DE L'ESPRIT ET DES MOEURS
ARGUMENT
La Religion gardienne des moeurs coat le règne de Loais XIY. L'Orgueil et la Volupté corrompent les moeurs sous la régence. Licence de Timprimerie. Elle est la source principale deTincrédalité et de la &usse philosophie qui régnent aujourd'hui. Rien à gagner et tout à perdre en détruisant la Religion. Le christianisme, Tainemeot attaqué par Timpicté, triomphe enfin de l'Orgueil.
Gomment te reconnoître, 6 France, 6 ma patrie, Asile de l'honneur, centre de Findustrie, Où la noble franchise et l'active bonté Du courage imprudent tempéroient la fierté ; Où l'amour pour nos rois , ardent , patriotique , Animoit les ressorts du pouvoir monarchique ; Où la Religion , où le zèle , où la foi , Déploy oient ton enseigne, et marchoient devant toi? Que ton lustre est terni! que tes mœurs sont changées! Les antiques vertus proscrites , outragées , Expirent dans le sein du luxe , ton vainqueur :
ao8 I4A RELIGION VENGÉE.
Le cœur gâta l'esprit, Tespril changea le cœur.
D'un tel renversement découvrons l'origine; Et des mœurs , s'il se peut, prévenons la ruine.
Ce grand roi n'étoit plus , qui , dix lustres entiers , De la guerre et des arts moissonna les lauriers ; Qui , sur les vrais talents de sa main triomphante , Répandit les trésors que le commerce enfante ; Qui construisit un temple aux savants studieux, Géographes des airs , historiens des cieux ; Qui suspendit les eaux de la Seine étonnée , Consacra des deux mers l'incroyable hyménée , Éleva des palais ornés par tous les arts A la pauvreté noble , aux victimes de Mars , Proscrivit du duel les sanglantes maximes , Instruisit la valeur, et lui sauva des crimes : Trop fier dans les succès, mais grand dans les revers, Il éclaira l'Europe, étonna l'univers.
Ce grand roi sur l'autel établit sa puissance. Il savoit que la foi nourrit l'obéissance, Que l'audace et l'erreur se tiennent par la main , Que l'infidèle à Dieu peut l'être au souverain. Le faux zèle une fois trompa sa politique ; Le vrai zèle affermit la sûreté publique ; La gloire ne cessa de briller devant lui ; L'honneur fut sa boussole , et la foi son appui. Du cœur et de l'esprit Tardent libertinage , Qui séduit, qui corrompt, qui dégrade notre âge , N*osa jamais paroltre aux yeux de ce grand roi ; L'impie à son aspect étoit saisi d'effroi : . Tels aux rayons du jour tous les oiseaux funèbres
Rentrent dans le silence et cherchent les ténèbres.
À la cour de Louis on n^osoit pas encor Balancer les devoirs avec le poids de For; On craignoit de former ces unions obscures Qui y liant la noblesse à des races impures, Enervent la valeur, corrompent les vertus, Immolent la patrie aux autels de Plutus. De l'égoïste altier la fière indépendance, Du sophiste inquiet Faudace et l'imprudence , N'osoient encore armer ni le cœur ni l'esprit; La presse repoussoit tout dangereux écrit; Et les mœurs et la foi , maîtresses souveraines , De l'état florissant tenoient en main les rênes.
A la mort de Louis , un prince ingénieux , Pour le vice indulgent bien plus que vicieux , Avide de savoir, curieux de connoltre , Aimant la vérité, la redoutant peut-être, Flatta des libertins les écrits séducteurs , Vit la corruption , sourit aux corrupteurs , Du Pyrrhon de nos jours caressa la licence , Honora trop les arts, et trop peu l'innocence. La modestie alors déchira son bandeau , Et la foi conjugale éteignit son flambeau. Philippe connut trop la misère où nous sommes : Il ne crut pas assez à la vertu des hommes ; Et , suivant de son cœur la facile bonté , Il flatta trop l'essor de l'incrédulité.
Sanctuaire des arts, utile imprimerie.
Qui chasses devant toi l'erreur, la barbarie , Et transmets au papier par des traits subsistants
Bcinis. lA
aïo LA RELIGION VENGÉE.
Les progrès de Fesprit et la marche du temps , Ton art industrieux enchaîne a la parole Le son , le fbible son qui dans les airs s^envole ; Il forme nos accents , il les peint sous nos yeux , Il colore l'espace et rapproche les lieux. Art divin qui des ans répares la furie , Art qu.* trompes la mort et redonnes la vie , Qui , fixant sur Tairaîn tous les talents divers , Rassembles des trésors épars dans Tunivers , Pourquoi les passions , les erreurs , les mensonges , Gravent-ils sous Xa main leurs fraudes et leurs songes? Pourquoi , toujours soumis a la cupidité , Prêtes-tu ton burin a la perversité?
