D'EPICURE
ARGUMENT
L*Orgttei] y ne ponTant établir le pur athéisme, invite les philosophes à chercher Dieu dans les seules forces de la nature. Ké-* futation du système des atomes, embelli par Lucrèce. Eloge du cardinal de Polignac. Spiritualité, immortalité de Tame. Le matérialisme des anciens philosophes de la Grèce «st re« noQTelé par Spinosa.
Forcé de reconnoître un principe suprême
Qui ne dut son pouvoir et son rang qu'à lui-même ^,
Le superbe ennemi de la Divinité,
L'Orgueil , alloit plier sous son autorité ,
Quand de nouveaux auteurs , instruits à son école y
Ivres des vains succès d'une étude frivole ,
S'érigèrent en dieux , et , le compas en main ,
Aux mondes débrouillés tracèrent un chemin.
Leucippe , Démocrite , Epicure , Lucrèce ,
Cratès , Straton , Zenon , partagèrent la Grèce.
Leur système eût péri dans la nuit du tombeau \
i38 LA RELIGION VENGÉE.
Mais le chantre romain leur prêta son pinceau : Enflé du fol espoir d'arranger la nature , Lucrèce osa tracer les effets , la figure Des atomes roulants dans le vide des airs , Et de leur sein confus arracher l'univers ; L'ame cessa pour lors d'être immatérielle ; La matière essaya de se croire éternelle ; Et Fenfer , ranimé par ce nouveau poison , A FEtra tout-puissant ne laissa qu'un vain nom.
O vous , si nos accents touchent encor les ombres y. Si ma voix peut percer dans les royaumes sombres , Disciple séduisant d'un maître dangereux , Lucrèce , abandonnez le séjour ténébreux ; Contemplez vos lauriers épars et mis en poudre r Polignac le premier y fit tomber la foudre. Votre règne est passé , votre empire est détruit : Vous trompiez les mortels ; Polignac les instruit ; Vénus devant vos pas (aisoit marcher les Grâces; Minerve avec fierté les conduit sur ses traces : Aussi brillant que vous , plus sage , plus profond , Du gouffre où vous errez il a percé le fond. Que les arts réunis consacrent sa mémoire , Et couvrent son tombeau des rayons de leur gloire : En saisissant les traits à sa muse échappés , J'assurerai les coups que sa main a frappés ; La matière apprendra qu'aveugle et fortuite De l'horreur du néant l'Eternel l'a conduite Jusqu'à ce jour serein qui l'éclairé aujourd'hui ; Qu'impuissante , inactive, elle a besoin d'appui : Quoicpi'esclave des corps , exempt de leur ruine ,
CHANT QUATRIÈME. iScj
L'esprit reconnoitra sa céleste origine , Et , secouant enfin ses fers embarrassants , Volera vers le Dieu qui Tenchalnoit aux sens : Uincrédule , partout éclairé dans son doute , Verra luire sur lui le flambeau qu'il redoute. Heureux , en combattant vos principes pervers , Si ma muse empruntoit le charme de vos vers !
Je vis ; mais quelle main , animant la poussière , A mes yeux étonnés fiiit briller la lumière? Retiré tout a coup des ombres du néant , Me suis-je précédé moi-même en me créant? Non ; la terre échauffa dans ses veines profondes Des divers animaux les semences fécondes , Et , s'ouvrant aux efforts d'un feu trop concentré , Me laissa voir le jour qui m'étoit préparé : Heureux si les glaçons d'une prompte vieillesse Sur mon front à jamais respectoient la jeunesse ! Mais le sort des humaius m^assure assez mon sort *, Tout en moi doit payer un tribut k la mort : Assis tranquillement sur un trône de sable , L'espoir annonce en vain un terme invariable; La nature est un gouffre où tout court se plonger, Où tout meurt pour renaître , et renaît pour changer. Constante , variée , et toujours immortelle , Elle est tout a la fois uniforme et nouvelle ; Les diverses couleurs dont brillent ses attraiu Raniment sa beauté sans altérer ses traits.
Mais quel heureux hasard , ou quelle intelligence Des atomes errants a fixé l'inconstance? Sans doute, dans ce vide, où, poursuivant leur cours.
i4o LA RELIGION VENGÉE.
Ils se cherchoient sans cesse et s'évitoient toujours , Le temps détermina leur course-vagabonde , Et bannit pour jamais la discorde du monde; A Tinstant, d*un chaos si long^temps répandu Sortit ce globe immense où rien n*est confond tr, Où tout marche, où tout vit, et sans aucun obstacle Le miracle toujours est suivi du miracle.
Qu ai~je dit? quel démon , quel fantôme odieux A charmé mon esprit et fasciné mes yeux? Vaines illusions , cessez de me séduire ! 'Un Dieu, mortels, un t)ieu pouvoitseulnousproduire. Eh ! qu'cl autre que lui par des liens puissants . Uniroit a nos corps la reine de nos sens , Notre âme? A ce grand nom , mes doutes volontaires. Vont céder sans effort aux rayons salutaires Que sur moi la raison s'empresse de lancer , Et que la sombre erreur ne sauroit effacer.
