HE\KI IV
qu'un certain Hordake, et des milliers de bonnets bleus •. Worrester s'est enfui cette nuit. Ces nouvelles ont fait blanchir la barbe de ton père: on peut maintenant acheter des terres à aussi vil prix que du maquereau pourri.
LE PKISCE HESItl.
En ce cas, pour peu qu'il fasse chaud en juin, et que ces discordes civiles continuent, nous achèterons les pucelages au cent, comme on achète les clous.
FALSTiFf.
Parbleu, mon garçon, tu dis vrai. Il est probabli; que nous ferons de bonnes affaires en ce g'^nie Mais dis-moi, Henri. n"as-tu pa- horriblement peur? Comme héritier présomptif, le monde entier puuvait-il l'offrir trois ennemis comparables à ce damné de Douglas, à cet enragé de Percy, à ce diable de Glendower? N'as-tu pas horriblement peur? Est-ce que tout ton sang ne se fige pas à ces nouvelles?
LE FBINCE HENRI.
Pas le moins du monde, je t'assure; j'aurais besoin pour cela d'avoir un peu de ton instinct.
FÂISTIFF.
En tout cas, tu seras horriblement grondé demain quand lu paraîtras devant ton père; si tu u'aimes, tu prépareras ta réponse.
LE PRISCE HENRI.
Voyons, représente mon père, et fais l'examen de ma conduite.
VALSXATt.
Tu le veuit Volontiers. Ce fauteuil sera mon trône, cette dague mon sceptre, et ce coussin ma L'ouronne.
LE PRINCE HENRI
Ton trône est un escabeau, ton sceptre d'or un poignard d'étain, ta précieuse et riche couronne la tonsure d'un débile vieillard.
FILSTAFF.
Allons, si le feu de la grâce n'est pas entièrement éteint dans loi, maintenant tu vas être louché, sez-moi à boire, afin que j'aie les yeux rouges, et que je paraisse avoir pleuré; car il faut que je parle avec chaleur, et je le ferai sur le ton du roi Cambyse**.
LE PBinCE BE.1KI.
Allons, mon salut respectueux est fait.
FALSTAPF.
El moi, je prends la parole. Rangez-vous, ma loblesse.
l'bôtesse.
Ma fui, la farce est bonne.
FALSTAFF
Ne pleurea pas, charmante reine , car les larmes sont inutiles.
11 veut desigoer par ii les Ecossais. (Noie du Indueleur.)
■• illmioDi un drame .le IVpoque, inlitulé: Tragédie nenlable , mèlee de seines comiques, contenant la jJe Cambyse,roide Perse, par Thomas Prcslon,1570. {Noiedn traducteur.)
l'bôtesse.
Oh ! voyez donc comme il joue le rôle de père I comme il lient son sérieux I
FALSTAFP.
Au nom du ciel, mylords, emmi-De/ la reioe désolée ; les écluses de ses yeux sont obstruées par les pleurs.
l'hôtesse.
Oh ! c'est parfait ! il joue cela comme cps comédiens à qui j'ai vu jouer leurs drôleries.
FALSTAFF
Silence, pot à bière; silence, chatouille cerveau '. — Henri, je m'êtunue, non ^eul• dieut ilc la mauière dont tu passes ton lemps, mai- cmore de la compagnie que tu hantes ; car si l'on p.-ut dire de la camomille, que plus elle est loulée aux pieds, plus elle pousse ; néanmoins la jeunesse, plus on I.T gaspille, plus vite elle s'use "*. Tu es mon fils ; j'ai, pour le croire, d'abord la parole de ta mère, puis ma conviction personnelle; mais surtout j'en ai pour garant un abominable tic de lœil gauche, et un fort sot abaissement de la lèvre inférieure. Si donc tu es , mon fils, voilà où je veux en venir, pourquoi, I étant mon fils, le fais-ru montrer au doigt î Verra- I t-on l'astre brillant des cieux se comporter en 1 mauvais sujet, et manger des mûres ? Ce n'est pas I là une question à faire. Le fils du roi d'Ai.gle- , terre est-il fait pour n'être qu'un voleur el pour i chipper des bourses? C'est une question à faire. Il y a une substance, Henri, dont tu as souvent entendu parler, et qui est connue de bien des gens dans noire pays sous le nom de poix : cette poix, ainsi que le rapportent d'anciens auteurs, souille la main qui la touche; il en est de même de la société que tu fréquentes; car, Henri, ce n'est pas sous linfluence des fumées du vin que je le parle , mais les larmes aux yeux ; ce n'est pas pour rire, mais avec colère; ce n'est pas du bout des lèvres seulement, mais la douleur dans l'ame. Et pourtant il est un homme vertueux q.ue j'ai souvent remarqué dans la compagnie, mais j'ignore son nom.