Pourquoi conserves-tu de coupables maximes Qui troublent les états et fomentent les crimes?
Philippe, amant des arts, monarque passager, Des livres corrupteurs méprisa le danger ; Et, croyant que Fesprît s'étend lorsqu'il s'exerce , Fit de l'imprimerie un rameau du commerce. Il voyoit le Batave , au négoce assidu , Imprimer à la hâte un écrit défendu.
Trafiquer son poison sans cesser de bien vivre : Sans doute ; mais pour lui qu'est-ce qu'un mauvais livre ? Un florin du trésor qu'il vide et qu'il remplit : Le Batave le vend , et le François le lit.
Quels maux l'impression causa sous la régence ! Philippe reconnut sa coupable indulgence ; Mais il punit trop tard de lâches imprimeurs ; L'audace des écrits avoit frappé les mœurs. Bayle , qui circuloit dans le sein du grand monde ,
De rincrédulité sema le germe immonde ', Uesprit brisa ses fers y le cœur se révolta : Le frein des mœurs rompu , la licence éclata ; Et bientôt la satire infernale , égarée y Attaqua du régent la personne sacrée ; L'épigramme darda son aiguillon mortel , Et de sa dent cruelle osa ronger Tautel. Alors religion, pouvoir, lois, politique, Honneur, devoir, vertu , tout fut problématique ; L'esprit d'indépendance agita tous les corps , Et de la monarchie afibiblit les ressorts. Pour rendre de nos mœurs la ruine totale, Law ouvrit le trésor de sa banque fatale.
Tel qu'Ovide a dépeint ce chaos monstrueux , Des divers éléments mélange infructueux , Où l'onde bouillonnante , où la terre stupide , L'immobile repos , le mouvement rapide , Les ténèbres, le jour, confondus par le sort, Flottoient dans l'inertie et régnoient dans la mort : Tels on vit a Paris l'ivresse et le délire Changer, bouleverser les ordres de l'empire , Avilir les états en rapprochant les rangs , Ennoblir la bassesse , et dégrader les grands.
D'un billet circulant l'amorce enchanteresse Fit préférer k l'or une fausse richesse. Qui , haussant sans mesure et baissant sans degrés , Elevoit, renversoit les mortels égarés; Portés sur les rayons de cette agile roue , Ils se croy oient au ciel , et tomboient dans la boue ; Le maitre, repoussé derrière un char roulant,
2ia LA RELIGION VENGÉE.
S'étonnoît de servir son esclave insolent : Jamais du sort trompeur la fatale injustice N'avoit tant exercé ses jeux et son caprice. La banque , dont la cour régloit le balancier, Utile au débiteur, funeste au créancier, Du luxe et de l'orgueil exaltant l'arrogance , Acheva de corrompre et d'énerver la France.
De ce débordement de vices et d'erreurs Fleury , sans l'arrêter, apaisa les fureurs , Fit succéder la règle au désordre &ntasque , Et força l'indécence à reprendre son masque : L'honneur avec succès ne (ut plus combattu ; Sans être vertueux on chanta la vertu : La débauche effrénée et l'erreur incrédule Tremblèrent sous la main de ce nouvel Hercule ; L'audace n'osa plus se montrer qu'à demi ; L'autel fut respecté , le trône raffermi.
Regardez ce lion dont la tête hautaine Se courbe et se soumet au maître qui T enchaîne ; S'il est libre , il rugit , il provoque ses flancs , Il arme la fureur de ses ongles sanglants , Il excite au combat sa gueule convulsive : Fuyez , ou rendez-lui le frein qui le captive. L'homme est ce fier lion , et sa chaîne est la foi.
Amant de la faveur et singe de son roi , Du courtisan léger imitateur fidèle , Le François à la cour va chercher son modèle ; Elle seule à ses mœurs donne l'impulsion : Tout jusqu'à nos vertus est imitation.
Ainsi quand de Fleury la lenteur réfléchie
CHANT NEUVIÈME. ai3
Rétablit dans l'état l'ordre et l'économie ,
Qu'il chassa loin du trône avec sévérité
Le luxe , la licence , et l'incrédulité ,
De son gouvernement l'état reçut l'empreinte ;
Sage par son exemple encor plus que par crainte ,
La France vit régner la modération ,
Et réformer l'audace et la corruption :
Mais sitôt que le temps de sa main meurtrière
Du Nestor de nos jours eut fermé la paupière ,
Ces serpents fugitif , ces dragons endormis y
Ces vices de nos cœurs , vaincus , jamais, soumis ,
Reprirent par degrés leur rage et leur audace :
L'ordre régnoît partout, le trouble prit sa place ;
Le zèle s'éteignit , l'honneur n'eut plus d'autels,
Et l'argent corrupteur fiit le dieu des mortels.
