‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 92 sur 633 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Londres.— Une rue.

irriie SIR JOHN FALSTAFF, suivi de son petit PXG^, qui porte son epée et son bouclier.

FALSTAFF

Eh bien, colosse, que dit le docteur de mon urine?

LE PAGE

Monsieur, il m'a dit que l'urine, par elle-même, était bonne et saine, mais que la personne à laquelle elle appartenait, pouvait être attaquée de plus de maladies qu'elle ne se l'imaginait.

FALSTAFF

Il semble que chacun se Casse une gloire de tirer sur nmi. L'homme, cette sotte créature d'argile, ne peut rien exprimer qui provoque le rire, si je n'en suis l'auteur ou le sujet. Je ne suis pas seulement spirituel pour mon compte; je suisencore cause de tout l'esprit que peuvent avoir les autres. En marclianl ainsi devant toi, je ressemble a une truie qui aurait écrasé sous son poids tous ses petits, hormis un seul ; si le prince t'a mis à inOn service dans un autre but que de faire ressortir ma personne, dis que je manque de jugement. Mandragore', tu figurerais mieux comme bouton A mon chapeau que comme valet à ma

- Ilei'Le r.ibulemc, à laquelle on supposall la furmeliu. ni,.inH. Ou connaît U Mandragore de Matliiavel. {Nale tilt trtttlitcteitt: ^

sui'.e; c'est pour la première fois que j'ai une agathe pour laquais; toutefois, je ne te monterai ni sur or ni sur argent; mais je te mettrai dans quelque grossière enveloppe, et t'enverrai à Ion maître, mon bijou, au prince ton luaitrc, cet adolescent qui n'a pas encore de poil au menton. Il me poussera de la barbe sur la paume de la main avant qu'il n'en ait sur les joues; et pourtant, il n'a pas de honte de vous dire qu'il a nue face royale ; elle n'est encore qu'ébauchée, et Dieu ne ferait pas mal de lui donner le dernier coup de rabot. C'est une face royale comme celles qui sont sur les monnaies; elle ne fera jamais gagner six pences à un barbier; et cependant, on dirait à lui voir lever la crête, qu'il était déjà homme quand son père n'était encore que jouvenceau. U se peut qu'il ait pour lui-inémc beaucoup d'estime; mais pour le moment, il n'est pas très-avant dans la mienne, je lui en dimne ma parole. — Que dit maître Dumblelon, au sujet du salin que je lui ai demandé pour me faire un manteau court et des culottes?

LE PACE

Il dit, monsieur, qu'il faut lui donner de meilleur répondants que Bardolphe; il ne prendra ni son billet ni le vôtre ; il veut d'autres sûretés.

FALSTAFF

Qu'il soit damné comme le mauvais riche! que la langue lui brûle mille fois plus encore". L'impudent Achitophel! le gueux I le gredinl tenir un gentilhomme le bec dans l'eau, et puis exiger des sûretés! Ces manans-là portent maintenant les talons hauts, et un paquet de clefs à leur ceinture ; et lorsqu'un homme s'est honnêtement endetté avec eux, ils lui demandent des sûretés. J'aimerais autant qu'on nie mit de la mort aux rats dans la bouche, que de me la fermer avec ce mot de sûretés. Je comptais, foi de chevalier, qu'il m'enverrait vingt-deux aunes de satin, et c'est une demande de sûretés qu'il m'envoie. Allons, il peut dormir en sûreté, car il porte la corne d'abondance, et l'infidélité de sa femme perce au travers ; et lui, il n'en voit rien, quoiqu'il ait sa propre lanterne pour s'éclairer. Où est Bardolphe?

LE PAGE

U est allé à Smithlield" pour acheter un cheval à votre seigneurie.

FALSTAFF

Lui, je l'ai acheté .\ Saint-I'aur", et il va m'acheter un cheval à Smithfield. l'our peu que je me

• Allusion i la parahole du niauval,.^ riche i|Ui implore^ une goutte d'eau pour rafraicliir sa langue, de ce même I.aiare à qui il relusjil naguère les miettes tombées de sa lable splendide. (JVo'c tlit IraUiicleur.)

■• Marehd aux bestiaux, à Londres. (.\o(c du l.tttlitf tett,:)

•■• C'était le lieu du rcndctvous des oisils et filous de l.i.iidies. Tout ce passage est la paraphrase d'un vieux [tioveibe anglais. \^Sfolc tilt Iftttlitcteiir.)