Groirai-je qu un amas d'atomes invisibles , Etendus, figurés, sans être divisibles, Toujours prêts à s'unir , et toujours séparés , Par les jeux du hasard furent incorporés ? Puis-je , sans la trahir , assurer que mon ame Soit l'ardente vapeur d'une subtile flamme Que son activité fait mouvoir en tous sens ? Esclave de la mort , tributaire des sens , Elle se juge en vain immuable , éternelle ; Jusqu'à ses jugements , tout est matière en elle ; L'ame n'est qu'un tissu d'invisibles ressorts. Mais quoi ! le mouvement fait-il penser les corps? Il donne , j'en conviens , la stérile puissance
CHANT QUATRIEME. i4i
De remplir, parcourir V espace et la distance;
Mais j^gnorois encor que son vaste pouvoir
Nous fit douter, juger, comparer, et vouloir;
Qu il fiit Tauteur des lois , Finventeur des maximes ,
L'orateur des vertus, le scrutateur des crimes;
J'ignorois qu'un léger ou fort ébranlement
Semât dans nos écrits la force ou l'agrément,
Que l'agitation d'une poussière fine
Guidât le grand Corneille et le tendre Racine ,
Et que d'un tourbillon imperceptible aux yeux
Sortissent les projets des hardis Richelîeux.
O honte ! il est encor , dans le siècle où nous sommes ,
Des hommes empressés a dégrader les hommes ,
A priver lâchement toute l'humanité
D'un bien qui l'associe à la Divinité !
Qui put leur inspirer ces horribles systèmes?
Narcisses indulgents , ils s'adorent eux-mêmes.
Ah ! que ne viennent-ils , puisqu'ils savent s'aimer !
Apprendre k se connoitre , apprendre a s'estimer !
Je vais de leurs erreurs dissiper les fantômes , Définir le hasard , proscrire les atomes , Qui , dans le vide immense émus comme des flots , Ne pouvoient en effet enfanter qu'un chaos.
Quand je jette les yeux sur la nature entière , Je vois , parmi les corps soumis à la lumière , Que la moitié s'agite et se meut par degré ; L'autre pense , raisonne , et décide à son gré.
Si la terre n'a pu de sa propre substance Tirer ce mouvement et cette intelligence , Il (àut qu'un bienfaiteur prompt à la soulager
i42 LA RELIGION VENGÉE.
Ait caché dans sou sein ce trésor étranger. Examinons d'abord , en suivant ce système , Si la matière a pu se mouvoir d'elle-même. Le globe que j'habite a-t-il toujours été 7 Doit-il son existence à la nécessité ?
Dirois-je avec raison de tout corps, de tout être : Ce corps est éternel; s'il est, il devoit être; Ainsi que le néant existe sans secours , Uniforme en ce point, l'être exista toujours? Etrange aveuglement des modernes sophistes ! Inutile détour des matérialistes !
On parle du néant : à rien il ne £iut rien ; Mais quel être ici-bas existe sans soutien ? Nonmiez l'esprit de l'homme accident ou substance, Un certain mouvement lui donna l'existence. Par qui fut imprimé ce mouvement nouveau ? Quel être antérieur alluma ce flambeau?
La matière auroit-elle une essence divine ? Mais tout annonce en elle et marque une origine ; Indigente et prodigue , elle acquiert chaque jour Tous les biens qu'elle absorbe et répand tour h tour. Cette terre brillante étoit hier obscure; Brute , elle se polit ; immonde , elle s'épure ; Elle emprunte ses dons , subsiste de bien&its ; En un mot elle rend , et ne donne jamais. Qu'on sonde sa nature , aujourd'hui moins cachée ; Y verra-t-on jamais l'existence attachée? Son mouvement enfin , commun ou diffèrent , Est a son sein stérile encor moins inhérent. Dans un profond repos je conçois la matière;
Docile, elle obéit à la cause première Qui, d'un souffle étranger agitant ses ressorts, Communiqua la vie et Tame à tous les corps. Mais comment expliquer le monde d'Épicure , Où tous les mouvements naissent de la nature ? . S'ils sont essentiels que devient le repos ? Ecoutons son disciple ; il l'explique en ces mots :
Au sein des corps , dit-il , qu'on appelle sensibles , Le mouvement produit des guerres invisibles , Où l'atome subtil, à l'abordage enclin , Tourne autour de l'atome , et le surprend enfin ; De cet efibrt égal de toutes leurs parties , Par des liens communs fortement assorties , Naît le calme apparent, le repos simulé De ce peuple inquiet dans les corps rassemblé... Quel paradoxe absurde ! et quel bonteux système ! Laissons les corps à part. Mais l'atome lui-même , Mais les points diffiérents dont il est composé , Ou sont dans un repos follement supposé , Ou dans un mouvement aveugle et nécessaire. Aux lois de l'univers l'un et l'autre est contraire : S'ils sont dans le repos , tout se livre au sommeil , Et rien ne peut du monde assurer le réveil; Il faut pour le hâter qu'un motear plus habile Ebranle le premier la matière immobile : S'ils sont en mouvement, ils portent dans le sein De la corruption le principe certain.
De ce raisonnement achevons de conclure Qu'un mouvement reçu fait durer la nature ; Mais s'il est a son sein par elle-même uni ,
i44 LA RELIGION VENGÉE.
La nature s* altère , et le monde a fini.
