‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 70 sur 633 · MORTIMER · texte numérisé non relu

MORTIMER

Ces promesses sont brillantes; elles viennent de personnes sûres, et notre entreprise commence sous les plus heureux auspices.

HOTSPCR.

Lord Mortimer ; — et vous, cousin Glendower, — veuillez vous asseoir ; — et vous aussi , mon oncle Worcester. Parbleu! j'ai oublié la cane. CLENDOWER, déToulant une carte sur une table autour de laquelle tous trois prennent place.

Non, la voici. Asseyez-vous, cousin Percy; asseyez-vous, mon cher cousin Hotspur; car sitôt que Lancastre vous entend appeler de ce nom, soudain son visage pâlit, et, avec un profond soupir, il vous souhaite au ciel.

HOTSPOR.

Et vous en enfer, dès qu'il entend prononcer le nom d'Owen Glendower.

GLENDOWER

Je ne saurais l'en blâmer : le jour de ma naissance, la voûte du ciel était pleine de météores enflammés, de croix de feu ; et au moment où je naquis , la terre trenbla de peur jusqu'en ses fondemens.

HOTSPOR.

Elle en eût fait tout autant dans ce moment-là, quand même vous ne seriez jamaisné,el que c'eût été la chatte de votre mère qui eût mis bas ses petits .

GLENDOWER

Je dis qu'i ma naissance la terre tremblait.

HOTSPCR.

Et moi , je dis que la terre ne me ressemblait guère, si vous croyez que c'est la peur qu'elle avait de vous qui l'a fait trembler.

GLENDOWER

Le ciel était tout en feu; la terre tremblait.

BOTSPBR.

En ce cas , la terre tremblait de voir le ciel en feu, et non parce qu'elle redoutait votre naissance. La nature malade a souvent d'étranges éruplioEis. Souvent elle est tourmentée par des vents rebelles emprisonnés dans ses entrailles, et qui, en se frayant une issue, ébranlent la terre éoérable , et jettent bas les clochers a les anti-

ques tours. Il est possible qu'à votre naissance, notre mère commune ait ressenti des douleurs de ce genre, et qu'il en soit résulté l'ébranlement en question.

GLENDOWER

Mon cousin, il est bien peu d'hommes dont je sois disposé à souffrir ainsi les contradictions. Permettez-moi de vous répéter — qu'à ma naissance des signes menaçans sillonnèrent la voûte des cieux; les chèvres s'enfuirent effrayées du sommet des montagnes, et les troupeaux tirent entendre d'étranges clameurs daLS les plaines épouvantées. Ces signes annonçaient en moi un homme extraordinaire; et tout le cours de ma vie a fait voir que je sors de la foule des hommes vulgaires. Dans tout l'espace qu'enserre la mer qui baigne les rivages de l'Angleterre, de l'Ecosse et du pays de Galles, où est le mortel qui peut se vanter de m'avoir eu pour élève et de m'avoir appris quelque chose? Et cependant monliez-moi un fils de la femme qui puisse me suivre dans les laborieux sentiers de la science, et qui m'égale dans la connaissance des plus merveilleux secrets ?

HOTSPDR.

Je pense qu'il n'y a personne au monde qui parle mieux welche. Sur ce, je vais diner.

HORTIHER.

Assez, cousin Percy ; vous allez le faire devenir fou.

GLENDOWER

Je puis commander aux esprits de s'élever à ma voix du fond de l'abime.

BOTSPDR.

Et moi aussi, je le puis ; et tout homme le peut également; mais viendront-ils quand vous les appellerez î

GLENDOWER

Je puis même , cousin , vous apprendre à évoquer le diable.

BOTSPCR.

Etmoi,cousiu, je puis vous apprendre à mettre le diable en fuite, en disant la vérité : dites la vérité, et le diable s'enfuira. Si vous avez le pouvoir de l'évoquer , faites-le venir, et je vous jure que j'ai le pouvoir de le faire déguerpir. Tant que vous vivrez, dites la vérité, et vous ferez fuir le diable.

HORTIIIER.

Allons, allons ; cessez ce bavardage inutile.

ni.NRi n

GlENDOWER.

