‹ Œuvres du cardinal de Bernis ... Collationnées sur les textes des premières éditions, et classées dans un ordre plus méthodiqueChapitre 18 sur 96 · DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

DE LA RELIGION

ARGUMENT

La Religion , gravée dam le cœar des hommes , cnbtista depuin la création dans la famille dei patriarches ; la loi de Moîse en développa les préceptes, le christianisme les perfectionna. Portrait de l'homme. Sans la révélation Thomme seroit inexplicable. Caractère de la Religion chrétienne; elle seule porte l'empreinte de la Divinité ; elle éclaire l'homme sur rori(pne des maux dont il est accablé ; ell^nous rend plus grands et plus heureux ; elle est le fondement du repos public et de la prospérité des empires. Prière à Dieu pour la conversion des infidèles, au roi pour la défense de la-Religion.

Sainte Religion , tes cruels ennemis Sont enfin confondus y s'ils ne sont pas soumis : On se dérobe en vain aux rayons de ta gloire ; On refuse encor plus d'obéir que de croire ; Les temples de Terreur s'écroulent devant toi ; L'Auteur de la nature est l'auteur de ta loi : Ton trône inébranlable est assis sur la pierre , L'enfer tremble et rugit sous la barque de Pierre Le doigt de l'Éternel te grava dans les cœurs ,

CHANT DIXIÈME. aai

Tu descendis du ciel pour diriger les mœurs : Uhomme te méconnut , et non le patriarche ; Noé bâtit ton temple en construisant son arche ; Abraham et Jacob , leurs fils et leurs neveux, En Egypte, au désert, t'adressèrent leurs vœux; Moïse par la voix du Maître du tonnerre Écrivit tes décrets , les transmit à la terre. Il falloit qu un Sauveur par David annoncé Achevât d'élever ton temple commencé.

Salomon ébaucha les desseins de Moïse : Sion devint alors le berceau de TEglise; Et le Christ, cet espoir des prophètes divers. Vit le jour lorsqu' Auguste eut calmé l'univers. Les Hébreux, enivrés des grandeurs temporelles. Trop soumis à la lettre , à l'esprit trop rebelles , Dans l'humble Rédempteur méconnurent leur roi , Et son sang éteignit le flambeau de leur foi : L'arche sainte , depuis proscrite et profanée , Des esprits infernaux gémit environnée , En attendant le jour où les mêmes liens Uniront les Gentils , les Juifs et les Chrétiens.

Ainsi dans tous les temps un sillon de lumière Montra ton origine et marqua ta carrière ; L'ange et l'homme par toi connurent leur auteur. Et Dieu (ut adoré dès qu'il fîit créateur : En vain les passions , l'orgueil , et l'imposture , Ont voulu t'arracher du sein de la nature , La vérité renaît et s'accroît sous tes pas ; Si tu perds des sujets , tu gagnes des états : Les contradictions te rendent plus (ëconde ;

aw LA RELIGION VENGÉE.

Ta loi si combattue assujettit le monde : Pour ta cause aujourd'hui qu'importe de s*armer? Qu'on lèye le bandeau , l'univers doit t'aimer ; Redoutable aux méchants 9 aux malheureux propice , Tu soutiens l'innocence , et fais pâlir le vice ; Tu corriges le cœur en soumettant l'esprit ; En éclairant nos maux ton flambeau les guérit : Toi seule as débrouillé le chaos où nous sommes , Dévoilé la bassesse et la grandeur des hommes ; Toi seule de nos cœurs remplis le vide af&eux ; En nous rendant meilleurs, tunous rends plus heureux. Permets-moi de tracer tes divins caractères , De peindre ta morale , appui de tes mystères , Sauvegarde des mœurs , fléau des scélérats , Ressource des sujets , force des potentats; Qui , des cœurs résignés efiàçant les souillures , Verse un baumeenchanteursur toutes leurs blessures.

O grâce , 6 pur rayon de Dieu même émané , Doux mobile d'un cœur vers le bien entraîné ; Toi qui sans rendre esclave obtiens l'obéissance j Toi qui du libre arbitre assures la puissance , Sois ma muse aujourd'hui ; viens embraser mes vers Du feu des Âugustins , de l'ame des Prospers ; De l'énigme de l'homme explique le mystère , Et dévoile nos cœurs pour guérir leur misère !