Le hasard , qui du peuple a fesciné la vue , N^est que le simple efiet d'une cause inconnue ; Ainsi , quand pour ranger le monde avec tant d*art , On emprunte les noms de destin , de hasard y On convient que le monde a reçu Tharmonie , Sans vouloir remonter a sa source infinie. Quand on ignore tout, pourquoi donc enseigner? Quand on porte des fers , pourquoi vouloir régner? L'homme , si pénétrant , est pour Fhomme un problème Il sonde l'univers; qu'il se sonde lui-même. Le néant nous entoure , il nous presse , il nous suit; Et nous voulons percer l'infini qui nous fuit ! Quelle étrange fureur d'ennoblir la matière, Et d'enchaîner l'esprit au sein de la poussière ! Assurons le haut rang d'où l'on veut le chasser , Et dépouillons le corps du pouvoir de penser.
La matière n'a pu se donner la pensée ; Maxime que je trouve en mon ame tracée. Est-ce de son repos , ou de son mouvement , Que partent les rayons de notre entendement? Son repos est l'eflfet d'un état léthargique , Inhabile a répondre a la force énergique De l'esprit, qui s'élance au milieu des éclairs. Et qui , dans un clin-d'œil embrasse l'univers. Est-ce le mouvement, devenu plus rapide Par les chocs redoublés d'un tourbillon fluide. Qui pourroît triompher , par ses efforts hardis , De la stupidité de nos sens engourdis?
Quel prodige inouï ! quelle métamorphose !
CHANT QUATRIÈME. i45
L* effet de la matière est plus grand que sa cause ! Le pouvoir de s'étendre et de changer de lieu Enfenteroit l'esprit , cette image' d'un Dieu ! Mais comment le transport de l'espace à l'espace , Le droit d'avoir deux bouts, un centre, une surfece, De fuir , de retourner avec célérité , Donneroit-i! au corps cette sublimité ?
L'atome , renfermé dans sa courte atmosphère , Peut-il, comme mon ame , étendre sa carrière. Echapper sans effert aux chaînes de mes sens , S'ouvrir même les cieux par ses regards perçants ? Peut-il dans le passé chercher les faits célèbres , Du profond avenir éclairer les ténèbres , Créer, ressusciter les arts et les talents , Et fixer en un point l'immensité du temps? Peut-il , pour dire plus , recourbé sur lui-même , Réfléchir, consulter s'il me hait ou s'il m'aime, Revenir sur ses pas , et variant toujours , D'un mouvement physique interrompre le cours? Dans des abstractions ou l'esprit le plus sage S'enfonce avec frayeur^ et souvent feit naufrage , Pourroit-il démêler jusqu'aux linéaments Qui nuancent entre eux nos divers sentiments, Diviser des degrés obscurs , métaphysiques , Et suivre des calculs profonds, géométriques?
L'homme de ses plaisirs comme de ses douleurs Dans un prisme épuré sépare les couleurs; Une teinte de plus en fait la dififérence : Il saisit finement cette foible nuance ; Il perce la nature avec sagacité,
Bf.rtvis. ji^
i46 LA RELIGION VENGÉE.
Et sonde ses replis avec subtilité ; Le compas a la main , il mesure , il divise Jusqu'au point idéal que Tesprit analyse : Mais quel est le compas habile à mesurer Le doute , le remords qui vient me déchirer? Ajoutons à ces traits ces élans de notre ame , Ces désirs infinis d'un bonheur qui Tenflamme , Ce vide de nos coeurs , cette ardeur de chercher, Cette soif qui demande un Dieu pour Tétancher : De la ce sentiment ^ cette intime assurance De voir finir le corps et non pas Tespérance , Ce gage précieux de l'immortalité »
Cet enfimt de nos cœurs et de la vérité.
L'être simple n'a rien qui puisse le dissoudre ; Tout être composé doit se réduire en poudre; Il fiiudroit que Dieu même anéantit l'esprit : Pur, il est séparé du germe qui périt. Dans les êtres vivants la mort est la rupture Du pivot qui soutient leur foible architecture : Qui n'a point de ressorts l'un dans l'autre enchâssés Ne craint point de les voir rompus et dispersés. L'ame est inaltérable; et, grand Dieu, ta justice Demande qu'elle vive , ou pour punir le vice Des tributs des mortels et d'honneurs entouré , Ou pour aider le juste indigent, ignoré. Qui , fui par les grandeurs , les méprise en silence , Et borne à la vertu toute son opulence.
Ainsi s'annonce a nous l'éternel Créateur; De l'esprit et des corps sage modérateur.
Des êf res dispersés la terre est la semence ,
Tout change, dit Lucrèce, ainsi que tout commence;
Plus la fatale mort ensanglante ses mains ,
Plus les tombeaux féconds reproduisent d'humains :
Ainsi tout est sorti du sein de la nature ,
Et tout ce qui périt devient sa nourriture.
Lucrèce, ouvre les yeux, vois Timmense grandeur Du gouSre dont tu veux sonder la profondeur; Vois ce globe étonnant dont tu n'es qu'un atome, Ces astres où se perd l'orgueil de l'astronome ; Et toi-même , égaré dans l'abime des cieux , Tremble d'avoir proscrit leur maître impérieux. Ah ! si des passions la voix séditieuse N'eût armé contre lui ta muse ambitieuse ; Si l'Orgueil , cet opprobre et le fils des talents , N'eût guidé dans l'erreur tes pas encore tremblants , Tu n'eusses point osé dans des écrits impies Vomir contre le ciel le poison des harpies , Au rang des animaux abaisser les mortels , A la fiice des dieux foudroyer les autels , Et, pour combler enfin ta vanité profonde, Te nommer l'architecte et le moteur du monde.
