‹ Œuvres du cardinal de Bernis ... Collationnées sur les textes des premières éditions, et classées dans un ordre plus méthodiqueChapitre 12 sur 96 · L'ATHÉISME · texte numérisé non relu

L'ATHÉISME

ARGUMENT

Examen det prinçipet de no* erreart et de nos prëjagés. L*idéc de Dieu ne dëme point de cee principes. PreuTei moralei et physiques de l'existence de Dîen. Opinion de Bayle réfutée. L*lle des athées.

Ainsi que sur ces monts qui bordent l'Italie Le rideau de la nuit s'élève et se replie Au moment que Faurore , à son premier réveil , Annonce à Tunivers la marche du soleil : Déjà de Torient la rive est éclairée ; Le midi s'ouvre aux traits d'une clarté dorée ; Le couchant s'embellit et s'anime à son tour ^ Mais la nuit vers le nord conserve encor sa cour Un feu pur cependant fait pâlir les étoiles ; L'obscurité s'enfuit en déchirant ses voiles ; Les parfums du matin s'exhalent dans les airs ; L'éclat de l'orient réfléchit sur les mers : Enfin le jour triomphe , et la nature entière S'abandonne au soleil, qui lui rend la lumière.

Ainsi ta clarté pure, auguste Vérité, Perce insensiblement la triste obscurité Que répandit jadis Terreur du paganisme; Devant toi disparoH le vain polythéisme ; Et tes rayons , croissant comme Tastre des cieux , Des peuples aveuglés vont éclairer les yeux.

L'Orgueil , qui voit en paix finir Tidolàtrie , Par des excès nouveaux signale sa furie ; Il triomphe toujours : les sages abusés Ont refusé Tencens k des dieux supposés ; Mais , s'ils ont rejeté des fables contestées , Ils lèvent aujourd'hui l'étendard des athées ; Ils refusent un maître aux éléments divers; C'est la fatalité qui régit l'univers; L'intelligence en vain réclame l'harmonie , Ils ne reconnoUront de dieu que leur génie.

Je t'annonce aux mortels ; pardonne. Etre puissant : Ton nom seul prouve un Dieu ; qui te nomme te sent. Pourquoi par des discours confondre l'imposture? L'esprit devroit se taire 011 parle la nature. Qu'on démasque le faux par le raisonnement; Pour connoltre le vrai cédons au sentiment. C'en est donc fait, grand Dieu, je sors de la carrière ! Mais ton bras m'y retient et ferme la barrière : Tu veux que de l'Orgueil j'abatte les remparts ; Que sur toi malgré lui je fixe ses regards; Que je lève le voile étendu sur ta gloire ; Qu'il l'adore lui-même en refusant d'y croire ; Qu'offusqué , poursuivi par l'éclat de tes yeux , Il regrette l'horreur qui règne aux sombres lieux ,

Surpris de ne pouvoir en&nter des systèmes, Qu'ausein mêmede Dieu, qu'attaquentsesblasphèmes. J^obéis a tes lois : guide mes pas tremblants , Et réunis ta force à mes foibles talents.

Si Fbomme veut sonder la source intarissable De toutes les erreurs dont le fardeau Taccable, Il verra surnager dans ce gouffre profond La croyance d'un Etre éternel et fëcond. Cette foi , qui remplit le ciel , la terre , et l'onde , Plus vieille que l'erreur, touche au berceau du monde; Inaccessible aux sens elle naît de l'esprit, La raison la soutient, et le cœur la nourrit; Rien ne peut arracher ses profondes racines ; Ses rameaux se font jour à travers les ruines Des empires , des mœurs , des âges inconstants ; Elle embrasse le cours de la marche du temps. Et son trône repose au sein de la nature.

L'ordre de l'univers , sa superbe structure , Ses membres assortis , en tout temps , en tout Heu , Appelés à témoins , nous annoncent un Dieu ; Nous, nos biens et nos maux, nos vertus et nos crimes. Attestons les effets de ses décrets sublimes : Enfin , par les devoirs de la société , Par la rigueur des lois, par leur nécessité. On voit que si jadis nos voisins , nos ancêtres , Forcés par le besoin , se donnèrent des maîtres, L'assemblage étonnant de tant d'être divers Demande et reconnoît un maître a l'univers. Cherchons si cette foi , cette antique croyance , Dans nos vains préjugés a pu prendre naissance.