Trois fois Henri Bolingbroke a voulu tenir tête contre ma puissance; trois fois, des rives de la Wye et de la sablonneuse Séverne, je l'ai renvoyé chez lui nu comme la main , et battu de la tempête.

HOTSPUU.

RenToyé tout nu, et par le mauvais temps encore! comment diable a-t-il fait pour ne pas attraper la Gèvre?

GLENDOWER

Allons, voici la carte. Procéderons-nous au partage, conformément à la triple convention arrêtée entre nous ?

HORTIUBR.

L'archidiacre a divisé tout le territoire en trois pans complètement ég.iles. L'Angleterre, au sud de la Trente et à l'est de la Séverne, m'est assignée pour ma part; le pays de Galles, et tout le territoire compris entre l'extrémité ouest et la Séverne, sont le partage d'Owen Glendower; et vous, cher cousin , vous avez pour votre lot tous les pays situés au nord de la Trente. Déjà nos trois traités de partage sont dressés ; il ne nous reste plus qu'à y apposer mutuellement notre sceau. Cette opération pourra se faire celte nuit. Demain, cousin Percy, vous mylord de Worcester, et moi, nous partirons pour aller, comme nous en sommes convenus, rejoindre à Shrewsburv , votre père et les troupes écossaises. Mon père Glendower n'est pas prêt encore, et nous n'aurons pas besoin de son aide d'ici à quinze jours. — ( A Glcndow):r.) Dans cet intervalle, vous aurez pu réunir vos tenanciers, vos anjis et les gentilshommes de votre voisinage.

GLENDOWER

En moins de temps que cela, mylords, je vous aurai rejoints; vos dames viendront sous ma conduite. Maintenant partez sans prendre congé d'elles; car votre séparation fera couler un déluge de larmes.

HOTSPUR

Il me semble que ma portion, située au nord de Burton, n'égale pas les vôtres en étendue. Voyez comme les sinuosités de celle rivière me rognent la meilleure part de mon territoire ; voyez l'énorme cchancrure, l'angle monstrueux qu'elle m'enlève. Je veux faire en cet endroit inlercepter le fleuve. La Trente limpide coulera désormais d'un cours égal et uniforme dans un lit nouveau ; je ne veux plus qu'elle serpente en de si longs détours, et me dérobe ainsi un riche domaine.

GLENDOWER

Elle ne serpentera plus? Elle serpentera ; il le faut ; vous le voyez bien.

KORTIHER.

Oui; mais remarquez qu'en poursuivant son cours elle pénètre à une distance égale dans la direction opposée, et m'enlève de mon côté autant de territoire qu'elle vous en dérobe du

WORCESTER

Oui ; mais on pourrait à peu de frais barrer le fleuve en cet endroit, de manier*' à ce qu'il coulât en droite ligne, et laissât intacte au nord cette langue de terre.

HOTSPOR.

Je ferai faire ce changement; cela coûtera peu de chose.

GLENDOWeR.

Je ne veux pas qu'on fasse de changement.

nOTSPUR.

Vous ne le voulez pas 7

GLENDOWER

Non, et vous n'en ferez pas.

HOTSPOR.

Et qui m'en empêchera?

GLENDOWER

Moi.

HOTSPOR.

Oiies-le donc de manière à ce que je ne le comprenne pas. Parlez welche.

GLENDOWER

Je puis parler anglais, mylord, tout aussi bien que vous; car j'ai été élevé k la cour d'Angleterre*, où, dans ma jeunesse, j'ai composé avec succès, pour la harpe, plus d'un poème charmant, et enrichi la langue de mainte grâce notive1le; et c'est là un mérite que tous n'avez jamais eu.

BOTSPDR.

Et je m'en félicite en toute sincérité ; j'aimerais mieux être chat et miauler, que l'un de vos faiseurs de ballades; j'aimerais mieux entendre frapper sur un chandelier de cuivre, ou une roue desséchée criant sur son essieu; cela m'agacerait moins les dents que votre poésie minaudière. Son bruit ressemble au trot forcé d'un bidet boiteui.

GLENDOWER

Allons, on vous changera le cours de la Trente.

HOTSPCR.