Puissance du Très-Haut, foiblesse des humains. Que vous distinguez bien les œuvres de leurs mains ! Quel œil si fasciné pourroit y méconnoitre La marque de l'esclave et l'empreinte du maître? Dieu créa l'univers : l'univers a duré ; Dans ses vieux fondements il n'est rien d'altéré; Le temps qui détruit tout ne sauroit le détruire : Mais si la même main qui daigna le produire Brise de ses ressorts les liens mutuels ,
i48 LA RELIGION VENGÉE.
Ou retire un instant ses secours actuels , La nature aussitôt , ardente et consumée , Se détruit d'elle-même, et s'exhale en fumée.
Tel est l'abîme immense où Lucrèce est entré ; Le flambeau dans les mains , il s'y trouve égaré : Trop vain pour recourir au principe suprême , Il cherche un créateur dans la nature même : Des atomes flottants il combine le cours : Mais la nuit du chaos l'environne toujours; Renfermé sans espoir dans ce dédale énorme , La nature a ses yeux paroît toujours informe ; Il n'a jamais conçu les ressorts différents Qui guident vers leur fin les atomes errants. Quel souffle répandu sur cette masse aride Fit mouvoir tant de corps suspendus dans le vide? S'ils furent séparés , qui put les réunir? S'ils furent assortis, qui put les désunir?
Partout où la raison ne tient pas la balance , D'un aveugle pouvoir règne la violence ; Il n'est plus de rapports , de penchant, ni de choix ; L'immuable destin dicte toutes les lois. Ainsi par un seul coup l'on renverse Epîcure : Le chaos qui régna sur toute la nature, Et que Lucrèce en vain s'imagina percer , N'a dû jamais finir, ni jamais commencer.
Le hasard est un nom qu'inventa l'ignorance , Et qui de nos esprits marque l'insuffisance ; Enfant de la discorde et de l'aveuglement, Pouvoit-il imprimer ce sage mouvement.
Cet ordre , cet accord , et cette sympatliie
Qui depuis .six raille ans ne s'est point démentie?
Mais c'est trop dissiper la ténébreuse horreur Où cherche a s'engloutir le démon de l'erreur. Cessons de l'attaquer dans ses retraites sombres : Le soleil est-il fait pour éclairer les ombres? Qu'on préfère au grand jour la lueur du tombeau ; Enfants de la lumière , adorons son flambeau. Que des mortels nourris dans le sein de l'ivresse Révèrent le chaos où s'est perdu Lucrèce ; Que l'Orgueil , si docile à ce législateur, Elève des autels au hasard créateur :
Plus sage et moins hardi , j'aime mieux reconnoître Un esprit éternel , que le destin pour maître. Si tout par le hasard fut jadis assorti, Tout par lui désormais peut être anéanti : Qui fut assez puissant pour mouvoir, pour produire , Doit l'être encore assez pour dissoudre et détruire.
Enfin , par mes vertus et mes dérèglements , Je monte jusqu'au Dieu juge des sentiments. Qui sans cesse m'instruit, me corrige , et m'éclaire ; Objet de ses bontés , objet de sa colère , Je lui dois tour a tour mon trouble , mes remords , Ma crainte , mon espoir, mes succès , mes efforts. En cherchant ce qu'il est je vois ce que nous sommes ; Et, par l'abaissement et la grandeur des hommes , Je dois avec transport reconnoître aujourd'hui
Qu'on esttoutavec Dieu, mais qu'onn'estrîensanslui.
Telle qu'on vit jadis dans les marais de Lerne L'hydre exhaler au loin les vapeurs de l' Averne : Sept dragons s'élevoient de son corps tortueux;
i5o LA RELIQION VENGEE. î
Le fer frappoit en vain ce monstre impétueux ;
Du fils de Jupiter la massue impuissante
Ecrasoit sans succès sa tète renaissante ;
Son sang donnoit la vie k des dragons nouveaux;
Même en les partageant la mort brisoit sa faux :
Alcide ne soumit cette hydre révoltée
Qu en opposant la flamme a sa rage indomptée.
Telle on a vu l'erreur, dans des siècles obscurs ,
Répandre le venin de ses dogmes impurs :
Rien ne put arrêter ses funestes ravages;
Son poison circula dans les veines des âges ,
Y porta le levain de la corruption ,
Le germe de la fraude et de Tillusion.
En tout temps , en tout lieu , Terreur fut combattue ,
Jamais exterminée , et toujours confondue.
La seule vérité par son feu pénétrant
Peut consumer enfin ce monstre dévorant.
Ainsi Cratès , Zenon , et leur superbe école , De Fimmense nature avoient fait leur idole; Une ame universelle agitoit ce grand corps. Spinosa , remuant la poussière des morts , Ressuscita Terreur d'une substance unique ; Il osa rejeter tout mal , même physique , Du terrible avenir écarter les horreurs , Etouffer des remords les utiles terreurs; Tout fut Dieu , tout fut bien : et cet affreux système , Embelli de nos jours , corrompt la raison même. De cette secte impie ébauchons le tableau.
Sublime vérité , prête-moi ton pinceau ! Loin du faste et du bruit, viens dans la solitude
CHANT QUATRIÈME. i5i
Transformer en lauriers les ronces de Fétude. Il faut 9 et je le sens , pour entendre ta voix , Unir la paix du cœur au silence des bois.