CHANT TROISIEME. lai

La raison , ce flambeau que le souffle divin Alluma pour guider chaque homme vers sa fin , Ne nous trompe jamais quand Tobjet qu'elle éclaire , Limité , naturel , répond à sa lumière , Et quand , à notre esprit clairement présenté, Par Terreur de nos sens il n'est point infecté. Notre ame ambitieuse excède sa puissance , Et nos sens quelquefois offusquent Tévidence : Ainsi quand la raison jious égare et se perd , Son objet est toujours trop grand , ou mal offert. Trop peu voir est le sort de l'humaine nature , Juger mal est en nous l'effet de l'imposture : De ce double défaut naissent les préjugés Dont depuis six mille ans nous sommes assiégés.

L'existence d'un Dieu constamment reconnue De ces sources d'erreurs est-elle descendue? Seroit-ce des humains surpasser le pouvoir Que d'adorer un Dieu, d'y croire sans le voir? Il est vrai que l'objet est immense et suprême, Qu'il ne sera jamais compris que par lui-même. Mais, sans nous arrêter à des subtilités. Séparons l'existence et les propriétés.

Je sens une ame en moi que je ne puis comprendre : Des doutes vainement cherchent a me surprendre ; Son action me frappe , et dans ses attributs Mon esprit égaré ne se retrouve plus.

Leibnitz , qui parcourut d'une rapide vue Le sein de l'infini , vit-il son étendue? Et put-il asservir aux lois de son compas L'espace qui renait et s'étend sous nos pas?

Il suffit donc, grand Dieii,*pour t*aimer, teconnoitre, De sentir le besoin que le monde a d'un mattre ! Terrassé par Féclat de la Divinité ^ L'Orgueil même souscrit k sa nécessité.

Ainsi ton existence , offerte à nos lumières , N'a jamais excédé nos facultés grossières : L'objet leur étoit propre; a-t-on pu l'altérer? Ou l'a-t-on obscurci pour mieux nous égarer?

Deux principes d'erreur ont couvert d'un nuage Les difïërents objets que notre ame envisage : L'un , séparé de nous , tel que l'illusion Que produisent l'exemple et l'éducation , Les faux raisonnements , l'habitude commode , Et le torrent enfin du siècle et de la mode ; L'autre , inhérent k nous , tel que l'eflfet trompeur Des images y des sens , des passions du cœur.

Principes des erreurs dont l'univers abonde, Est-ce vous qui donnez un souverain au monde? La seule instruction a~t-elle en mon berceau Eclairé mon esprit sur cet être nouveau? Je le sais , les discours , l'exemple de nos pères , Impriment dans nos cœurs de profonds caractères Qui résistent au temps et même k la raison; Le vice et la vertu , dans la jeune saison , Peuvent facilement , par la voix de nos maîtres , Nous rendre k nos devoirs ou fidèles ou traîtres. L'instruction commande au reste de nos jours; Dans le bien ou le mal elle fixe leur cours : Mais comme elle dépend et des mœurs et des âges , Que des états divers elle suit les usages,

CHANT TROISIÈME. i<i3

Seule auroit-elle pu conserver en tout lieu Ce sentiment commun qui nous attaehe a Dieu? De Féducation la méthode est errante , Elle suit de nos mœurs la forme difiërente ; Sauvage chez le Scythe , et molle k Sybaris , Elle endurcit les cœurs , énerve les esprits. Ici par ses leçons nous devenons fèroces , Elle érige en exploits nos vengeances atroces , Et, soumettant la gloire aux décrets des hasards, Proscrit Fhumanité qui fuit avec les arts ; Plus loin elle forma ces nations barbares Qui s'enivrent d'un sang dont les rois sont avares , D'un sang sur qui Dieu seul et l'état ont des droits , Et qui ne doit couler que pour venger les lois.

C'est elle en même temps qui dans les murs de Rome Éclairoit les humains sur la grandeur de l'homme , Qui , pour former les cœurs des Gâtons , des Brutus , Paroissoit inventer de nouvelles vertus.

