ÉPITRE L
L'art seul lui reste , ou plutôt son abus : De ses filets la trame déliée , A nos lambris adroitement liée , Oflfre un travail moins lieureuic que fini : A force d*art, Fart lui-même est banni.
Il est encor des talents dans la France Qui des neuf sœurs nourrissent Fespérance. Mais je croirois qu'au frivole inclinés De la nature ils se sont détournés.
Se pourroit-il , François , que notre verve Elit réveillé le courroux de Minerve; Qu'on eût fondu For du siècle passé Pour y mêler un clinquant eSacé?
Le naturel s'est usé sous la lime; La symétrie a banni le sublime ; Et la clarté , ce flambeau du discours , Pâlit, s'éteint, et fuit place aux faux jours.
Trop de finesse afïadît la saillie De la piquante et sincère Thalie :
Dans un travail inutile à nos mœurs , plus d'un Newton sépare leurs couleurs, Le prisme en main marque leurs diflërences , Et nous égare en leurs foibles nuances. L'art trop heureux d'instruire et d'amuser Est devenu Fart de subtiliser, L'art de donner, au gré de l'imposture , Tout à Fesprit et rien à la nature.
On ne rit plus , on sourit aujourd'hui ; Et nos plaisirs sont voisins de Fennui. Pourquoi faut-il que Melpomène en larmes ,
Le cœur rempli de tragiques alarmes , Et des transports d'un amour inhumain , S* abaisse , et vienne , un creuset à la main , Analyser les transports de sa flamme , Armer ses vers dn sel de Tépigramme , De sa douleur combiner les regrets, Peindre toujours , nHntéresser jamais, A Fanti thèse enchaîner la maxime, Et tendre plus au succès qu'à Testime ?
Plût aux neuf soeurs qu'un Amphion nouvc-^u Avec LuUi conciliât Rameau; Que , bannissant Tenvie et la satire , On accordât les accents de leur lyre ! Le dieu de Gnide et le dieu des concerts Ont inspiré ces deux chantres divers :
L'un , du bon goût protecteur et modèle , Est de nos cœurs l'interprète fidèle :
L'autre , échauffé par le concert des corps , Rend avec feu leurs physiques accords.
Que de l'amour l'un chante les ravages ; L'autre les mers, la foudre et les orages.
Taurois voulu que le dieu des romans Eût épuréja langue des amants ; Que le remords , persécuteur du vice , Fût son remède autant que son supplice. L'amour si fourbe est pourtant ingénu : Libre, immodeste, il rougit d'être nu.
D'un ton naïf peignez son imposture ; Que la pudeur préside k la peinture :
C'est un enfent, mais un enfant armé,