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

procure une femme dans quelque mauvais lieu, je serai bien loti : j'aurai fait emplelte d'un fripon, d'une rosse, el d'une catin.

Anivenl LE LORD GRAND JUGE,eî un GENTIL- HOMME de sa maison.

LE PAGE

Monsieur, voici le lord qui a fait arrêter le prince pour l'avoir frappé à l'occasion de Bardolphe.

FALSTAFF

Suis-moi; je ne veux pas le voir.

LE Cr.AND JUGE.

Quel est cet homme qui passe?

LE GENTILHOMME

Sous le bon plaisir de votre seigneurie, c'cat Falstair.

LE GRAND JUGE

Celui qui était im|)liqué dans l'affaire du vol?

LE GENTILHOMME

Lui-même; mais il a depuis rendu d'imporlans services à Shrewsbury; et, à ce que j"ai entendu dire, il va remplirun emploi dans l'armée du lord Jean de Lancastre.

LE GRAND JUGE

Il se rend à York? Appelez-le.

LE GENTILHOMME

Sii' John Falstaff!

FALSTAFF, à soH page.

Dis-lui que je suis scjurd.

LE PAGE

Parlez plus haut; mon maitre estsourd.

LE GRAND JUGE

Sans nul doute, il est sourd aux conseils salutaires. Allez, tirez-le par le coude ; il faut que je lui parle.

LE GENTILHOMME

Sir John, —

FALSTAFF, Se retouniatil.

Comment, maraud, m«ndier à ton âge! N'y al-il plusde guerres? plus de moyens de s'occuper î le roi n'at-il pas besoin desujets? lesrebellesde soldais? Bien qu'il n'y au qu'un parti qui soit le bon, et que celui-là seul soit honorable, néanmoins, il y a plus de honte à mendier qu'à servir, même dans le mauvais parti, fùt-il plus mauvais ciue ne peut le rendre le nom de rébellion.

LE GENTILHOMME

Vous vous méprenez sur mon compte, monsieur.

FALSTAFr.

Ai-je dit que tu étais honnête homme? si je l'avais dit, sauf le respect dû à ma double qualité de chevalier et de militaire, j'en aurais menti par la gorge.

LE GENTILHOMME

Mettez donc de côté, je vous prie, votre double

• .Sir Willi.iiii C^.oi-iw liJlit,luri)i, (^.J/l- ,1,1 Iruiliic

ml JUB'- '!'■ I.'

qualité de militaire et de chevalier; et permettezmoi de vous dire que vous en avez menti par la gorge, si vous dites que je ne suis pas un honnête homme.

Moi, que je te permette de me dire celai que je mette de côté ce qui m'est inhérent ! si tu obtiens de moi cette perniissiou-là, je veux qu'on me pende; si tu la prends de ton chef, mieux vaudrait pour toi être pendu. Maudit recors, vat'en I

LE GRAND JUGE

Sir John Falstaff, j'ai un mot à vous dire. FALSTAFF , faisant semblant d'apercevoir te grand juge pour la première fois.

Mylord, j'ai l'honneur de saluer votre seigneurie; je suis charmé devoir votre seigneurie prendre l'air : on m'avait dit que votre seigneurie était malade. J'espère que c'est par l'avis de votre médecin que votre seigneurie sort aujourd'hui. Quoique votre seigneurie n'ait pas tout-à-fait dit adieu à la jeunesse, cependant l'âge avance, la vieillesse commence à se faire sentir; et je sup- ! plie humblement votre seigneurie d'avoir de sa santé un soin respectueux.

LE GRAND JUGE

Sir John, je vous avais fait dire de passer chez moi avant votre départ pour Shrewsbury.

FALSTAFF

Avec la permission de votre seigneurie, j'apprends que sa majesté est revenue du pays de Galles passablement chagrine.

LE GRAND JUGE

Il n'est pas question de sa majesté. Vous ne vous êtes pas soucié de venir quand je vous ai envoyé chercher.

J'apprends en outre que sa majesté a éprouvé une nouvelle attaque de cette maudite apoplexie.

LE GRAND JUGE

Dieu lui rende la santé : Permettez-moi, je vous prie, de vous parler.

FALSTAFF

Cette apoplexie est, selon moi, avec la permission de votre seigneurie, une espèce de léthargie, une sorte d'épaississement du sang, comme qui dirait un bourdonnement d'oreilles.