Pourquoi donc tour a tour ses diverses maximes Ont-elles protégé l'innocence ou les crimes? C'est qu'impar&ite en soi, sujette au changement, Elle n'est pas toujours unie au sentiment : L'instruction varie, et non pas la nature; On ne peut l'efiacer quoiqu'on la défigure ; Vivante au fond des cœurs , malgré tous nos mépris , Elle épouvante encor le vice par ses cris. L'instruction , la mode , et la fausse éloquence , Sur des peuples entiers étendent leur puissance : Mais leur foible pouvoir n'est jamais général; Etranger à leur cœur, il s'y soutiendra mal.

Toute la terre a cru qu'il est un premier Etre ; L'univers est toujours soumis à ce grand maître : Ce sentiment commun ne s'est point démenti ; Des sources de Terreur il n'est donc point sorti : Les peuples ont changé de mœurs et de langage ; Dieu seul , toujours connu , subsiste d'âge en âge : La nature l'ofFroit à nos premiers aïeux ; Elle doit l'annoncer à nos derniers neveux : Notre œil s'ouvre aux rayons de sa gloire éternelle ; Notre ame le publie ; et l'ame est immortelle.

Qu'on ne dise donc plus que nos législateurs , Pour nous donner un frein , devenus imposteurs, Nous ont transmis d'un Dieu la (àble politique. Nous connoissons l'auteur de chaque république , L'âge brillant des arts ne s'est point effacé ; Et le culte d'un Dieu se perd dans le passé. Ainsi Numa , Lycurgue , ont vu son existence Sur l'univers soumis régner sans résistance : Leur adresse abusa de la foi des humains , Ce trésor précieux s'altéra dans leurs mains ; Par-la l'instruction , loin de donner l'idée D'un. Etre universel, Fa souvent dégradée.

Le principe éloigné de nos faux jugements N'a donc pas de son culte assis les fondements. Voyons si les erreurs dont la cause est prochaine Ont pu rendre de Dieu l'existence incertaine.

L'illusion des sens , les penchants de nos cœurs, Ont soumis l'univers à leurs charmes trompeurs ; Rien n'a pu résister a leurs armes fatales ; C'est par eux qu'ont régné les erreurs générales.

CHANT TROISIÈME. laS

Ainsi , sur le rapport de nos sens effrayés , Nous n*ayions pu comprendre un monde sous nos pies; Cette grossière erreur agita des synodes , Et la raison bien tard sauva les antipodes.

Ainsi , de siècle en siècle et dans tous les pays , Par l'erreur de leurs sens les peuples éblouis De l'obscure ignorance ont respecté les voiles , Et cru l'astre du jour plus grand que les étoiles. Qu'on ajoute à ces traits le long aveuglement Que Copernic reproche k notre entendement ; Chaque jour nous arrache a nos erreurs premières , Et répand sur nos yeux de plus pures lumières.

Passions de nos cœurs , prestiges de nos sens , Contre l'Etre éternel vous êtes impuissants. Invisible , les yeux ont refusé d'y croire ; Immense , notre esprit s'est perdu dans sa gloire ; Juste y nos passions ont rejeté ses lois : Malgré tant d'ennemis déchaînés à la fois, Il triomphe toujours, et sa brillante image. De nos sens obscurcis dissipe le nuage. Il est vrai que long-temps son culte révéré Dans le sein de l'erreur languit défiguré ; Nos sens, trop attachés à des signes frivoles, Chargèrent les autels de bustes et d'idoles ; L'imagination , craignant de rassembler Des attributs qu'à peine elle peut démêler, Peupla les éléments de déités nouvelles ; La irible les rendit faciles ou cruelles ; Bientôt l'autorité consacra nos désirs , Et la Religion s'unit à nos plaisirs.

ia6 LA RELIGION VENGÉE.

Partout les préjugés ont voulu te détruire.

Dieu puissant! Croyons donc qu'ils ne pouvoientproduire

Un sentiment commun à tant de nations ,

Si contraire k nos sens j si dur aux passions.

Que l'incrédulité renonce à son système :

La vérité se montre , et s'accroît d'elle-même :

On l'obscurcit en vain ; sitôt qu'elle a parlé

L'illusion n'est plus , et son temple a croulé.