Le luxe est un torrent vagabond dans les plaines , Qui se grossit d* abord du tribut des fontaines , Accroît en s'étendant ses débiles rameaux ; Et , fier d'avoir reçu l'honmiage des ruisseaux , Les laisse obscurément serpenter sous les herbes , Pour s'unir avec bruit à des fleuves superbes Qu'il corrompt, qu'il altère, en dépouillant leurs bords De la fécondité , source des vrais trésors.
Ainsi depuis long-temps sa fureur renaissante Dessèche chaque jour la France gémissante : Le luxe a pénétré des villes dans les champs ; Le soldat indigné le trouve dans les camps , Et , copiant bientôt le chef qui le commande , Des lacs de ses cheveux il &it une guirlande ; Festonné de rubans , et d'ambre parfumé ,
2i4 LA RELIGION VENGÉE.
C'est le fbible Médor par Angélique armé.
Gomme on vit autrefois les tribuns de Pompée Enrichir de saphirs leur casque et leur épée , Déployer dans le camp le Êiste de Grésus, La pompe de Xerxès^ l'orgueil de Darius ; De myrtes et de fleurs leiur table étoit parée , Le Falerne couloit dans leur coupe dorée , Et les oiseaux du Phase à grands frais achetés Nourrissoient du soldat les molles voluptés : Tel on voit aujourd'hui le faste sous nos tentes Etaler la dorure et la pourpre éclatantes y De Madère et du Gap prodiguer les muscats Au luxe dédaigneux de nos che& délicats : La voix de la mollesse écarte la victoire ; Où le faste domine on ne voit point la gloire : Tout respire aujourd'hui la recherche et l'orgueil ; Le solitaire oisif décore son cercueil ; Le luxe change en fleurs les épis des campagnes , Tarit les lacs profonds , aplanit les montagnes ; Et sur tous ses travaux la folle vanité Grave le sceau brillant de la frivolité.
Le village , appauvri par le luxe des villes , Prend lui-même le goût des choses inutiles ; Et , malgré son travail y ses sueurs et ses soins , Le peuple est étonné de ses nouveaux besoins : La mère of&e a Plutus la beauté de sa fille ; Le père d'un œil sec voit périr sa famille ; En perdant ses enfants il pense s'enrichir : Pour satisfaire au luxe on ose s'affranchir Du devoir de l'hymen , du vœu de la nature ;
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On immole au néant une race future , Tandis que , pour broder de somptueux babits , Pour charger vainement sa tète de rubis , Les grâces , la pudeur, vendent leur innocence : La fureur de jouir éteint la jouissance ; On a moins de richesse en ayant plus d'argent : L'innocence abondoit , le vice est indigent.
La noblesse , autrefois pauvre mais généreuse , Laissoit aux financiers Tavarice honteuse ; Riche de ses vertus , puissante par son rang , La gloire , et non pas Tor, pouvoit payer son sang : Elle adopte aujourd'hui le système contraire. Pour nous le superflu devient le nécessaire ; On détruit ua palais pour orner un berceau ; On ravage son champ pour former un jet d'eau ; Le caprice, l'orgueil, l'ennui, la fantaisie, Épuisent les trésors de l'Inde et de TAsie.
La mode est un tyran des mortels respecté , Digne enfant du dégoût et de la nouveauté , Qui de l'état françois, dont elle a les suf&ages, Au-delà des deux mers disperse les ouvrages , Augmente avec succès leur prix et leur cherté Selon leur peu d'usage et leur fragilité; Son trône est un miroir dont la glace infidèle Donne aux mêmes objets une forme nouvelle ; Le François inconstant admire dans ses mains Des bijoux méprisés du reste des humains : Assise à ses côtés la brillante parure Essaie à force d'art de changer la nature : La beauté la consulte , et notre or le plus pur
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N'achète point trop cher son rouge et son azur.
La mode assujettit le sage à sa formule ;
La suivre est uu devoir, la fuir un ridicule ;
Depuis nos ornenaents jusques a nos écrits
Elle attache k son gré Testîme ou le mépris ,
Et 9 réglantà son choix tous les rangs où nous sommes ,
Son caprice souvent désigne les grands hommes.