Quel levain corrompit la source de mon sang ! Je porte le poison et la mort dans mon flanc ; Le germe des douleurs fermente dans mes veines ; Tout jusqu'à mes plaisirs s'altère par les peines. Je sens que je suis né pour contempler les cienx ;

CHANT DIXIÈME. aa3

Mais un voile accablant les dérobe à mes yeux. Je trouve dans mon cœur une loi naturelle , Et ce cœur révolté se déclare contre elle : Elle répand encore un éclat incertain Pareil aux premiers feux de Tastre du matin ; Mais sa (bible lueur n^éclaire que mes cbutes , Ma raison et mes sens s* épuisent par leurs luttes ; Le doute qui me suit redouble mes terreurs , Et le jour qui m'éclaire augmente mes erreurs. Cependant , dans Fopprobre où gémit la nature , Un air de majesté brille dans sa structure ; Semblable a. ces palais dont les riches lambris Frappent encor les yeux a travers leurs débris , Sous un amas confus de colonnes en poudre , Où fument tristement les restes de la foudre , On admire un dessin superbe et régulier, Fini dans ses détails , frappant dans son entier : Ainsi rhonmie y orgueilleux même dans sa ruine , De son abaissement recherche l'origine ; Enflé de sa grandeur y honteux de son état , Il sent qu il a perdu de son premier éclat : Occupé , fatigué du soin de se connoltre f Il ne sait ce qu'il est ni ce qu'il voudroit être ; Pressé de commencer, puni de difïërer, Malheureux de savoir, coupable d'ignorer, Déchiré de remords , rongé d'inquiétudes , Triste dans ses loisirs , lassé dans ses études , Il n'a d'autre bonheur que l'art de s'éblouir. Et d'abuser son cœur si facile à trahir. Cet honmie, en même temps libre dans ses entraves ,

A la fierté des rois soUs l'iiabit des esclaves ;

Amoureux du bonheur qui Véloigne de lui ,

Enivré , dégoûté de lui-même et d autrui ,

Diffèrent , inégal , et cependant le même ,

Fier, timide, et rampant, son cœut* est un problème;

Amusé par des riens , les plus vastes projets

N^offrent k son ardeur que de foibles' objets ;

Sur la nature entière il cherche à se répandre ;

Son cœur veut s^af&anchir, son ame veut s'étendre :

Il s'abandonne en vain à la variété ,

Toujours Fennui le livre à la satiété :

Tout irrite ses goûts sans remplir son envie ;

Il abrège ses jours et regrette la vie :

Dans ce vaste univers il se trouve borné ;

Et , de l'illusion jouet infortuné ,

Pour apaiser l'ardeur de sa soif téméraire ,

Il crée a chaque instant un monde imaginaire ;

Il voudroit , à l'abri des caprices du sort ,

Sur les âges futurs régner malgré la mort.

Au lieu de l'éclairer, ses lumières le flattent ;

Loin d'élever son cœur, ses passions l'abattent :

La raison lui soumet les lions rugissants ;

Mais lui-même obéit k l'empire des sens.

Plus il fait remonter sa race renommée ,

Plus il touche au limon dont Eve fut formée :

L'antiquité du nom l'approche du néant ,

C'est un pygmée altier qui se masque en géant ;

L'ignorance obscurcit ses lumières hautaines :

Le roi de la nature est accablé de chaînes.

Les autres animaux usent tranquillement

CHANT DIXIÈME. aa5

Des biens appropriés a leur tempérament ; La chèvre broute en paix Tépine dçs montagnes ; La tranquille brebis tond Fherbe des campagnes ; Le bœuf 9 en ruminant au pied d'un vert coteau , N'entend pas aiguiser la hache et le couteau. Lès soucis dévorants , la sombre inquiétude y Habitent les cités, et non la solitude : L'insecte , ainsi que nous , rongé par le remord , Ne boit pas lentement la coupe de la mort; L'homme lui seul , déchu de sa noble origine , Marqué visiblement par une main divine , Pauvre au milieu des biens qui naissent sous ses pas, Court après les trésors qu'il ne possède pas ; EfFrayé par le temps , dont la marche insensible De l'avenir obscur rend l'approche terrible , . 11 ne jouit de rien en essayant de tout ; Le plaisir n'est pour lui qu'un passage au dégoût.