LE GRAND JUGE

Qu'e ce que

>t-ce que vous me contez là ? que cela suit cela voudra.

Le mal provient d'un excès d'aflliction, d'une trop grande tension de l'esprit et de la perturbation du cerveau. C'est un effet dont j'ai lu la cause dans Galion : c'est une sorte de surdité.

LE GRAND JUGE

Vous êtes, je pense, atteint de la même niala die; car vous iicnlcudez pas ce que je vousdia

HENRI IV

Fcrl bien, mjlord, fort bien; mais avec la permission de votre seigneurie, je crois plutôt que je suis atteint île la maladie de l'inattention, du mal qui consiste à ne pas écouter.

LE GRAilD JUGE.

En vous punissant par les talons', on i^uérirait vos oreilles, et je me chargerais volontiers d'élre votre médecin.

FALSTAFF

Je suis pauvre comme Job, mjlord; mais pas lout-à-fait aussi patient. Votre seigneurie peut, en ce qui concerne ma pauvreté, me prescrire la recelte de l'emprisonnement; mais pour ce qui est de mon exactitude à me conformer à vos prescriptions, cela peut raisonnablement faire la matière d'un doute.

LE GRAND JUGE

Je vous avais envoyé chercher pour vous entretenir d'une affaire dans laquelle il y allait de votre vie.

FALSTAFF

Et moi, conformément à l'avis de mon conseil Icgal, J'ai cru devoir ne pas me présenter.

LE GRAND JUGE

Le fait est, sir John, que vous vivez dans une grande infamie.

FALSTAFF

Un homme de mon volume ne peut se contenter à moins.

LE GRAND JDGE.

Vos ressources sont minces et vos dépenses énormes.

FALSTAFF

Je voudrais que le contraire eût lieu; du reste, ce n'est pas ma dépense, mais ma panse qui est grande.

LE GRAND JCGE.

Vous avez égaré et perverti le jeune prince.

FALSTAFF

C'est bien plutôt lui qui m'a égaré : mon ventre m'empêche de voir devant moi; il est le chien qui me guide.

LE GRAND JUGE

Allons, je ne veux pas rouvrir une blessure fraîchement cicatrisée; vos services dans la journée de Shrewsbury ont un peu blanchi voire nocturne exploit de Gadshill. Dans des temps moins troublés que les nôtres, les choses ne se seraient point passées pour vous d'une manière aussi tranquille.

FALSTAFF

Mylordî

LE GRAND JCGE.

Mais puisque tout est arrangé, restez-en là; n'éveillez pas le loup qui dort.

FALSTAFF

Éveiller un loup ne vaut guère mieux que de flairer un renard.

- Kd vous CDD.

l.icg,. ,l,ns lequel du traducteur.)

ail les talons pris. (Noie

LE GRASD JCGE.

Vous êtes comme une chandelle aux trois quarts usée.

FALSTAFF

Viius voulez dire un énorme cieige pascal, tout de suif. La comparaison me va comme de cire

LE GRAND JCGE.

Il n'y a pas à votre barbe un poil blanc qui ne dût avoir quelque chose de grave.

FALSTAFF

Quelque chose de gras '.

LE GRAND JUGE

Vous suivez partout le jeune prince, comme son mauvais ange.

FALSTAFF

Non, mylord: les anges sont d'une substance éthérée et diaphane; moi, je suis un corps opaque. On fait si peu de cas du mérite dans notre siècle positif, que l'homme \aillant en est réduit à se faire conducteur d'ours; le talent se fait garçon de cabaret, et toute son habileté se résume dans la carte à payer. Toutes les autres facultés de l'bomme sont tellement dénaturées par la perversité du siècle, que je n'en donnerais pas un fétu. Vous qui êtes vieux, vous ne tenez aucun compte de nos capacités à nous autres jeunes gens; c'esi avec l'amertume de votre bile que vous jugez la chaleur de nos sens: et de notre côté, nous qui a\ons le sang jeune, nous sommes parfois, je l'avoue, un peu mauvais sujets.

LE GRAND JUGE

Voulez-vous donc vous donner pour jeune, vous qui portez tous les signes de la vieillesse? n'avezvous pas l'œil humide, la main sèche , le teint jaune, la barbe blanche, des jambes grêles et un gros venire? n'avez-vous pas la voix cassée, l'haleine courte, le menton large, l'esprit étroit? lout dans vous n'est-il pas fléiri par l'âge 7 et vous osez vous dire jeune ? oh I fi, (i, fi, sir John !