Nous avons de l'erreur éclairé l'origine, Suivi les vains détours que l'impie imagine ; Ainsi j sans dévoiler par des traits plus nouveaux L'autorité du vrai , l'illusion du £siux, Cherchons Dieu dans nos cœurs , et non dans l' imposture : Il est toujours sans voile où règne la nature. Des sources de l'erreur il est temps de sortir , Et de sonder notre ame où Dieu se fait sentir.

Quoi ! la fatalité gouverneroit le monde ! Le destin règneroit sur cette terre immonde ! L'injuste impunément de son pied fastueux Ecraseroit le front de l'homme vertueux ! La crainte qui retient la licence effrénée , Et l'espoir qui nourrit l'innocence enchaînée , Ce charme de nos cœurs , la douce humanité , S'éteindroit sous le joug de la nécesy té ! Quel monstre a pu vomir ces affreuses maximes, Qui chassent les vertus et couronnent les crimes? C'est l'Orgueil , l'ennemi de l'ordre et de la loi ; Il a su tout corrompre , il veut seul être roi.

Si la Religion est cette union pure De l'Etre créateur avec la créature ,

Où Dieu ae manifeste aux yeux de notre esprit , Où rhonune connoit Dieu, Fadere et le chérit , Il ne faut que nous voir dans un miroir fidèle Pour croire qu elle existe et qu'elle est naturelle : Je suis , je vis , je sens , je raisonne , et je yeux ; Attributs séparés que Thomme unit entre eux. S'il n'existe ici-bas que pour traîner son être , Quelle aveugle puissance a pu le faire naître? S'il n'a dû que penser, d'où vient le sentiment? S'il n'a du que sentir, d'où part l'entendement? Quel est donc le destin de l'homme sur la terre ? Faut-il qu'à sa raison il déclare la guerre , Qu'il s'éloigne toujours de la voix qui l'instruit Pour suivre aveuglément l'erreur qui le séduit? Odieuse chimère , erreur insoutenable !

Ton destin, ô mortel, est d'être raisonnable. Mais quel sera l'emploi de ce flambeau serein Qu'une main invisible a caché dans ton sein? Où tendront tes projets , tes soins ? A te connoltre , A sentir le rapport du serviteur au maître , A comparer les biens par l'esclave reçus Au peu d'encens qu'il offre , à ses foibles tributs , A comprendre surtout qu'une main étrangère A tissu de tes jours la trame passagère , Qu'accident fortuit , Dieu te fait subsister.

Sur le bord du néant tu daignes m'arréter , O Principe éternel dont j'ai conçu l'idée ! Chaque instant par tes lois ma mort est retardée ; Si l'aurore a mes yeux annonce encor le jour. Si je jouis des biens qu'en fente son retour.

ia8 LA RELIGION VENGÉE.

Si mon sang y dirigé par des lois immuables , Parcourt de mes vaisseaux les branches innombrables, Si j*existe , en un mot , je le dois a tes soins : Tu veux que mes plaisirs tiennent a mes besoins , Que mes go&ts soient liés à mon foible génie , Que les biens et les maux forment une harmonie D^où résulte en mon cœur plus de simplicité , Moins d'orgueil y plus de force , et plus d'humanité. Je vois que mes penchants ont trop de violence , Qu'il faut que la vertu pèse dans la balance , Que je désire moins, que je raisonne plus : Loin de la pauvreté , loin des biens superflus , J'aperçois que l'amour, devenu légitime, Unit les citoyens par les nœuds de l'estime ; Que les impressions d'une pure amitié Réveillent dans nos cœurs cette douce pitié , Cet intérêt connu des âmes délicates , Par qui l'heureux Titus , plus grand que les Socrates Montra qu'il étoit homme , et qu'on ne l'est jamais Qu'en soumettant les cœurs à force de bienfaits : Je sens par mes besoins qu'il faut que ma tendresse Pour mes concitoyens s'alarme et m'intéresse ; Que la société demandera de moi Le zèle, l'union , l'honneur, la bonne foi. Alors, sans consulter les leçons des Chrysippes , Je vois mon cœur rempli des plus sages principes ; Et je m'écrie : O Dieu! s'il est si naturel De rendre aux bienfaiteurs un tribut solennel , Dois-je donc épargner l'encens et les guirlandes, Craindre de trop charger l'autel de mes offrandes?