Dans ce cercle éternel d'illusions prochaines, De biens si peu fondés , et d'erreurs si certaines , Quel être que Dieu seul pourroit me secourir. Me corriger, m'instruire, et surtout me guérir? O vérité chrétienne , 6 raison salutaire , Il (àut te reconnoitre a ce grand caractère : Nulle secte avant toi ne m'avoit éclairé Sur la source des maux dont l'homme est dévoré.

Adam , ce premier chef de la nature humaine , Attenta librement a la loi souveraine : Le prix de l'innocence est l'immortalité ; Il pouvoit la transmettre à sa postérité : Le poison de Forgueil infecta sa sagesse.

Beihis. j5

aa6 LA RELIGION VENGÉE.

En perdant rjuABOÇie^ce U perdit la jeunesse , Le temps blanchit sa tète ; et ses fils malheureux Puisèrent dans son flanc un germe dangereux , Un vice héréditaire , infusé d*âge en âge , Qui des enfants 4e Dieu nous ravit Tapanage. Ainsi le ver rongeur perce au cœur de Formeau , Et y desséchant le tronc, flétrit chaque rameau: Une fontaine ainsi qui se souille a sa source Infecte les rnisseaux qu'elle forme en sa course , Et, grossissant toujours , porte ses flots amers Aux torrents débordés qui corrompent les mers. Adam fut ce grand arbre et cette source impure D'où le poison coula sar toute la na).ure : Nous sommes les rameaux de ce tronc malheureux. Le vice et la vertu se disputent nos vœux : L'un, plus fort, nous entraine -, et la vertu , stérile • Sans le .secours du ciel, no^s devient inutile.

Ainsi tout s'éclaircit^ l'homme n'est plus obscur ; Il se connoit , il marche , et son pas est plus sur; Quoiqu'imbu du venin de l'antique vipère, Et courbé sons le faix du péché de son père , Il porte sur son front le sceau du Créateur ; Il reprend l'espérance aw sein du Rédempteur, Et , lavé dans son sang et dans l'eau du baptême , Il redevient l'imagç et l'enfant de Dieu même. Sans la chute d'Adam , qni pourroit assortir Les penchants opposés dont l'homme est le martyr? Sans la rédemption , quelle est l'ame assez sainte Pour offrir au Très-Haut plus d'amour que de crainte? Non , Dieu ne peut créer les hommes vicieux ,

Ni fermer sans raison la barrière des cieux ; Juste sans dureté , plus clément que terrible , Il ne rendra jamais le salut impossible. Vérité consolante , ame de notre foi , Quelle religion découvrit avant toi Les contrariétés de la nature humaine, Et nous apprit enfin à bénir notre chaîne? Jamais le vrai chrétien ne cède au désespoir; La souffrance a pour lui tout Tatlrait du devoir; L*Homme-Dieu , son modèle , excite son courage , Et lui montre pour prix le céleste héritage ; La douleur du chrétien se change en voliq)té ; Son ame échappe au temps, et joint Féternité : La mort, dont le seul nom glace une ame sensible , N^est pour lui que la fin d*un voyage pénible ; Le ciel s'ouvre à ses yeux dans un fatal moment CKi , Tamour-propre éteint , finit Fenchantement , Où du monde trompeur la scène est éclipsée , Où r univers s'enfuit ainsi que la pensée : Ce moment si terrible est la fin du malheur ; Il est pour le chrétien Taurore du bonheur. Vaines religions de la Grèce et de Rome , Éleves-vous ainsi l'homme au-dessus de l'homme? L'Orgueil par vos conseils nous apprit à mourir; Mais enseignez-vous l'art de vivre pour souffrir, D'envisager les maux dont gémit la nature Comme un creuset ardent où notre ame s'épure? Quels secours offrez-vous aux peuples enchaînés , Du caprice des grands jouets iufi>rtunés? L'appareil festueux du courage stoique

2îi8 LA RELIGION VENGÉE.

Rendra-t-il le repos à ce paralytique

Qui jouit de la vie et non du mouvement ,

Et dont le lit afifreux ressemble au monument?

Pourta-t-il consoler l'aveugle en sa carrière ,

Dont les yeux sont fermés k la douce lumière y

Dont les pas incertains sont conduits par le sort ,

Pour qui tout est couvert du crêpe de la mort?

La foi produit la force où régnoit la foiblesse ; Elle rend la chaleur a la froide vieillesse , Console Tinnocence , eflàce de son front L'empreinte de la honte et le sceau de l'affront ; La souffrance du juste est le signe et le gage De la faveur du ciel devenu son partage. Dieu n'offre que la foudre aux coupables heureux ; Mais il ouvre son sein aux foibles vertueux.