LE SPINOSISME.
ARGUMENT
£i(iotition poétique du tpiiibnfmc. Abcardité de tea principe*. Gonséqnencea de ce système par rapport à la morale. Portrait de la coar. Paissancc de la vertu. Kcfutation de Toptimiame. L'Orgueil ne pouvant déterminer le* hommea à l'athéisme, leur fait embrasser le système plus spécieux des dcistea.
Enfin je vous revois , bois antique et sauvage ,
Lieu sombre , lieu désert , qui dérobez le sage
Au luxe des cités , à la pompe des cours ;
Où , quand la raison parle , elle convainc toujours ;
Où Tame , reprenant Fautorité suprême ,
Dans le sein de la paix s'envisage elle-même :
Esclave dans Paris , ici je deviens roi ;
Cette grotte où. je pense est un Louvre pour moi.
La sagesse est mon guide, et l'univers mon livre ;
J'apprends a réfléchir, pour commencer à vivre.
C'est ici que la saine et profonde raison
De mon esprit captif élargit la prison ,
Quand, armé du flambeau de la pliilosopliie ,
Je démasquai l'erreur , que l'Orgueil déifie,
CHANT CINQUIÈME. i53
Que toléra long-temps le Batave séduit, Et que jusqu en nos murs le mensonge conduit. Vous donc qui me suivez dans cette solitude , Qui par des nœuds de fleurs m'attachez à l'étude , Muse, rappelez-moi le mémorable jour Où la vérité même , éclairant ce séjour, Du dieu de Spinosa m'offrit la vive image : Elle étoitsans bandeau; peignons-la sans nuage.
Loin du faste imposant et toujours onéreux. En d'utiles plaisirs couloient mes jours heureux; Tout entier a l'étude , à mes vœux , à moi-même , Du profond Spinosa je creusois le système , Et, de son athéisme éclairant les détours, A Dieu qu'il outragea j'adressois ca discours : Descends, grand Dieu, descends dans ma retraite obscure ; Pénètre mon esprit de cette clarté pure Dont les sages , témoins de ta fëlicité , Partagent avec toi l'heureuse immensité ; Contre tes ennemis viens armer ma jeunesse, Enflamme mon esprit , et mûris ma sagesse ; Viens à moi, je t'implore... Un feu pâle et soudain De ma grotte à ces mots remplit le vaste sein . Je crus être témoin de la chute du monde ; Les astres , égarés dans une nuit profonde , Sous le grand arc du ciel vainement suspendus , Roulèrent dans les airs , ensemble confondus. Tout parut s'abîmer; moi seul , calme et tranquille , Je vis l'afFreux chaos entourer mon asile. Tu me donnois, graui^Dieu, cette intrépidité. Plongé dans le silence etSans l'obscurité ,
i54 LA RELIGION VENGÉE.
Le jour me fut rendu par un coup de tonnerre :
Je vis sortir alors des débris de la terre
Un énorme géant, que dîs-je ? un monde entier,
Un colosse infini , mais pourtant régulier ;
Sa tête est k mes yeux une montagne horrible ,
Ses clieveux , des forêts ; son œil sombre et terrible
Une fournaise ardente, un abime enflammé :
Je crus voir l'univers en un corps transformé ;
Dans ses moindres vaisseaux serpentent les fontaines ;
Le profond océan écume dans ses veines ;
La robe qui le couvre est le voile des airs ;
Sa tête touche aux cieux , et ses pieds aux enfers.
Il paroit : la frayeur de mon ame s'empare;
Mais , dans le trouble afïreux où mon esprit s'égare ,
Plus tremblant que soumis , moins saisi qu'agité ,
Je cherche en lui les traits de la Divinité ,
Lorsqu'abaissant vers moi sa paupière effrayante ,
Il m'adresse ces mots d'une voix foudroyante :
(c Cesse de méditer dans ce sauvage lieu ;
Homme, plante, animaux, esprit, corps, tout est Dieu:
Spinosa le premier prouva mon existence ;
Je suis l'être complet, et l'unique substance :
La matière et l'esprit en sont les attributs :
Si je n'embrassois tout, je n'existerois plus.
Principe universel , je comprends tous les êtres ;
Je suis le souverain de tous les autres maîtres :
Les membres diflërents de ce vaste univers
Ne composent qu'un tout, dont les modes divers
Dans lesairs, dans lescieux, su||}a terre, etsurl'onde,
Embellissent entre eux le #éâtre du monde ;
CHANT CINQUIÈME. i55
El c'est l'accord heureux des êtres réunis Qui comble mes trésors , et les rend infinis. Gesse donc de borner ma puissance divine. Je suis tout; tout en moi puise son origine. Ma grande ame circule , agit dans tous les corps , Et selon leur structure anime leurs ressorts : Mais le feu de l'esiirit ne s'échappe et n'émane Qu'a travers le bandeau que m'oppose l'organe ; Si le voile est épais , l'esprit éclate moins ; S'il est plus délié , libre alors de tous soins , Il brise le tissu de ses liens rebelles , Et jusque dans le ciel lance ses étincelles. De cet être ignoré , de cet être puissant Admire , reconnois le principe agissant.
Mon corps est le monceau de toute la matière ; L'union des esprits forme mon ame entière. » Il dit; mais, de cent coups a l'instant foudroyé , Comme un foible cristal le colosse est broyé. L'obscurité s'enfuit; le jour enfin m'éclaire , Et tout s'offre à mes yeux dans la forme ordinaire.