Souveraine aujourd'hui des règles et des moeurs,
La mode fait mouvoir les esprits et les cœurs :
On change chaque jour d'erreur et de système ;
On a réduit l'amour a l'amour de soi-même;
On ne reconnolt plus ni borne ni milieu ;
On déchire , on trahit sa patrie et son Dieu.
L'égoïsme répand ses maximes cruelles ;
Il brise sans pudeur ces chaînes mutuelles
Qui , liant tous les cœurs , captivent tous les bras :
Au lieu de citoyens la France a des ingrats ;
Aux préjugés du jour le siècle s'accommode;
Notre croyance suit l'empire de la mode ;
La jeunesse dévore avec avidité
Des livres pleins du sel de l'incrédulité ,
Qui piquent de l'esprit l'audace curieuse ,
Et cachent sous des fleurs une morale aflfreuse.
Toi qui dois inspirer et parer la vertu , Sexe foible et charmant, dans quel gouffre cours-tu î Des écrits dangereux évite la lecture ; En célébrant son culte ils blessent la nature : Sur l'aile du plaisir tu te laisses porter , Crains de perdre des jours dont tu dois profiter; Renonces à l'éclat d'une fausse lumière ,
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Et prends garde aux écueils semés sur ta carrière ; Vois rinsecte brillant «pii se }>rjile au flambeau y Il cherche la lumière > et trouve soo tombeau.
Mais vous , fiers écrivains , incrédules modernes , Vous qui , pour ennoblir des talents subalternes , Chargez dMmpiétés votre prose et vos vers , Parlez : en séduisant le crédule univers y En dénouant les nœuds de notre dépendance y En attaquant des lois Faustère providence , En éteignant la foudre , en brisant les autels , Quel si grand avantage offrez-vous aux mortels? Sans espoir dans les maux , et sans frein dans le vice, Uhonmie ne craindra plus F éternelle justice : En sera-t-il meilleur, plus sage , et plus heureux? Le fanatisme impie est-il moins dangereux , Moins funeste aux états , que Tessor du faux zèle ? Verrons-nous sous vos lois l'épouse plus fidèle , Les sujets plus soumis , les rois plus paternels ? Thémis parlera-t-elle aux cœurs des criminels ! Elle n'enchaîne point nos bras dans les ténèbres , Son glaive ne punit que les crimes célèbres : L'œil de Dieu, qui toujours nous veille et nous poursuit , Fait seul trembler la main qui s'arme dans la nuit : Qui ne craint point l'enfer est maître de ma vie.
Que les législateurs de la philosophie Choisissent pour instruire un plus heureux moyen. On respecte la foi quand on est citoyen. Corneille , Despréaux , et Racine , et Molière , Eux qui sur nos esprits répandoient la lumière , Ont-ils contre le ciel élevé leurs accents?
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Leurs mains chargeoient Fautel et de fleurs et d'encens; Animés de Fesprit qa*un roi prophète inspire , Pour accorder la Jiarpe ils quittèrent la lyre : Quiconque a leurs talents , et n'écrit pas comme eux , Pour nous rendre a la fois meilleurs et plus heureux , Change en poison mortel la céleste ambrosie y Et corrooipt sourdement le sein de la patrie.
L'impie audacieux ébranle les états ; S'il ne Test pas lui-même , il fait des scélérats : C'est en vain que la loi lui prescrit le silence : Tout de son fanatisme ficcroit la violence ; Au repos de la terre il ne peut consentir : Apôtre de l'erreur, il seroit sou martyr. Tant l'orgueil est puissant , tant la raison est vaine.
Esclaves révoltés , reprenez votre chaîne , Arborez l'étendard de la Religion , Sortez du lac impur de la corruption ; L'instani fiital est près , la mesure est comblée ; Les cris de la vertu dans vos bras violée , Les plaintes de l'honneur en butte à vos mépris Ont enfin pénétré les célestes lambris : Rien tôt un air brûlant consumera la terre ; Rientôt le roi des rois , porté sur son tonnerre y Suspendra dans les airs un miroir étemel , Espérance du juste , efiroi du criminel : Dans ce cristal brillant la vérité tracée Rendra l'esprit sensible et peindra la pensée ; Alors on connoUra si les raisonnements , Si la mode , l'esprit , l'amour, les agréments , L'emportent sur la foi , sûr l'humble obéissance ,
Sur le calme d*un cœur ami de Finnocence.
En attendant ce jour par Dieu même choisi , Je vais y de son esprit plus vivement saisi , Et bravant de FOrgueil la fureur indocile 1 Enchaîner Tunivers au char de FÉvangile.