Voilà donc cette foi si terrible et si dure Dont le pouvoir révolte et dompta la nature , Dont le front trop austère écarte les plaisirs , Epouvante la joie , et glace les désirs ; Qui , mieux que les conseils de la philosophie , Sait nous rendre léger le fardeau de la vie ! Elle seule est l'appui des mortels abattus. Pourquoi? C'est qu'elle seule épure les vertus.

Peignons , sans employer artifice ni pompe , La raison qui séduit, et la foi qui détrompe.

L'amouivpropre est le roi qui gouverne nos cœurs ; Par lui la volupté domine sur nos mœurs ; Ensemble et toura tour ilsnoussoufHent leurs flammes L'un arme les esprits , l'autre égare les âmes. Quelle digue élever contre ces fiers torrents?

Par quel art, par quel frein encliainer ces tyrans? La raison clierclie en vain à calmer leur furie ; Elle excite rbonneur, Famour de la patrie, Oppose la décence au transport violent, Et rhumble modestie à Torgueil insolent : Inutiles vertus , dont le fbible artifice Ne sert qu k pallier, qu'a travestir le vice , Qu à voiler sa laideur, et sauver ses éclats. Si Foeil n'est point blessé, le monde ne Test pas. Ainsi la douce feinte et la ruse hypocrite Deviennent des humains la vertu fevorite : L'homme a suivi les lois s'il peut leur échapper; L'art de plaire aux mortels est l'art de les tromper.

Comme Armide autrefois , puissante encha nteresse, Pour attacher l'objet de sa folle tendresse , Sembloit avoir changé les rochers en forêts, Les cyprès en lauriers , les déserts en guérets-; Déguisés par son art, tous les monstres difformes Se montroient à Renaud sous de riantes formes -, L'adroite illusion , les prestiges flatteurs , Répandoient sur ses yeux leurs charmes séducteurs ; Les ours et les lions errant dans la prairie N'offiroient que la douceur de l'humble bergerie ; Les hydres, les serpents, en nymphes transformés, Se jouoient devant lui sur les flots animés ; Il trouvoit la beauté , la fraîcheur, l'abondance , La pudeur enfantine , et jusqu'à l'innocence , Dans un affreux désert où la stérilité , Le silence , l'horreur, la mort , la cruauté , Régnoient avec le crime en des cavernes sombres ,

ii3o LA RELIGION VENGÉE.

Effroyable séjour des démons et des ombres ; Renaud ne voyoît rien en croyant de tout voir. Enfin la Vérité présenta son miroir; Son éclat dissipa les erreurs , les mensonges : L'enchantement finit où finirent les songes.

Ainsi notre raison, ce guide embarrassé , Trop savante dans l'art d' Alcine et de Circé , Ne pouvant nous régir, et voulant nous conduire , Epuise sur nos cœurs le talent de séduire : Elle habille en vertus nos plaisirs les plus chers ; Elle couvre de fleurs la honte de nos Fers ; Et, s'aidant des secours de la philosophie , Dérobe à notre cœur la chaîne qui le lie. Mais Taspect fulminant de la Divinité , L'approche de la mort ou de l'adversité , Du remords dévorant les clameurs énergiques , Chassent l'illusion de nos songes magiques , Et découvrent enfin à nos yeux offusqués L'effrayante laideur de nos vices masqués.

Vous seule , 6 (bi sévère , en détruisant les fables Enfantez dans nos cœurs des vertus véritables ; Vous n'offrez qu'au vrai seul l'encens et le tribut : Votre modèle est Dieu , le ciel est votre but. Quand la religion , triomphant des obstacles , Ne s'annonceroit pas par la voix des miracles ; Quand la croix , si honteuse et si dure aux pervers , N'auroit pas subjugué le perfide univers , A sa morale seule on la croiroit divine ; Dans l'esprit qui l'anime on voit son origine : Eh ! quel autre que Dieu auroit pu nous donner