CHANT TROISIÈME. laç)

Pour toi, par qui ces biens m'ont tous été renûs ! Pour toi, qui m'as donné la vie et des amis ! Non , le fils ne doit pas tant d'amour k son père , La fille tant de soins au salut de sa mère , Les peuples tant de zèle et d'honneurs à leurs rois , Que je rends de respects et de culte a tes lois. Mon père est l'instrument par qui ta main fèconde Du néant où j'étois me plaça dans le monde : Le roi qui me gouverne est un ambassadeur Chargé de tes bien&its, chargé de ta grandeur; De l'encens des François heureux dépositaire , Je vois qu'il le rapporte au pied du sanctuaire ; Tous les honneurs qu'on rend en ces terrestres lieux , Echappés aux mortels , retournent dans les cieux . A la Religion la nature enchaînée , En serrant son auteur, remplit sa destinée, Quand elle vient en nous par de cuisants remords Réveiller nos devoirs et susciter nos torts : Il n'est point de sauvage enterré sous sa hutte Dont le cœur ne se trouble au moment de sa chute ; Une affreuse lueur l'éclairé tristement.

Un sentiment confus le presse sourdement ; L'une lui peint l'horreur du crime qu'il médite ; L'autre, plus vif encor, l'alarme sur sa suite. D^où sortent ces lueurs et cette émotion ? Sont-ce les fruits tardifs de l'éducation? Errant dans les forêts, il n'a connu de maître Que l'aveugle besoin d'une guerre champêtre ; Né libre , il est lui seul sa justice et sa loi : Cependant près du crime il est saisi d'efifroi.

Beanis. q

i3o LA RELIGION VENGÉE.

Ah ! sans doute il respecte une voix qui le guide ^ Une main qui lui lâehe ou lui retient la bride : Sans doute Dieu caché dans le cœur des méchants , Présente le miroir a leurs afireux penchants. Esclaves révoltés ^ ils ont brisé leurs chaînes; Il les efiraie alors par la crainte des peines , Les poursuit en courroux, et sur leurs noirs fbr&its Quvre des yeux vengeurs qu'il ne ferme jamais. Tout remords avertit qu'en tombant dans le vice • On trahit la nature , on arme la justice. Ainsi notre ame annonce un Principe éternel Reconnu par le juste et par le criminel.

Si je hors de mon cœur pour mieux te reconnoitre , Quel spectacle éclatant devant moi va paroltre ! Quel ordre ! quels rapports ! Les prodiges des cieux T'annoncent à la terre , et la terre à nos yeifx. Dévoile donc, Seigneur, dévoile ton ouvrage. Et que l'aveugle même y trouve ton image.

Dans ce cercle infini de principes nombreux , De ressorts dififêrents qui s'unissent entre eux , N'est-il aucun dessein , aucune fin prochaine , Nulle main qui soutienne et dirige la chaîne De tant de corps brillants dans les airs suspendus , De tant d'êtres divers et jamais confondus ? Partout où les effets émanent de leurs causes , Où l'on voit rayonner le principe des choses , Croyons sans examen qu'un habile artisan D'un chef-d'œuvre pareil a dessiné le plan. Ainsi quand nous sondons l'étonnante nature Du corps dont notre esprit anime la structure ,

CHANT TROISIÈME. i3i

Nous jugeons que nos yeux , voilés par le sommeil , Se ferment quand la nuit a chassé le soleil ; Qu inutile au repos du corps qui se délasse , La lumière du jour s* obscurcit et s'efface : Mais lorsque du sommeil le voile est déchiré , Mon œil cherche le ciel, et le trouve éclairé.

Prodige encor plus grand ! mou estomac digère , Et change en ma substance une sève étrangère Qui dilate mon cœur , anime mon cerveau ; L'onde que ce matin j'ai bu dans le ruisseau Vient de grossir un sang dont les flots invisibles Chargent mes ner6 d'esprits et les rendent flexibles : Semblables au Méandre , ils paroissent errer ; Mais je ne vivrois plus s'ils pouvoient s'égarer. Quel auteur, quelle main a dirigé l'enceinte Et les détours subtils de ce grand labyrinthe?