LE PRISCE HENKI.
Quelle sorte d'homme est-ce, sous le bon plaisir 1 de votre majesté 7
I FALSTAFF
I Un homme d'une mine avantageuse, pardieu ! assez corpulent; il a l'air gai, lœil gracieux el un
port des plus nobles. Il peut avoir, je pense, une
cinquantaine d'aunées. ou peut-être, par Notre- I Dame, tire-t-il vers la soixantaine. Et maintenant I je me rappelle que son nom est Falstaff : si cet
homme était un libertin, je serais fort trompé;
car, vois-tu, Henri, je lis la vertu dans ses re-
■ C'est sans doute le nom de quelque liqueur forte. (.Vote du traducteur.)
 propos de cette comparaison de la camomille , de cette manière de prouver une chose par la chose contraire, le docteur Johnson cite la phrase suivante d'un auteur son contemporain ; ■< Quoique Bediam soit sur la roule d'Hogsden, il n'est pas sur la roule de la fortuit. (ilTote du traducteur.)
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gards. Si donc on peut connaître l'arbre par le fruit, comme le fruit par l'arbre, j'affirme, sans craindre de me tromper, qu'il y a de la vertu dans ce FaUtafiT. Fréquente-le; quant aux autres, bannis-les de ta présence. Et maintenant, dismoi, mauvais garnement, dis-moi ce que tu es devenu depuis un mois.
LE PRINCE HENRI
Est-ce ainsi que doit parler un roi 7 Prends ma place, et je vais faire le rôle de mon père.
FALSTAFF
Quoi I me détrôner I Si tu t'en acquittes, tant pour l'attitude que pour le langage, avec la moitié seulement de la gravité et de la majesté que j'y ai mise, je veux qu'on me pende par les talons, comme un lapin ou un lièvre dans la boutique d'un marchand de volaille.
Allons, je suis assis.
FALSTAFF
Et moi, je suis debout. Messieurs, vous allez juger.
LE PRINCE HENRI
Ah çal Henri, d'où viens-tu T
FALSTAFF
D'East-Cheap, mon noble seigneur.
LE PRINCE HENRI
Les plaintes qu'on me fait sur ton compte sont graves.
FALSTAFF
Par la sangbleu, monseigneur, eHes sont fausses. — Oh I vous allez voir comme je vais jouer mon rôle de jeune prince.
LE PRINCE HENRI
Quoi! tu jures, enfant pervers? A l'avenir, ne lève plus les yeux sur moi. Tu es violemment entraîné hors des voies du salut; il y a un démon qui s'attache à tes pas sous la figure d'un corpulent vieillard : tu as pour compagnon non un homme, mais une vraie tonne. Pourquoi fais-tu ta société de ce réceptacle d'humeurs, de cette huche de bestialité, de ce ballon d'hydropisie, de ce tonneau de vin, de cet énorme sac à boyaux, de ce bœuf rôti avec une farce dans le ventre, de ce vice courbé par l'ài;e, de cette iniquité en cheveux blancs, de ce vieux scélérat, de ce fou couvert de rides? A quoi est-il bon? à goûter le vin et à le boire. A quoi excelle-t-il? â découper un chapon et à le manger. En quoi est-il habile? dansla ruse. En quoi rusé? dans la perversité. En quoi pervers? en toute chose. En quoi estimable? en rien.
