ÉPITRE I
Tyran jaloux du coeur qu'il a charmé ; Cruel) perfide, il sourit quand il blesse : Changez de ton , s'il change de fbiblesse.
J'aurois aimé que , féconde en ses tours , Pleine d'un feu qui s'anime toujours , Notre éloquence eût eu plus d'harmonie , Moins de recherche, él plus de vrai génie ; Que , noble et forte , elle eut marqué ses traits , Du Titien imité les portraits , Et de Rubens ravi le pinceau mâle.
Voyez Hercule et le jeune Céphale.
Terrible et fier, l'un porte dans ses mains Et le repos et l'effroi des humains :
Un sourcil noir ombrage sa paupière ; Son œil enfiinte et répand la lumière; Et son front large, inquiet et troublé , Soutient des dieux le palais ébranlé :
Tel est Alcide. Amoureux de l'Aurore, Céphale attend que l'Olympe se dore :
Il abandonne aux zéphyrs , a leurs jeux , Le soin trop vain d'arranger ses cheveux : Au point du jour ses tresses dénouées Dans les forêts flottent abandonnées ; Sans artifice , aimable , intéressant , Il communique un transport qu'il ressent. Enfants des arts , entre ces deux images Décidez-vous : distinguez vos ouvrages Ou par les traits , ou par le coloris : Le naturel assurera leur prix.
Mais en fuyant la vaine dépendance
SUR LE GOUT. a57
De Fart stérile , évitez Vabondance : Qu un voile simple entoure vos appas : Embellissez y ornez , ne chargez pas.
Pères feconds , sacrifiez sans peine Tous les enfants qu'une facile veine Produit sans choix , enfante sans dessein : Ou laissez-les mûrir dans votre sein.
Si vous voulez imiter la nature y Il fiiut du luxe abjurer l'imposture ; Débarrassez vos sdtis appesantis Des faux plaisirs qui les ont pervertis. Au fond des cœurs le sentiment sommeille ; Le bruit des arts l'excite et le réveille : Mais à leur pompe attentif par efibrt, Il en gémit, succombe et se rendort.
Conmient ranger sous de justes idées Des passions qu'on ne voit que fardées? Comment goûter et peindre les plaisirs?
On ne connoit que Texcès des désirs ; En les outrant on cherche à les éteindre : Il &ut sentir pour savoir Fart de peindre , Et de nos cœurs étendre dans autrui Ce pur rayon du feu qui nous a lui.
De la nature enfants moins indociles, Les plaisirs purs n'étoient que plus faciles : Mais , pour remplir notre cœur inconstant , • Du vrai bonheur l'art recula l'instant.
Les biens voisins perdirent leur amorce : Plus éloignés y ils eurent plus de force : Nos sentiments plus vifs furent moins doux ,
a58 ÉPITRE L
Le cœur moins tendre , et Tamour plus jaloux.
Heureux celui dont Tame moins vulgaire Cherche de Pan le temple solitaire; Qui , revenu des modernes erreurs, Gonnolt le prix des jardins et des fleurs. D'un jeune ormeau dont la tète naissante Soutient déjà la .vigne languissante ; Qui, des oiseaux écoutant les chansons, Rime des vers aussi doux que leoss sons; Dont les vertus , au simple accoutumées , Du monde au loin contemplent les fumées ; Qui , libre enfin sous un toit fortuné , Voit devant lui l'univers enchaîné !
Toi , qui , nourri dans le sein du grand monde , Aimes les fleurs , le murmure de l'onde , Les chants na1t6 des bergers ingénus, Toi , dont les goûts sont amis des vertus , Reçois des vers que ma muse en hommage Refîise au grand , et n'accorde qu'au sage ! Si de ton sel ils languissent privés , Que dans tes mains ils brillent achevés : Mes sentiments, aussi purs que ton style, Rendront du moins l'hommage moins stérile.