Je ne m'en soucie pas le moins du monde; je donnerais trois fois autant de territoire à un ami qui aurait bien mérité de moi ; mais en fait de marché, voyez-vous, je suis homme à chicaner sur la neuvième partie d'un cheveu. Les actes sont-ils rédigés? partons-nous?

GLENDOVER.

Il fait un beau clair de lune. Je vais presser le rédacteur, et, en même temps, annoncer à vos femmes votre départ. Je crains que ma fille n'en perde la raison, tant elle idolâtre son Mortimer.

Il sort.

UORTIMER.

Fi donc, cousin Percy ! comme vous contrariez mon père I

HOTSPUR

Ce n'est pas ma faute. Il y a des momens où il me fait perdre patience, en me parlantde la taupe et de la fourmi, de l'enchanteur Merlin et de ses prophéties, et du dragon, et du poisson sans na- Le nom ïéritnble d'Owen Glendower était V«ughan ; il avait commence par être avocat au barnaade Londres. {Noie du traducteur.)

MAGASIN TUF.ATFIAL ETRANf.ER.

geoires, et du giifl'on snns ailes, et du corbeau en mue, et du liun couché, el du chat rampant, et de ie ne sais combien d'imaginations de même calibre qui me font sortir de mes sonds. Vous saurez que la nuit dernière il m'a tenu neuf heures à me récapituler les noms de tous les diables qu'il a pour laquais. Je disais hum, — fort bien, — allons donc, — mais au diable si j'ai fait attention à un seul mot de ce qu'il m'a dit. Oh! il est aussi insupportable qu'un cheval éreinté ou une femme qui gronde, pire qu'une maison enfumée. J'aimerais mieux vivre de fromage et d'ail dans un moulin, que de me nourrir d'ortolans et d'entendre sa conversation dans la plus agréable maison de plaisance de la chrétienté.

HOBTIUER.

C'est en vérité un digne gentilhomme, fort instruit, et versé dans la connaissance des plus merveilleux secrets; vaillant comme un lion, extrêmement affable et d'une générosité aussi inépuisable que les mines de l'Inde. Vous le dirai-je, cousin? 1 a pour votre caractère les plus grands ménagemens,et fait même violence à sa nature pour su pportervos contrariétés, je vous en donne ma parole , et je puis vous affirmer qu'il n'est pas d'homme vivant qui l'aurait provoqué comme vous l'avez fait, sans •'exposer au danger de sa colère ; mais ne vous en faites pas une habitude, je vous en supplie.

WORCESIER.

En vérité, mylord, en cela vous êtes blâmable; depuis que vous êtes arrivé, vous en avez assez fait pour mettre sa patience à bout. C'est un défaut, mylord,dont il faut vous corriger: quoiqu'il soitparfois un indice defierté, de courage, de chaleur, et c'est là tout le service que vous pouvez en retirer, néanmoins il décèle une violence intraitable, un défaut d'éducation, l'absence de tout empire sur soi-même, l'orgueil, la hauteur, la présomption et le dédain ; le moindre de ces défauts suffit dans un gentilhomme pour lui faire perdre l'affection de ses semblables, et imprime à ses bonnes qualités une tache qui leur fait perdre tout leur mérite.

nOTSPUB.

Allons, me voici à l'école; que votre bonne éducation vous sauve! Voici nos femmes, prenons congé d'elles.

Rentre GLENDOWER, accompagné des DAMES.

HORTIUEK.

Ce qu'il y a de plus dépitant pour moi , c'est que ma femme n'entend pas l'anglais , el que je ne sais pas un mot de welchc.

CLENBOWER.

Ma fille pleure; elle ne veut pas vous quitter; elle veut se faire soldai et vous suivre à la guerre.

UURTIUER.

Mon père, dilcs-lni qu'elle et sa belle-sœur

Percy , corte.

Glena^

nous rejoindront blenliit sous volio .■^mi-r parle à sa fille eu welclie et elle lui répond

dans la

ncb

GLENDOWER

Elle persiste opiniâtrement. C'est une petite obstinée qu'aucune raison ne saurait persuader.

Lady Mortimer parle en welcbe à l^Iortimer. HORTIHBR.