FALSTAFF
Que votre majesté n'aille pas plus vite que je ne peux la suivre. De qui votre majesté veut-elle parler?
LE PRINCE UERRI.
De ce scélérat de Falslaff, de cet abominable corrupieurde la jeunesse, de ce Satan en cheveux blancs.
FALSTAFF
Monseigneur, je connais cet homme.
LE PRINCE HENRI
Je le sais.
FALSTAFF
Mais dire que je connais plus de mauvaises qualités en lui qu'en moi-même, ce serait en dire plus que je n'en sais. Qu'il soit vieux, et il n'en est que plus à plaindre, c'est ce que ses cheveux blancs attestent. Mais qu'il soit, sauf votre respect, un coureur de filles, je le nie formellement. Si le vin d'Espagne et le sucre sont des crimes, Dieu vienne en aide aux criminels! Si c'est un péché que d'être vieux et d'aimer à rire, je connais plus d'un honnête homme qui sera damné pour ce péché-là. Si par cela seul qu'on est gras, on mérite la haine, dès lors, les vaches maigres de Pharaon, ont droit à noire affection. Non, «onseigneur; bannissez Péto, bannissez Bardolphe, bannissez Poins; quant à l'aimable Jack Falstaff, à l'excellent Jack Falslaff, au loyal Jack Falstaff,au vaillant Jack Falstaff.d'autant plus vaillant qu'il est ce qu'il est ; quant au vieux Jack Falslaiï, ■e le bannissez point de la compagnie de votre Henri : si vous bannissez le gros Jack, autant bannir le reste de l'univers.
LE PRINCE HENRI
Je le bannis; je le veux.
On cDtend frapper à la porte.
L'HÔTESSE, François et Bârdolfbe, sortent. BÂRDOLPHE revient courant.
BARDOLPBE.
0 mylord, mylord, le shériff, suivi d'une garde nombreuse, est à la porte.
FALSTAFF
Va-t'en, coquin. Achevons la pièce. J'ai beaucoup à dire en faveur de ce Falstaff.
L'HOTESSE accourt toute essoufflée.
l'hôtesse.
0 Jésus! mylord, mylord! —
FALSTAFF
Allons, allons! voilà bien du bruit pour rien I Qu'y a-l-il î
l'hôtesse.
Le shériff et toute la garde sont à la porte; ils viennent faire des perquisitions dans la maison ; dois-je les faire entrer!
FALSTAFF
Entends-tu, Henri? Ne prends jamais une bonne j pièce d'or pour une pièce fausse. Tu es essentiel* lement fou, sans le paraître.
Et toi naturellement poltron, sans instinct.
FALSTAFF
Je nie ta majeure; si tu refuses de recevoir le shériff, soit; sinon, qu'il entre. Si je ne suis pas huniiiicà figurer sur une charrette, lout aussi bien qu'un autre, ce n'était pas la peine de m'élever
11K.\[\I JV.
(i bien! j'espère qu'une bar( œ'iHrauglera aussi TÎte qu'un autre.
LE PBINCE HENRI.
Va te cacher derrière la tapisserie : — vous autres, montez là haut. Maintenant, messieurs, je vous souhaite à tous un visage d'honnête homme et une bonne conscience.
FALSTAFF
J'ai eu l'un et l'autre; mais il y a long-temps de cela; c'est pourquoi je vais me cacher.
Tons sortent, à l'exception du Pbimce et de PoiNs.
LE PRINCE HENRI
Faites entrer le shêrifi'.
Emrem LE SHÉRIFF et UN VOITURIER.
LE PRINCE , continuant.
Eh bien ! monsieur le shériff, que me voulezvous?
LE SBÉR1FF.
Veuillezd'abord m'escuser, mylord. La clameur publique poursuit certains hommes qui sont dans cette maison.
LF. PRINCE HENRI.
Quels hommes?
LE SHËRIFF.
Il y en a un parmi eux qui est bien connu, mon gracieux lord; c'est un homme gros et gras.