LE DÉISME
ARGUMENT
Le déisme n'est qu'un athéisme déguisé. Ce système, inventé par rOr(fueil y est défendu par la Volupté. Portrait de la Volupté et de l'Attrait. Exposition, réfutation du déisme. L'orgueilleuse philosophie conduit au pyrrhonisme et à l'incrédulité.
L'athéisme , autrefois si fier et si superbe , Humilié , proscrit, rampe aujourd'hui sous l'herbe ; Mais , par le châtiment moins vaincu qu effrayé, Il ronge le carreau dont il est foudroyé , Et , s' élevant encor du sein de la poussière , Il vomit sur lui-même une vapeur grossière Qui déguise l'horreur de sa difformité , Et le rend dangereux avec impunité :
C'est là , c'est dans le sein de la nuit la plus sombre Qu'il enfante à loisir des systèmes sans nombre , Que l'erreur aussitôt répand dans l'univers, Et dont notre ignorance embrasse les travers. C'est ainsi que , changeant et de nom et de formes , Ce monstre vit toujours dans ses enfents difformes ;
Soit que , de la licence orateur dangereux , Il abandonne tout au hasard ténébreux Qui , du vaste univers architecte commode , Produisit sans puissance et régla sans méthode; Soit que , ne gardant plus ni borne ni milieu , Il dise eflrontément: L'univers seul est Dieu, La matière et Tesprit composent son essence, Lui ravir un seul don c'est borner sa puissance ; Soit qu'enfin , plus adroit et non moins dangereux, Il s'écrie : O mortels , vivez, soyez heureux , La nature y souscrit, Dieu même le commande; Les plaisirs sontrencens qu'à nos cœurs il demande. . . . Ciel ! quel funeste encens ! quels infômes tributs ! N'offrez point vos plaisirs, mais offrez vos vertus; Apportez-lui des cœurs guidés par son exemple , Tel est le pur encens qu'on brûle dans son temple.
C'est donc pour être heureux que les fbibles mortels Refusent k leur maître un culte et des autels ! Honteux de soutenir l'horreur de l'athéisme , Mais fiers d'avoir levé l'étendard du déisme , Ils nous peignent un Dieu trop grand pour se venger Sur d'humbles vermisseaux qui n'ont pu l'outrager. Voilà sous quels dehors l'ame voluptueuse Cache de ses erreurs la source tortueuse : Elle confesse en vain un être créateur; Cette foi chimérique est un voile imposteur Qu'a tissu de ses mains l'adroite hypocrisie , Et qui de^ passions nourrit la frénésie.
Le plaisir est le dieu qu'on adore aujourd'hui ; Mais le remords vengeur s'élève contre lui :
i68 LA RELIGION VENGÉE.
Il faut, pour écarter ce censeur trop austère, De la Religion changer le caractère , D'une foi sainte et pure abaisser la grandeur, Rejeter de ses lois Fauguste profondeur, Et, pour se délivrer de leur joug incommode. Changer insolemment de Dieu comme de mode ; Il faut de l'avenir anéantir l'espoir, Et jouir du matin sans réfléchir au soir. Il est une Vénus , non celle qu'Idalie Vit allaiter l'Amour et nourrir la Folie , Que Neptune admira , que couronna Paris , Et que sous ses berceaux adoroit Sybaris , Mais celle qui remplit les airs , la terre , et l'onde , Fantôme du bonheur, et déesse du monde ; Ses lois sont nos penchants , ses armes nos désirs , Ses biens l'illusion , ses chaînes les plaisirs : Vivante dans nos cœurs, avec eux elle change; De nos goûts variés elle suit le mélange, Parolt en les guidant ne pas les conseiller, El s'endort avec eux pour mieux les réveiller : Sous sa main qui répand le fard de l'imposture , Tout mal peut s'embellir, tout bien se défigure ; Elle imprime avec art sur le front des vertus Ce-dégoiit révoltant qui naît de leur abus, Tandis que dans les yeux de la fière licence Elle offre tous les biens qu'assure l'innocence; Douce erreurdontl'espoirnoustrompeetnousnourrit. Donne de Tame aux sens et des sens à l'esprit; Belle , mais dangereuse ; aimable , mais frivole ; Telle est la volupté notre fatale idole :
Invisible partout , et présente en tous lieux , Elle est tout ce qui charme et nos cœurs et nos yeux : De la concupiscence esclave et protectrice , Tout s'arrange ici-bas au gré de son caprice ; Elle forme nos mœurs, règle nos actions, Et soumet à ses lois nos fières passions. « Pourquoi vous plaisez-vous a répandre des larmes, Mortels? Ouvrez les yeux, dissipez vos alarmes : - L'avenir est un songe , un fantôme effrayant , Dit-elle, qu'avez-vous à craindre du néant? Et vous , du cœur humain aimable souveraine , Dangereuse beauté , redoutable sirène , Qui dans vos (bibles bras étouffez la raison , Comptez bien les moments de la jeune saison ; Aimez en apprenant qu'ici-bas tout vous aime ; Soyez un dieu pour nous , soyez-le pour vous-même; Esclave de la mode , et non de la vertu , Oui , tout vous est permis puisque tout vous est dû. »
Voilà par quels discours et par quelles maximes La volupté séduit tous ces esprits sublimes Qui, libres, disent-ils, du joug des préjugés. D'une foule d'erreurs languissent assiégés. Voilà la source impure 011 l'orgueilleux déisme Prit naissance , et donna la vie au pyrrhonisme. L'erreur conduit au doute , et le doute à la mort.