Si nous considérons l'accord harmonieux Des autres corps placés sous la voûte des cieux ; L'air , ce pur aliment de la nature entière , En rayons colorés nous porte la lumière ; 11 rafraîchit la terre , il émaille les fleurs , De l'arc brillant d'Iris nuance les couleurs ; Il nourrit les accords des modernes Orphées , Et les accents flatteurs de ces trompeuses fëes Qui chantent nos plaisirs , nos passions , nos cœurs , Et tracent dans les airs l'histoire de nos mœurs. Chez l'air , a l'instant la nature appauvrie Est sans sève , sans fruits , sans chaleur et sans vie. D'où viennent ces rapports, ce commerce établi Entre les corps divers dont le monde est rempli ?

i32 LA RELIGION VENGÉE.

Pourquoi les cieux , roulant dans leur vaste étendue , Animent-ils un point qui s*échappe a la vue? Et pourquoi ce ciron , cet atome impuissant, Est-il lui-même un monde instructif, agissant? L'ordre le plus exact sur toutes ses parties Règne sans intervalle et les tient assorties; Mille insectes vivants nagent dans ses vaisseaux , Eux-mêmes habités par d'autres animaux : Mécanisme certain , dont Theureux Fontenelle Donne au sexe étonné la première nouvelle. Les astres , Tair, le feu , jusqu'aux marbres glacés , Renferment dans leur sein des mondes enchâssés ; Tout est peuple , tout vit : tout parle donc , tout crie Qu'il est un être , un Dieu , dont la sage industrie Façonna ces ressorts , régla ces mouvements , Et par des nœuds secrets lia ces éléments.

Mais toi , qui sur le front portes le nom d'athée , Ecoute la nature en ton cœur ^révoltée : Il est un Dieu , dit-elle , apprends qu'il est un Dieu ; Les prodiges du ciel l'annoncent en tout lieu ; La terre qui te porte et Taîr que tu respires , Toi , ton corps , ton esprit, même quand tu conspires Contre l'auteur divin qui prolonge tes jours , Soulevés contre toi , te l'annocent toujours : Ce concert éternel de toute la nature ^'est pas , ainsi que nous , sujet a Fimposture ; C'est le cri général des êtres arrangés , Exempts de passions, exempts de préjugés.

Tu vois étinceler ces brillants météores , Rayonner vers le nord ces nouvelles aurores,

CHANT TROISIÈME. i33

Ces globes enflammés qui traversent les airs : D'un maître universel ils respectent les fers •, Sans lui , comme un torrent on les verroit descendre , S'abîmer sur la terre ; et la réduire en cendre. Tu vois ces vastes mers dont les flots écumants Semblent vouloir s'unir aux autres éléments : Une montagne d'eau roule vers le rivage , Tous les écueils blanchis annoncent le naufrage ; Cependant l'onde approche et menace ses bords ; Mais un bras invisible en soutient les efïbrts ; La mer, à son aspect soumise et consternée y Abaisse devant lui son onde mutinée.

Si le monde physique exige un créateur, Dans le monde moral il faut un conducteur^ Un juge intelligent, qui par sa vigilance Excite la langueur , calme la violence , Et qui, toujours armé , ne laisse au criminel Que le fragile espoir d'un bonheur temporel : Sans le culte établi de ce juge suprême Toute société se détruit d'elle-même.

Non loin d'un bord connu des nochers effrayés, On voit sortir encor sous des murs foudroyés , Restes trop malheureux d'une lie consumée , D'effrayants tourbillons de soufre et de fumée. La nature , autrefois prodigue en ces climats , Prévenoit les humains , répandoit sur leurs pas Les faveurs du printemps , les trésors de l'automne , Et bannissoit les soins que la culture donne. Un peuple d'écrivains , de l'Europe proscrit. Aveuglés , corrompus par Terreur de l'esprit ,

i34 LA RELIGION VENGÉE.

^ Et lassés dés erreurs dont Tunivers abonde , Pour sauver leur raison cherchoientun nouveau monde, Oii loin des tribunaux on piit en liberté Asseoir les fondements de Tincrédulité , Et sur des bords exempts du pouvoir monarchique Etablir sans péril leur folle république. Bayle leur enseîgnoit qu'avec de sages lois On se passe aisément de prêtres et de rois ; Qu'un sénat composé d'bommes incorruptibles Retient mieux que la peur des enfers invisibles ; Que la crainte est un frein inutile aux méchants*^ Que la raison suffit pour régler nos penchants.