Je vois 9 ô vérité , dans ce hardi tableau , Que l'erreur sur le trône est près de son tombeau ; Tu peux seule briller et plaire toute nue. La fraude découverte est déjà confondue : Elle doit son prestige a son obscurité ; Mais ton juste pouvoir dépend de ta clarté. Que ta flamme en toutlieu me guide et m'accompagne. De mes premiers travaux sois la digne compagne. Le colosse est tombé , mais ses vastes débris Dérobent les serpents que son sein a nourris.
i56 LA RELIGION VENGÉE.
Spinosa , si vanté , puisa son imposture
Dans les membres épars du monde d^Ëpicure.
Le maître séducteur est déjà terrassé ,
Et je vois le disciple à demi-renversé :
Qu'il convienne en ce jour qu'un énorme assemblage
Ne peut jamais d'un Dieu nous présenter l'image ;
Que la Religion règne au fond de nos cœurs,
Qu'elle maintient les lois , qu'elle sauve les mœurs ;
Et qu'enfin la vertu , qu'il traite de chimère ,
Est de nos vrais plaisirs la compagne et la mère.
Tout est Dieu! m'a-t-on dit. L'ai-je bien entendu? Le vice le plus bas , la plus noble vertu , Auroient le même auteur et la même naissance ! Dieu pourroit réunir le crime et l'innocence , Et, poussant le contraste au degré le plus haut, Remplir tout k la fois le tr^ne et l'échafiiud ! Tout est bien dans un siècle où la misère abonde , Où l'Orgueil , la Folie , ont envahi le monde , Où la chute est toujours voisine du succès , Où l'excès est sans cesse à côté de l'excès ! Tout est Dieu ! disons-nous. Eh ! le siècle où nous sommes A peine a-t-il produit, non des dieux, mais des hommes !
Quel étrange système et quel aveuglement D'unir en un seul tout un long enchaînement D'êtres qui , séparés par diverses essences , Existent sans soutien , sont autant de substances ! Je veux que l'univers compose un même tout. Mais ses membres distincts sont divisés partout : Le cercle et le triangle ont diverse nature. Grand Dieu , vous n'êtes plus cette substance pure
CHANT CINQUIÈME. iSy
Que le souffle du temps ne pouvoit altérer, Mais un vaisseau léger qu'Eole fait errer! Vous prenez en un jour mille formes nouvelles; Vos biens sont passagers , vos peines éternelles ; Vous êtes impassible, et toujours vous souffrez; Vous êtes immortel, et, grand Dieu, vous mourrez!
Spinosa confondit et l'esclave et le maître. Séparons Dieu de Thomme , et le néant de l'être ; Cessons de l'avilir en unissant à lui Un monde dont il est le principe et l'appui : Il seroit moins puissant s'il avoit nos richesses , Et pour lui nos vertus ne sont que des foiblesses.
Suivons de l'univers les ordres diflférents ; Parcourons les états , et mesurons les rangs.
Le monde est une mer dont en tout temps les sages Ont contemplé de loin le calme et les orages : Du chaos de la cour sondons la profondeur ; Des dieux qu'on y révère observons la grandeur; Démêlons la droiture , où démasquons les vices Des modernes Burrhus et des nouveaux Narcisses ; Au politique habile arrachons le bandeau; Au fourbe ténébreux présentons le flambeau : Et nous verrons alors si Dieu, si la sagesse Unit tant de grandeur avec tant de bassesse.
Heureux qui n'a point vu le dangereux séjour Où la fortune éveille et la haine et l'amour; Où la vertu , modeste , et toujours poursuivie , Marche au milieu des cris qu'elle arrache à l'envie ! Tout présente en ces lieux l'étendard de la paix : Où se forge la foudre il ne tonne jamais ;
i58 LA RELIGION VENGÉE.
Les cœurs y sont émus, mais les fronts y sont calmes, Et toujours les cyprès s*y cachent sous les palmes; Théâtre de la ruse et du déguisement, Le poison de la haine y coule sourdement. II n'est point à la cour de pardon pour Toffense ; Hommes dans leurs arrêts, et dieux dans leur vengeance, Les courtisans cruels restent toujours armés Contre des ennemis que la haine a nommés. Partout j'y vois errer la sombre jalousie , Qui , cachant le poignard dont elle s^est saisie , Imprime sur son front les traits de l'amitié , Appelle sur ses pas l'amour et la pitié , Bedouble les serments, s'abandonne aux alarmes, Et prépare son fiel en répandant des larmes ; La rage dans le cœur et la paix dans les yeux , Même en les invoquant elle trahit les dieux ; Elle attaque a la fois le rang et la fortune; La gloire l'éblouit, la grandeur l'importune. Fuyez de ce dragon les yeux étincelants ; Il vous perdra, mortels , s'il connoit vos talents. A ces traits que penser d'un horrible système Où Dieu , tout k la fois favori de lui-même , Rival ambitieux , et ligueur inconstant , Fonde, élève, et détruit son empire flottant? Tantôt adroit Ulysse , imprudent Salmonée , Ajax blasphémateur, religieux Ënée ; Objet de son estime , objet de ses mépris , Il est Thersite , Hector, Ménélas et Paris ; Assemblage imparfait de force et de foiblesse , Infôme dans Tarquin , et chaste dans Lucrèce ;
CHANT CINQUIÈME. iSq
Fauteur de l'ignorance , inventeur des beaux-arts, Foible comme Vénus, effrayi^nt comme Mars , Il fait voler ensemble et Faigle et la colombe ; C*est un ruisseau qui fuit, c'est un torrent qui tombe ; Hardi dans ses projets , tremblant dans les revers , II a du vil esclave et l'orgueil et les fers ; Image de la paix , image de la guerre , Réunissant en lui Tenfer, le ciel , la terre , Protecteur du mensonge et de la vérité , Quel trait lui reste-t-il de la Divinité?