Mais l'incrédule enfin , l'impie , et l'esprit fort, Oseroient-ils d'un Dieu nier la providence, Si Dieu ne gênoit pas leur fière indépendance? S'ils étoient vertueux, craindroient-ils son pouvoir? Leur incrédulité naïf de leur désespoir :
Ils savent que le ciel en profonds caractères
Grava dans tous les cœurs des règles salutaires ,
Qu'ils ont la liberté d'en observer les lois ;
Mais le vice et l'erreur déterminent leur choix :
Ils cherchent vainement les antres les plus sombres ,
Un œil infatigable en dissipe les ombres :
Ils voudroient obscurcir le jour qui les poursuit;
Leur doute vient du cœur, et non pas de l'esprit :
Dieu leur laisse entasser injure sur injure;
Leur foiblesse est certaine , et sa vengeance est sûre.
Pourroient-ils se soustraire à son bras tout-puissant ,
Et franchir des enfers Tabime renaissant !
Leur ame , assurent-ils , substance passagère ,
Se perdra dans les airs comme une ombre légère :
Dieu la conservera pendant l'éternité,
Pour punir par justice et sauver par bonté.
ce Devant Dieu, disent-ils, que sont de vains atomes Occupés en naissant à suivre des fantômes , A travailler sans cesse en cherchant le loisir, A vivre dans les pleurs en cherchant le plaisir? Un roi , poursuivent-ils , sur son trône superbe , Laisse en paix s'égarer les insectes sous l'herbe; L'orgueil d'un vermisseau pourroit-il le blesser? Quand on ne sauroit nuire , on ne peut offenser. » '
Foible raisonnement d'une orgueilleuse secte ! Dieu fut le créateur de l'homme et de l'insecte : Dirigé vei*s un bien , créé pour une fin , Chacun d'eux est soumis a son ordre divin : L'un , privé de raison , n'est jamais punissable ; L'autre , libre , éclairé , peut devenir coupable :
En remplissant le plan de la création ,
L'un suit Taveugle instinct, et Fautre la raison.
Dieu , père universel , veille sur chaque espèce ,
Il soumet Tunivers aux lois de sa sagesse ;
De l'homme elle s'étend jusqu'au vil moucheron :
Il fàlloit tout un Dieu pour créer un ciron.
Mais vous , qui prétendez que l'arbitre suprême Ne peut être occupé , rempli que de lui-même , Expliquez-nous ce Dieu que vous reconnoissez , Ce Dieu trop peu connu , puisque vous l'abaissez : Que fait-il dans les cieux rayonnant de sa gloire? Quels soins , quels intérêts occupent sa mémoire? Au sommet de l'olympe arrêtés par respect, Les astres , dites-vous , tremblent à son aspect; Ils n'osent sans son ordre entrer dans la carrière , Ni franchir de ses lois l'immuable barrière : Nous voici , disent-ils , ouvrez-nous les chemins , Et laissez-nous encore éclairer les humains. Dieu parle; et dans l'instant sur l'éternelle voûte Les astres attentifs vont reprendre leur route ; Et tous les éléments , tranquilles et soumis , Respectent l'esclavage 011 sa main les a mis. Quoi donc ! il fait marcher la foudre et les tempêtes , Les mondes lumineux qui roulent sur nos têtes , Son compas immortel règle leurs mouvements : Est-il le Dieu des corps, et non des sentiments? Content de nos vertus , insensible k nos vices , Il verroit du même œil nos divers sacrifices? Et le sang des taureaux versé sur ses autels Auroit autant de prix que le cœur des mortels?
i'ji LA RELIGION VENGÉE.
