sagement parlé ! — { Â R^gane et à GoueriL ] Et vous, puissent vos actes répondre à l'emphase de vos paroles, et les faits justifier vos protestations de tendresse! — ( Aux ducs de Cornouailles et d'Albanie. ) Princes, c'est ainsi qu'en partant Kent vous fait ses adieux : il va traîner ses vieux jours dans des contrées nouvelles.

Il suri.

Rentre GLOSTER, suivi DU ROI DE FRANCE, DU DUC DE LOURGOGNE, et de leur Soite.

GLOSTER.

Sire, voici le roi de France et le duc de Bour-

Duc de Bourgogne, c'est à vous d'abord que nous nous adressons, vous qui, en concurrence avec ce roi, avez recherché la main de notre fille; Quelle dot exigez-vous avec elle? à quelles conditions la prendrez-vous pour épouse ?

le duc de bodbgogke.

Sire, je ne demande que ce que votre majesté a elle-même offert, et votre intention n'est pas sans doute de retrancher quelque chose de vos premières offres.

Noble duc de Bourgogne, alors qu'elle nous était chère, nous l'estimions à un très-haut prix; mais maintenant elle n'a plus à nos yeux la même valeur. Seigneur, la voilà devant vous; si quelque partie de sa mince personne, revêtue d'un semblant de beauté, ou sa personne entière, avant en partage notre déplaisir et rien de plus, peut vous convenir et vous plaire, la voilà ; elle est à vous.

le ddc de bourgogne.

Je ne sais que répondre.

LEAR

Telle qu'elle est, avec les défauts qu'elle possède, sans un ami qui lui reste, ayant tout récemment encouru notre haine, dotée de notre malédiction, et proscrite par nous sous la foi du serment, vous convient-il de la prendre, ou de la laisser?

LE DOC DE BOORGOGNE

Pardonnez-moi, sire ; mais à de telles conditions un choix est impossible.

LEAR

Laissez-la donc, seigneur; car, par la puissance qui m'a donné l'être, je vous ai fait connaître toute sa fortune. — {^An roi de France.) Pour vous, grand roi, je ne voudrais pas mériter si mal de votre amitié, que de vous unir à ce que je hais; je vous supplie donc de reporter votre amour sur un objet qui en soit plus digne qu'une misérable que la nature rougit presque d'avouer.

LE BOl DE FRANCE.

Voilà qui est étrange! celle qui était, il n'y a qu'un moment, l'objet de votre prédilection, le sujet de vos éloges, le baume de votre vieil âge, celle que vous estimiez et chérissiez le plus, de quel crime monstrueux s'est-elle donc rendue coupable, pour qu'en un clin-d'œil elle ait été dépouillée d'une affection si tendre! Il faut, de deux choses l'une, ou que sa faute soit d'un caractère bien révoltant et bien grave, nu que votre première affection pour elle ait été blâmable: or c'est ce que ma raison ne saurait admettre, et pour m'y faire croire il ne faudrait pas moins qu'un miracle.

CORDËLIE.

Si l'un me fait un crime de ne pas posséder l'art insidieux dédire ce que je ne pense pas, moi qui, lorsqu'une chose est dans ma pensée, la fais avant d'en parler, du moins, je supplie votre majesté de vouloir bien déclarer que si je me vois privée de vos bonnes grâces et de votre affection, ce n'est pas que je sois eniachée d'aucun vice, d'aucun meurtre, d'aucune souillure, que j'aie rien commis de contraire â la chasteté et à l'honneur ; mais c'est que je ne possède pas, — et cette privation ne me rend que plus riche, — des yeux qui implorent toujours, et une langue que je me félicite de ne point avoir, <|u(iiqu'il m'en coûte lu perle de votre tcudrcsM'.

LE ROI LEAR

Mieux vaudrait pour lui n'être point née que lie m'avoir ainsi déplu.

LE nOI DE FRANCE.

N'est-ce que cela? un caractère avare de nianilestations qui se contente de senlir sans rien exprimer? — Duc de Bourgogne, que vous semble de cette princesse? L'amour n'est point de l'amour, lorsqu'à l'objet principal se mêlent des considérations étrangères. Vunlc/.-voiis d'elle? elle porte avec elle sa dot.

LE DUC DE B0URCO<:SP, à Leur.

Sire, donnez la doi que vous aviez offerte de vous-même, et ici, devant \ous, je prends la main de Cordélie et la proclame duchesse de ;Eourgogne.

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