FALSTAFF

Mylord, je suis né sur les trois heures de l'après-midi avec une tête blanche et un venlre déjà rondelet. Pour ce qui esc de ma vois, je l'ai perdue â force de crier et de chanter des cantiques. Quant â vous donner d'autres preuves de ma jeunesse, je n'en ferai rien; la vérité est que je ne suis vieux que de jugement et de capacité ; et celui qui veut hasarder contre moi mille marcs à qui fera les meilleurs entrechats, n'a qu'à me prêter l'argent, et je suis son homme. Quant au soufflet que vous a donné le prince, il vous l'a dunné en prince impoli, et vous l'avez reçu en lord raisonnable. Je lui en ai fait des reproches, et le jeune lion fait pénitence, non dans un cilicc, mais dans la soie, non en se couvrant de cendres, mais en sablant du vin vieux.

* H va sans dire que loul en reslant fidèle au sens, nous avons traduit lesjeui de mois du lixle par des équivalent. (Afote du traducteur.)

LE r.niND JUGE.

Allons 1 Dieu vi^uille donner au prince un meilleur cumpagnon !

FALSTAFF

Dieu veuille donner au compagnon un meilleur princel

LE GRAND JUGE

11 paraît aue le roi vous a séparés. Vous allez, dii-on, rejoindre lord Jean de Lancaslrc, qui marche contre l'archevêque et le comte de Northumbeiland.

FALSTAFF

Oui, c'est un service dont je suis redevable à votre charmante imaginaiive. Mais vous tous qui restez chez vous dans les bras de la paix, priez Dieu que les deux armées n'en viennent pas aux mains par une journée chaude ; car je n'ai pris avec moi que deux chemises, et je ne compte pas transpirer beau coup. Dans le cas où il ferait chaud, si je brandis autre chose que ma bouteille, je veux ne cracher blanc de ma vie. Il ne se présente jamais une entreprise périlleuse qu'à l'instant même on ne m'y fourre. Que diable! je ne puis pas durer toujours. Mais je reconnais là mes Anglais. Quand ils ont quelque chose de bon, ils vous le mettent à toutes sauces. S'il est vrai que je sois vieux, comme on le prétend, on devrait bien me donner un peu de repos. Plut à Dieu que mou nom inspirât moins de terreur à l'ennemi ! J'aimerais mieux être rongé jusqu'aux us par la rouille, qu'usé jusqu'à la ourde par un mouvement perpétuel.

LE GIUND JUGE.

Allons, soyez honnéic homme, soyez honnête homme ; et que Dieu bénisse vos armes I

Votre seigneurie veut-elle me prêter mille livres sterling pour m'équiper?

LE Cr.AND JUGE.

Pas un penny, pas un penny; je craindrais de vous surcharger; vous êtes déjà bien assez lourd. Adieu, recommandez-moi au souvenir de mon cousin Westmoreland.

Le Grand Juge ei le Gentilhomme s'éloignent.

FALSTAFF

Si je le fais, je veux bien qu'on m'assomme avec un marteau à trois manches. Vieillesse et avarice sont aussi inséparables que jeunesse et paillardise. L'une a pour fléau la goutte; l'autre des conséquences non moins désagréables; c'est ce qui me dispense de les maudire toutes deux. — Pagel —

LE PAGE

Monsieur?

FALSTAFF

Combien y a-t-il dans ma bourse?

LE PAGE

Deux schellings six pences.

FALSTAFF

Je ne vois pas de remède à cette maladie de consomption dont ma bourse est atteinte : ein-

] prunier ne fait que prolonger le mal; mais il est I incurable. Va porter cette lettre a niylord de Lan- 1 castre; celle-ci au prince; cette autre au comte deWestmoreland; en voici une pour la vieille dame Ursule, à qui j'ai promis toutes les semaines de l'épouser, depuis que le premier poil blanc a fait sur mon menton acte de présence. Dépêche-toi, tu sais où tu dois me rejoindre. (Le Page s'é' loigne. ) Peste soit de la goutte ou de la paillardise ! c'est l'une ou l'autre qui me fait souffrir à l'orteil. Qu'importe que je boite? Il n'y a pas de mal à cela; c'est à la guerre que je m'en pren- ii drai, et ma pension n'en sera que plus raisonnable. Un habile homme met tout à profit ; je sau rai tirer parti même de mes infirmités.

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