L'eau par qui Mahomet efface les souillures Mériteroit autant que les pleurs des parjures? Les soupirs de Thostie immolée aujourd'hui Ne pourroient l'honorer ni monter jusqu'à lui? Ah! rejetez un Dieu dont la fausse sagesse S'abandonne aux langueurs d'une oisive mollesse : Créateur sans dessein , juge sans équité , Monarque sans puissance , et père sans bonté , Des mortels pervertis il entend les blasphèmes , Et confond les vertus avec les vices mêmes : Sous son règne indolent bientôt tout va changer ; Le bien s'y fait sans gloire , et le mal sans danger ; L'audace autorisée entraîne la licence , Et l'équité sans glaive est aussi sans balance.
Mais toi , £ant6me obscur de la divinité , Qui , pour charmer l'ennui de ton oisiveté , Ou peut-être exercer ta puissance féconde , Fis naître d'un seul mot et le temps et le monde , Pourquoi par des liens flexibles et si forts As-tu de ton ouvrage affermi les ressorts? Pourquoi fis-tu sortir sa profonde harmonie De la simplicité , cet enfant du génie? Falloit-il distinguer le règne des saisons , Tirer du même sein les fruits et les poisons , Les remèdes, les maux, les besoins, l'abondance, Le tumulte éclatant , et le m^orne silence , Accidents dont l'accord si juste et si nouveau De ce grand univers nuance le tableau?
Pourquoi nous donnois-tu de si vastes lumières , Si tu vois sans courroux nos erreurs meurtrières?
Pourquoi dans notre cœur tristement abattu
Conserver et nourrir ces restes de vertu ,
Ces remords dont la voix épouvante le crime ,
Et souvent de son sein arrache la victime?
Quoi donc ! quand tu créas ce monde industrieux ,
Tu ne voulois qu'offrir un spectacle à tes yeux ,
Contempler les acteurs de ce vaste théâtre,
Regarder d'un même œil le chrétien, l'idolâtre ,
Le mage , le bramine , et le bonze orgueilleux ,
Du grand Confîicius les disciples nombreux ,
L'Américain soumis aux dieux de Zoroastre ,
Le guèbre humble et tremblant à l'aspect du grand astre ,
Les sages éclairés , les savants éblouis ,
Les Néron , les Cromwell , les Titus , les Louis?
Aussi fbible censeur des excès et des crimes
Qu'approbateur muet de nos vertus sublimes ,
Pourquoi nous créas-tu? pourquoi , si vigilant,
Ton bras arrête-t-il le glaive étincelant
Dont la fatale mort tranche nos destinées?
Tu caches dans ton sein le fil de nos années ;
Et sans toi ces esprits dont les douces chaleurs
Font des roses du teint éclore les couleurs ,
Et qui , rendant aux nerfs la force et la souplesse ,
Dans l'hiver de nos ans ramènent la jeunesse ,
Ces esprits, trop hâtés ou trop lents dans leur cours ,
Détruiroient au berceau la trame de nos jours.
Pourquoi par tant de dons mériter nos hommages , Si, père également et des fous et des sages, Tu n'exiges de nous ni devoirs ni tributs , Et méprises enfin jusques à nos vertus?