Sortez , sortez enfin de ce chaos énorme ; Abandonnez un dieu moins puissant que diflbrme , Qui , malheureux auteur des vices des mortels , Blasphème, et s'avilit jusque sur ses autels.
Spinosa n'a fondé son nouvel athéisme Que sur l'antique erreur du matérialisme : Si l'ame qu'il unit a tant d'êtres divers Est un esprit distinct des corps de l'univers , Il faut qu'alors , frappé du feu de l'évidence , Il reconnoisse au moins une double substance ; Si cette ame est matière , il tombe e^nseveli Dans les sombres erreurs dont Lucrèce est rempli .
Le trouble de nos cœurs s'oppose à l'optimisme^ Le cri des malheureux en détruit le sophisme. Le bonheur, fugitif dans ces terrestres lieux. Echappe à nos désirs, et ne règne qu'aux cieux. Cette félicité que notre cœur espère , Dont il ne jouit pas , k l'homme est étrangère.
Que répond Spinosa? Libre de préjugés , II méprise le joug dont nous sommes chargeas :
iGo LA RELIGION VENGÉE.
« Maintenez , nous dit-il , le frein des lois civiles , La rigueur des sénats , la police des villes ; Dans le sang et les pleurs n'osez tremper vos mains ; Plus polis que les Grecs, plus grands que les Romains, Soyez le germe heureux et la tige féconde Des vertus des héros et du bonheur du monde ; Vos titres, non vos jours, deviendront immortels. Mais qu importent aux morts l'encens et les autels? Doîs-je m'inquiéter qu'un reste de ma cendre Occupe avec éclat le tombeau d'Alexandre? Le faste nous suit-il dans la nuit du cercueil? La gloire est-elle utile a qui n'a plus d'orgueil? Osez braver des lois que vous pouvez enfreindre ; Otez la foudre aux dieux en cessant de la craindre. L'homme dans l'univers ne doit aimer que lui ; Son bonheur est sa loi , sa règle et son appui : Ainsi que la vertu le crime est chimérique ; Tous deux sont les en&nts de notre politique : L'audace et la valeur nous ont donné les rois , L'ignorance les dieux , et la crainte les lois : Mais devant la raison rien n'est illégitime; Le cruel assassin ainsi que sa victime Par des moyens divers satisfont au devoir; L'un doit porter le coup , l'autre le recevoir. Pourquoi donc distinguer les saints et les profanes? Toutes les passions dépendent des organes ; QueThommeensoitesclave, ou qu'il en soit vainqueur. Leur germe est dans les sens, et non pas dans le cœur. Disons mieux : touslesmauxdontnotre orgueil murmure Sont des ressorts cachés dont se sert la nature ;
CHANT CINQUIÈME. igi
Et , pour tout renfermer dans un trait plus frappant , Le bien est Texistence , et le mal le néant. Ëflfacez donc les noms de vertus et de crimes : En est-il?.,. » Arrêtez, je counois vos maximes.
Selon vous tout est Dieu ; selon vous tout est bien; La vertu n'est qu'un nom , et le crime n'est rien. Mais si de tous les deux j'établis l'existence , Dieu pourra réunir le vice et l'innocence ; L'être simple et parfait aura le droit affreux D'unir et d'allier les contraires entre eux.
Il est une vertu : qui méconnolt ses charmes Vivra dans les douleurs , gémira dans les larmes , Et devant elle un jour, malg^ré tous ses efforts , Portera pour tribut le poids de ses remords. Il est une vertu dont la puissance active Commande aux passions , les calme ou les captive , Arrache enfin notre ame a la séduction , Au sein de ses erreurs désabuse Ixion, Et, d'un plaisir plus vrai lui présentant l'image , Dans ses bras enchantés dissipe le nuage : Qui connut son pouvoir, qui sentit sa douceur, Pourra-t-il la confondre avec son oppresseur, Avec le vice impur, ce complaisant barbare Qui souffle dans nos sens le poison qu'il pi^épare , Nous laisse moissonner quelques stériles fleurs, Sûr, après nos plaisirs, d'éterniser nos pleurs? Ouvrez de la nature , ouvrez le sein fidèle , Vous y verrez briller une loi digne d'elle , Dont le pouvoir s'étend sur les peuples divers , Et que le ciel rendit commune h l'univers.
Bitvis. 2 1
i6a LA RELIGION VENGÉE.
La nature établit trois principes durables , Du devoir des mortels règles invariables. L'un est cette équité qui , la balance en main , Pèse d'un poids égal les droits du genre humain ; De la séduction redoutable ennemie, Elle prévient l'erreur de Thémis endormie : L'autre est ce frein heureux que l'homme modéré Oppose aux passions dont il est dévoré , Ce calme de l'esprit qui conserve un cœur libre , Et de l'égalité. rassure l'équilibre :
Le dernier est enfin ce sentiment flatteur De notre ame qui s'ouvre aux dons du bien£aiteur, La sensibilité de la reconnoissance , Qui doublant le bienfait double la jouissance. Ces lois ont précédé celles que nos auteurs Reçurent les premiers de nos législateurs : Qui les suit constamment écoute la nature ; Qui les méprise est fou ; qui les trahit, parjure; Qui détruit leur pouvoir blesse l'humanité , Et brise tous les nœuds de la société.