CHANT DIXIÈME. i3i

Le précepte si doux d'aimer, de pardonner? Aimer ! c est aimer Diera comxae arbitre sopréme ; C'est aimer nos pareils , nous aimer pour Dieu même; Sa gloire est le ressort, le motiF, et Fattrait D'un sentiment si pur, si noble , si parfait : Amour universel^ Dieu même est sa raeine; Il coule de son sein , il s'exerce , il domine Sur tous nos sentiments et sur nos Cicultés ; Il réunit les rois , les peuples , les cités ; Et, liant d'un seul nœud tons les êtres ensemble , Il les ramène à Dieu dont le sein nous rassemble : Grande et sublime loi , reine de tous les cœurs , Qui nous rend pi us heureux, etplus grands , et meilleurs , Qui , mieux que les conseils d'un sénat politique , Affermit les ressorts de la force publique ! Le prince ne craint plus le choc des passions Quand Dieu même est l'objet de leurs impulsions : Un chrétien né sujet sera toujours fidèle ; Le monarque a ses yeux est l'image immortelle De l'Etre souverain par qui régnent les lois ; IlcroitmourirpourDieuquandil meurt pour ses rois.

Un chrétiensur le trône est le meilleur des maîtres; Il fixe ses regards sur ces hommes champêtres Que le ciel a placés dans le rang le plus bas, *

Et qui n'ont pour toutbien que l'honneur et leurs bras: L'amour rapproche, unit, console, élève, épure; C'est lui qui fit la loi du pardpn de l'injure, Et qui, nous ordonnant d'aimer nos ennemis , Surmonta la nature k qui tout est soumis.

Qu'on ne me vante plus la clémence d'Auguste ,

aSa LA RELIGION VENGÉE.

La cbarité chrétienne est plus noble et plus juste ; L'Orgueil n'excite pas sa générosité , C'est dans le cœur de Dieu qu'elle prend sa honte : La nature est sensihle et non pas magnanime ; Mais la foi du chrétien est active et sublime.

Se croire enfant de Dieu^ l'adorer comme fin , Porter un front scellé de son anneau divin ; N'être qu'un fbible atome, et tendre vers un être Dans qui le monde entier roule sans le connoltre , Nourrir un esprit pur dans un temple charnel , Obéir a la mort sans devenir mortel , Etre grand sans orgueil , et soumis sans bassesse ^ Charitable sans faste , indulgent sans foiblesse ; Vaincre , non des guerriers sous le fer expirants , Mais l'injuste fureur qui fait les conquérants ; Perdre sans murmurer des couronnes profanes, Descendre sans douleur des palais aux cabanes, Du berger sans orgueil monter jusques au roi : Prodiges réservés au pouvoir de la foi !

O toi, chef des démons, que la rage consume ^ Sur qui le feu du ciel en tombant se rallume , Orgueil , toujours superbe et toujours outragé , Frémis : la foi triomphe , et le ciel est vengé. Bn vain les esprits forts , tes femeux tributaires , De la Religion attaquent les mystères ; L'humanité divine et la triple unit^ Révoltent leur esprit brillant, mais limité. Pourquoi s'étonnent-ils , eux que l'erreur abuse , Qu'à des êtres bornés l'Infini se refiise ! Ils marchent sur la terre , ils voguent sur les mers ;

En ont-ils pu saisir les principes divers ?

Tout est mystère ; on voit l'existence des choses,

On connoit les efifets , on ignore les' causes :

Ni le corps que je meus , ni Famé que je sens ,

Rienn'estclairpourrespritquandtoutfrappelessens.

Soumettons la raison aux vérités terribles Qu'on voit naître du seiii des vérités sensibles : Le mystère est un joug pour Findociliré; La morale est un frein pour la cupidité : Malgré tous les efforts de Terreur infernale , • Adorons le mystère , et suivons la morale. L'homme est né pour agir plutôt que pour savoir; La science l'occupe , et trompe son espoir, .A moins qu'en remontant à la cause première Il ne boive a longs traits ces torrents de lumière Qui de l'Être éternel nourrissent la splendeur, Et de tous ses desseins dévoilent la grandeur. Dieu plaça son pouvoir au sein de son Eglise , Pour qu'en la consultant l'ame lui fut soumise ; L'Eglise est le soleil qui doit nous éclairer ; En suivant ses décrets on ne peut s'égarer : Quel orgueil d'hésiter, au moment qu elle ordonne , Entre le ciel qui parle et l'homme qui raisonne !

L'imprudent voyageur qui d'un chemin tracé Passe dans un sentier obscur, embarrassé , Rencontre à chaque instant des rochers, des épines , Des torrents débordés et d'affreuses ravines ; Un guide secourable , en lui tendant les bras , L'arrache au précipice entr' ouvert sous ses pas.