Les voilà rassemblés dans un coin de cette lie : Maîtres indépendants d'une terre fertile , Ils jouissent d'abord avec sobriété Des commodes abus d'une ample liberté ; Mais leurs cœurs, amoureux d'une gloire trop vaine , Etrangère au:^ vertus et toujours incertaine, Entraînés a la fin par l'aimant naturel , Se lassèrent bientôt d'un bien si peu réel. D'abord la Volupté, mère de tous les vices, Peupla ces bords heureux de Phrynés , de Narcisses , De leurs propres attraits lâches adorateurs , Tour à tour corrompus , tour a tour corrupteurs , Qui , fiers de n'encenser de Dieu que la nature , Loin d'écouter sa voix, étouffoient son murmure. Alors les passions , s'animant par degrés , Brisèrent du devoir les nœuds les plus sacrés : L'Orgueil , sous le manteau de la philosophie , Déroboit ses hauteurs ; l'Orgueil se déifie :

CHANT TROISIÈME. i35

Tel le chêne , caché sous Fécorce du gland ,

S* élève et porte au ciel son feuillage ondoyant.

Tout change : plus de lois , plus de patriotisme ;

La bienfaisance expire au sein de Tégoïsme.

A qui se plaindre alors? Quel est le tribunal

Réformateur d*un peuple où chaque homme est égal?

Des mai très, disoient-ils, dans la terre où nous sommes !

Aurions-nous quitté Dieu pour adorer des hommes !

Non , non ; notre destin est enfin éclairci : ^

On est esclave ailleurs , nous sommes rois ici ;

Le pouvoir est commun , tout est dans Téquilibr e ;

Qui respire notre air est sur de vivre libre.

Mais comment se soustraire aux fureurs d*un jaloux?

Contre un traître, un ingrat, qui nous défendra? Nous;

Nous-mêmes , juges nés de nos propres injures ,

Sans secours étranger punirons les paijures.

Tels étoient leurs discours. Mais par T impuni té

Le vice en peu de temps surprit T autorité ;

Et la licence enfin , rompant toutes les digues ,.

Inonda leur pays de pièges et d*intrigues.

De trahisons, de vols, de meurtres , et d*excès,

Qui , par les citoyens réprimés sans succès ,

Désolèrent bientôt ces plaines fortunées ,

Et rougirent de sang leurs rives étonnées.

Alors un cioyen , moins fou , moins criminel ,

Elevant ses regards vers le trône éternel :

Je reconnois , dit-il , ô toi , dont mon ivresse

M'a caché trop long-temps la profonde sagesse ,

Que Dieu seul est Tappui de toutes les vertus;

Nos cœurs par nos désirs sont trop tôt combattus ;

i36 LA RELIGION VENGÉE.

La raison luit trop tard , sa lumière obscurcie

Pénètre sans succès dans une ame endurcie ;

La probité vulgaire est un masque flatteur

Peu nécessaire au juste, utile à Timposteur;

Le fantôme des lois est un géant d'argile

Dont on trahit souvent la puissance fragile :

Toi seul , présent à tout , pèses nos actions y

Enhardis nos vertus , brides nos passions :

On éftiappe aux mortels , mais non pas à ta vue ;

L'ame qui fuit tes bras y retombe éperdue :

Il faut (et j'aurois dû, grand Dieu, moins différer),

Pour être vertueux, t'aimer et t'adorer :

Eclaire donc, Seigneur, cette coupable terre !

Il dit. Dieu Téclaira par le feu du tonnerre.

Un seul , sauvé des traits lancés du haut des cieux ,

Dans un fleuve brûlant vit fondre ces beaux lieux ;

La flamme les dévore , et cette lie charmante

Sous les coups de la foudre est encore fumante.

Le démon du blasphème est enfin étouffè, L'athéisme est vaincu; le ciel a triomphé. Découvrons si jadis la matière agissante Put rendre par degrés la matière pensante , Ou si Fintelligence , unie a tous les corps , De l'univers entier feit mouvoir les ressorts ^

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