Il est si naturel d'embrasser des maximes Que l'intérêt commun doit rendre légitimes ! Spinosa pouvoit donc , par ce simple moyen , Et distinguer le mal , et concevoir le bien. La vertu n'est qu'un nom ! Pourquoi donc l'innocence A-t-elle sur nos cœurs conservé sa puissance? D'où vient qu'une bergère , assise sur les fleurs , Simple dans ses habits , plus simple dans ses mœurs, Impose à ses amants surpris de sa sagesse? Sévère avec douceur et tendre sans foiblesse ,
Elle a l'art de charmer sans rien devoir à l'art; Son devoir est sa loi, sa défense un regard, Qui , joint k la fierté d'un modeste silence , Fait tomber à ses pieds Taudace et la licence. D'où vient qu'un villageois, assis sous cet ormeau , Juge des diflërents qui naissent au hameau? Pauvre , foible , et courbé sous le fardeau de l'âge , Qui peut l'avoir rendu le roi du voisinage? Les pasteurs rassemblés viennent autour de lui Chercher dans ses leçons leur joie et leur appui. Eh ! ne voyez-vous pas qu'amant de la sagesse , Il est juste sans faste et prudent sans finesse , Et que , l'intégrité conduisant ses projets , De ses concitoyens il s'est fait des sujets? La vertu sous le chaume attire nos hommages ; Le crime sous le dais est la terreur des sages. Qui foule aux pieds les lois , le trône et les autels , Est l'opprobre du monde et l'horreur des mortels. Dire que tout est bien , c'est dire aux parricides , Frappez , ensanglantez vos armes homicides ; Sujets , révoltez-vous; rois, soyez des tyrans; Fiers vainqueurs, insultez aux vaincus expirants; C'est rompre tout lien, franchir toute barrière; C'est d'opprobre et de sang couvrir la terre entière. Tout est bien ! dites-vous. Qui peut le concevoir Est un monstre rebelle à la gloire, au devoir; Aussi froid pour l'honneur qu'insensible à la honte , Est-il d'affreux excès où sa fureur ne monte? Teint du sang de ses rois , teint du sang paternel , Il se refuse encor le nom de criminel.
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Aux meurtres , à l'inceste , ajoutez le blasphème ; Enfoncez le poignard dans le sein de Dieu même ; Faites rougir Thonneur, la nature et Famour; Par des crimes nouveaux épouvantez le jour : Déjà tout votre sang se glace dans vos veines ; Mais son cœur est tranquille , et vos terreurs sont vaines . O toi, viens encbal ne r ce monstre furieux, Auteur de la vertu , descends du haut des cieux ! Pour confondre l'orgueil de ces sectes frivoles Il iaudroit un tonnerre , et non pas des paroles. Mais , hélas ! l'amour-propre égare leurs esprits ; Contempteurs de la foudre, ils craignent le mépris, Achevons d'éclairer l'adresse et l'imposture Dont ils voilent l'horreur de leur morale impure : « Faire Dieu créateur d'un monde malheureux Oiï les jours les plus purs sont des jours ténébreux, Où le travail , la fiiim , les pleurs et l'esclavage. De la mort qui les suit offrent partout l'image , N'est-ce pas lui ravir l'amour et la bonté , Attributs éternels de la divinité? »
Quoi donc ! vous refusez à ce juge équitable Le pouvoir de punir un esclave coupable ; Et vous pensez que Dieu, prisonnier dans nos corps, Partage nos douleurs, nos craintes, nos remords! Vous êtes si surpris des malheurs de la terre. Et vous y soumettez le maître du tonnerre ! Non , vous ne croyez pas à ces folles erreurs ; L'intérêt de tout homme est de sauver les mœurs. Soutenez hardiment que les lois font le crime ; Que sans nos préjugés tout seroit légitime ;
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Qu'ainsi le bras sanglant d'un barbare assassin Sans blesser la vertu se plonge dans mon sein. Mais quel voile aurez-vous pour couvrir la misère De Dieu même abreuvé d'une douleur amère, Qui sent le fer aigu pénétrer dans son flanc, Et le poison corrompre et dévorer son sang? Non, l'antique Straton, non, Spinosa lui-même N'ont jamais dans leur cœur adopté ce système : Un Dieu les efFrayoit; et, n'osant le nier Us ont a la nature osé l'associer.
Ainsi , pour étouffer un remords trop funeste , L'Orgueil leur fit admettre une erreur manifeste.
Mais le fier ennemi de la Divinité Voit tomber leurs écrits sans être épouvanté : Il devoit peu de gloire a ces obscurs sophistes ; Il aime mieux armer les modernes déistes , Et nous prêcher un Dieu qu'on ne peut définir, Trop grand pour se venger, trop bon pour nous punir, Qui , rempli de sa gloire , insensible à nos vices , Regarde avec dédain nos fbibles sacrifices. Tel l'aigle impérieux , planant au haut des airs , Des timides oiseaux méprise les concerts.