La clarté qui nous luit trop souvent nous égare :

ii34 LA RELIGION VENGÉE.

Nous volons vers le ciel sur les ailes d*Icare ; En poussant comme lai notre vol incertain , Craignons de partager son malheureux destin. Contre tous les dangers TEglise nous rassure; La raison est douteuse , et la foi toujours sure : Laissons à Tesprit fort la folle vanité De lever Fétendard de Tindocilité.

Sur les borda enchanteurs que fSéconde la Loire J'ai vu (ce souvenir est cher à ma mémoire) Un sage studieux , loin du luxe des cours , De son quinzième lustre achever Theureux cours. Son front calme et serein , malgré le froid de Tâgc y De la paix de son cœur ofFroit la douce image ; Ses regards pleins de feu, d*ame et de majesté, Imprimoient le respect, inspiroient la bonté. Long-temps imitateur des courtisans serviles , Il but Tiniqulté des palais et des villes ; Mais , jouet de Tamour et de l'ambition , Il chercha le bonheur loin de Fillusion ; H reconnut Torgueil des faux savants du monde , Et de Fimpie altier la misère profonde ; Sous un rustique toit de tilleuls ombragé, Dans un jardin de fleurs et de fruits surchargé , Il retrouva la paix, la vertu , la constance , Et ce bonheur si pur qui na)t de l'innocence. Son esprit trop superbe et trop présomptueux Se soumit k la foi dès qu'il fiit vertueux. La voix de la nature et l'aspect des campagnes , Le silence sacré des bois et des montagnes , Bien mieux que les écrits d'un orateur subtil ,

CHANT DIXIÈME. i35

De ses raisonnements renouèrent le fil.

Le ciel fut son espoir, le monde (ut sa crainte. Mais jamais la terreur n'agite une ame sainte : Elle craint de déplaire k Tauteur de nos jours ; Mais Tadorant sans cesse , elle espère toujours. Quand Famour est ardent , il trouble, mais rassure : La paix est pour les saints , la peur pour le parjure.

c< Vois , me dit le vieillard , vois ce Sauvage lieu : Pour moi c'est l'empy rée et le temple de Dieu : Touty croltparsessoins; mesbiens sont ses largesses ; Ces fruits qu'il fait mûrir font toutes mes richesses ; Sous ses yeux paternels je veille , je m'endors^ Mon ame vit en lui , c'est lui qui meut mon corps ; Mes jours coulent au sein de sa bonté divine , Cbaque instant me ramène à ma noble origine.

« Apprends a vivrelieureux en vivant pour Dieu seul Ne crains pas de la mort le funèbre linceul ; Mourir pour Dieu, c'est vivre ; et sa présence auguste Est le prix qui t'attend , si tu sais être juste ; Au lieu de raisonner, songes à bien agir : L'esprit est un vaisseau qu'il faut savoir régir; En butte aux vents, aux flots, l'un a l'autre contraires, 11 s'égare en s'ouvrant des routes téméraires : Fuis l'espoir dangereux qu'offre la nouveauté. Et le trompeur appât de l'incrédulité.

Jeune bomme , la vertu , la paix de l'innocence , Te rendront plus heureux qu'une vaine science. »

De ce trône élevé sur le sommet des cîeux , Roi du monde , Dieu fort , daigne tourner les yeux Vers ces peupleserrantsqui te cherchent, t'ignorent.

a36 LA RELIGION VENGÉE.

Dont l'esprit t'obscurcit, mais dontles cœurs t'adorent !

Dissipe leurs erreurs en leur donnant ta loi :

S'ils gardent l'innocence , ils méritent la foi.

Inde , Chine y Japon , iles , plages australes y

Habitants malheureux des rives glaciales ,

Le voile qui vous couvre un jour s' en tr' ouvrira ;

Pratiquez la vertu , Dieu vous éclairera.

Et vous , prince chéri , dont les pieux ancêtres Forment depuis mille ans la chaîne de nos maîtres , Successeur de Clovis qui vainquit par la croix , Souvenez-vous que Dieu fait seul régner les rois ; Qu'il vous a couronné pour veiller sur ses temples , Pour défendre les mœurs surtout par vos exemples , Pour chasser la licence , et la remettre aux fers : L'exemple d'un grand roi peut sauver l'univers.

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