Je comprends tes regards ; ce langage charmant qui coule de tes lèvres célestes, je l'entends à merveille, et sans la honte qui me retient, je te tiendrais tête dans une conversation de ce genre. [Lady Mortimer lui parle.) Je comprends les baisers, et toi les miens; c'est une lutte de sensibilité; mais je te le promets, mon amour, je n'aurai pas de repos que je n'aie appris ta langue ; car, dans ta bouche, le welche est aussi doux que des paroles ravissantes chantées par une reine dans un bocage, en s'accompagnant de son lulh.

GLENDOWER

Si vous vous attendrissez, vous allez la rendre folle.

Lady lylortimer parle de nouveau.

HORTIHER.

Oh ! dans cette langue, je suis l'ignorance même.

GLENDOWER

Elle vous dit de vous asseoir sur ces joncs voluptueux et de poser sur ses genoux votre tête chérie; qu'alors elle vous chantera les airs qui vous plaisent, et fera descendre sur vos paupières le dieu du sommeil qui plongera vos sens dans un délicieux assoupissement, sorte de crépuscule entre la veille et le sommeil, comme l'heure qui sépare le jour de la nuit, avant que le char du soleil commence â l'orient sa course radieuse.

UORTIUER.

De tout mon cœur. Je vais m'asseoir et l'entendre chanter. Pendant ce temps, noire traité sera rédigé, je présume.

GLENDOWER

Asseyez-vous. Les musiciens que vous allez entendre planent dans les espaces de l'air i mille lieues de nous, et cependant ils vont être ici d.ius un moment. Asseyez-vous et écoutez.

HOTSPUR

Viens, Catherine , lu es parfaite quand tu es couchée; allons, étends-toi sur ces nattes, que ji repose ma tête sur tes genoux.

LADT rERCT.

Va-t'en, écervelél

Glendo

r prononce (^elques sique se fait i

lots welches; puis la mii' a tendre.

nOTSPOR.

Je vois maintenant que le diable entend le wclche, et je ne m'étonne plus qu'il soit si fantasque. Par Kotre-Danic; il est bon musicien.

L*DÏ PERCY.

Alors vous devriez être musicien par excellence, car vous êtes un composé des plus étranges ma-

JHÙMU I\

uies. Bouche close, mauvais sujet; icoutci celte lady chanter une chansoa galloise.

HOTSPun.

J'aimerais autant entendre Lady, ma chienne, hurler en irlandais.

LADT PERCY.

Veui-tu avoir la tête brisée?

HOTSPBR.

Non.

LADY PERCY

Eh bieni tiens-toi tranquille.

HOTSPOR.

Pas davantage. C'est une manie de femme.

lADY PERCY.

Va; Dieu te conduise!

HOTSPDR.

Au lit de la jolie Galloise?

lADY PERCY.

Que dites-vous U?

HOTSPDR.

Silence t elle chante.

Lady Mortinicr cliaûtc une cliaiisou galloise. HOTSPUR.

Allons, Catherine, il faut que tu chantes à ton tour.

LADY PERCY

Non certes, Dieu me bénisse I

HOTSPDR.

Non certes. Dieu me bénisse ! Mon cœur, tu jures comme la femme d'un confiseur I Dieu me bénisse I aussi vrai que je vis! Dieu me soit en aide! aussi vrai qu'il r.iit jour ! tu jures en termes clégans et choisis, comme si dans tes promenades tu n'avais jamais été plus loin que Finsbury '. Exprime-toi, ma Catherine, en véritable lady; jure en termes bien ronflans, et laisse les protestations doucereuses aux muscadi-ns en velours et aux citadins endimanchés. Allons, chante.

LADY PERCY

Je ne veux pas chanter.

HOTSPDR.

C'est un signe certain de vocation pour le métier de tailleur et de précepteur de merles. Si les actes sont rédigés, dans deux heures je serai parti ; et alors venez quand vous voudrez.

Il sort.

GLENDOWER

Allons, allons, lord Mortimer ; autant l'impétueux lord Percy met d'ardeur à partir, autant vous y mettez de lenteur. En ce moment, notre traité doit être rédigé; allons y apposer notre sceau, et ensuite à cheval sur-le-champ I

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