Un Dieu qui ne hait rien , un Dieu que rien ne touche , N'est en effet qu'un monstre insensible et farouche. Qu'on ne me vante plus ton oisive bonté. Laisser a nos penchants un cours illimité , Au crime audacieux abandonner les rênes , Ne l'effrayer jamais par la crainte des peines , Est-ce aimer les mortels? Dis que c'est les punir; C'est rompre tous les nœuds dont tu crus les unir ; C'est de leurs propres mains déchirer leurs entrailles , Et des flots de leur sang inonder leurs murailles. Es-tu moins ennemi , moins vengeur des forfaits , Que ceux qui lâchem.ent ont gémi sous leur faix? Demande quel supplice un criminel endure Lorsqu'au fbnd de son ame il entend la nature L'appeler fourbe , lâche , envieux , imposteur, Et surtout infidèle aux lois de son auteur. Si la mort est le terme oii finit la justice, Cen est fait ; l'univers voit triompher le vice ; L'avenir n'offre plus un tribunal armé , Effroi de l'oppresseur, espoir de l'opprimé : Insensible témoin des crimes de la terre , Dieu laisse au gré des vents promener son tonnerre. Quoi donc ! est-il moins pur ou moins juste que nous? La justice nous garde et nous dirige tous ; Le zèle de nos rois lui consacra des temples , Où l'exacte équité , bien moins que les exemples Des sénateurs zélés qui dictent ses arrêts , Des vertus dans nos coeurs assure le progrès. Vous seul , ô Dieu puissant , spectateur de nos crimes, Par leur impunité les rendrez légitimes !
Vous , lumière , sagesse , innocence , bonté , Sourirez dans les cieux a notre iniquité , . Tandis que les mortels , même les plus féroces , Punissent les forfaits par des tourments atroces , Et qu'un crime conçu produit plus de remords Qu'un acte vertueux ne nous coûte d'efforts !
Fille des passions , vaine philosophie , Dont rhomme en même temps s'enivre et se défie , Vous ann&ncez la paix , vous chantez le bonheur, Et vous portez le trouble et la mort dans le cœur ! Vos plaisirs , enchaînés à l'aile du mensonge , Brillent comme un éclair, et passent comme un songe; Vous ôtez à l'honneur sa noble impulsion ; Sans l'immortalité , plus d'émulation ; Le courage s'éteint, la mollesse respire. Et le génie actif a perdu son empire.
Vainement aujourd'hui des esprits plus adroits De l'immortalité rétablissent les droits ; Notre ame, après la mort, vertueuse ou coupable, Doit jouir, disent-ils, d'un sort presque semblable. Quelle erreur! Si l'on croit a l'immortalité, Pourroit-on sans rougir croire a l'impunité? Si l'on dit que l'esprit meurt avec le corps même , Du matérialisme on reprend le système.
L'espoir est le seul bien des cœurs infortunés; Le ciel doit un enfer aux vices couronnés. Ce salutaire effroi , cette juste espérance , Troublent le crime heureux , rassurent l'innocence : De leurs impressions étouffer le pouvoir. C'est livrer l'univers au crime, au désespoir;
C'est enlever k Dieu la bonté , la justice , Et de tous, ses desseins renverser Tédifice.
Mais, hélas! du bonheur le trône est abattu ! Mortels , il est encore au sein de la vertu ; C'est là qu il établit un empire durable, De la fbible innocence asile fevorable ; C'est la que l'homme juste apprend à concevoir Que tous les vrais plaisirs sont enfants du devoir.
Comme on voit, au moment où régnent les ténèbres, Où la nuit couvre l'air de ses voiles funèbres , Un feu pâle et tremblant , émané du tombeau , Présenter de la mort le lugubre flambeau : A sa triste lueur tous les oiseaux nocturnes Remplissent les déserts de leurs chants, taciturnes : Le voyageur craintif, de sa route écarté , Voit luire devant lui cette vame clarté ; Il y vole, elle fuit; il la joint, elle échappe; Mais , toujours attiré par l'éclat qui le frappe , A travers les rochers et les ravins affreux Il suit obstinément ce guide dangereux : La flamme disparoit sur le bord d'un abime , Et le gouflre écumant engloutit sa victime.
Ainsi , quand de nos sens le voile ténébreux Obscurcit de l'esprit les rayons lumineux , Lorsque des passions la flamme mensongère Fait luire devant nous sa clarté passagère , Nous quittons la vertu , non sans quelque terreur. Pour suivre aveuglément le feux jour de l'erreur : Elle guide nos pas aux bords des pré.cipices , Et nous entraine enfin dans le gouffre des vices.
Le déisme est tombé de son char triomphant : Cest en vain que l'Orgueil l'exalte et le défend : Sur sa chute en secret il verse encor des larmes , Mais , toujours intrépide, il choisit d'autres armes : Déjà du pyrrhonisme arborant le drapeau , A l'évidence même il ôte le flambeau , Et, charmé d'une erreur si facile à détruire, Il aime mieux encor douter que de s'instruire.
Dertiis. 12