ÉPITRE III
Elle voudroit haïr, elle ne peut qu*aimer; Son cœur cherche le calme , et se laisse enflammer. C'est alors qu'a 9es yeux se découvre l'abtme : Mais un chemin de fleurs la conduit jusqu'au crime; Le voile de l'erreur tombe enfin sur ses yeux , Et les vertus en pleurs s'envolent dans les cieux. Insensible aux leçons , aux cris de la sagesse , La jeunesse se livre au vainqueur qui la blesse ; Alors de faute en faute , et d'erreur en erreur, En épuisant le crime elle accrott son ardeur; Du poids de la raison son ame délivrée Au torrent des amours s'abandonne enivrée. Lois, sagesse, pudeur, mœurs, principes, vertus, A l'aspect du plaisir qu'êtes* vous devenus? Le temps suit la jeunesse ; il la presse , il l'arrête , Et blanchit les trésors qui couronnoient sa tête. Le plaisir est détruit, l'amour n'a plus de traits ; Mais l'habitude reste , au défaut des attraits : Le mépris, le dégoût, remplissent sur ses traces Le trône qu'occupoient les talents et les grâces ; Et la mort tranche enfin des jours infortunés Dans le sein des amours si long-temps profanés. Fils chéri de Bacchus , trompeur libertinage , A ces honteux excès tu connois ton ouvrage : Couché sur des gazons qu'épargnent les hivers , Tu ris de voir le monde en proie a ces travers : Viens toi-même éclairer l'excès de ta folie Dans ces lieux où la France imite l'Italie *.
♦ L'Opéra.
Lucinde et Cidalis , par rhymen enchaînés , Volent aux jeux publics , de myrtes couronnés. Lucinde à la douceur ajoute la finesse : Le parterre charmé contemple sa jeunesse 9 De ses regards errants démêle le motif , Et, de son innocence arbitre décisif, Fixe sans balancer le moment de sa chute : Bientôt la toile vole et Farrèt s'exécute. Un essaim de flatteurs perfides, mais charmants. Qui , sans vouloir aimer, portent le nom d'amants, Brillent dans les balcons , et volent autour d'elle : Dans leurs discours légers la saillie étincelle , L'art d'orner le frivole et d^embellir les riens Sème de mille fleurs leurs brillants entretiens. A tous leurs mouvements Lucinde intéressée Cherche à déterminer son ame embarrassée. Art de Sémiramis , miracles de Linus , Charmes d'Anacréon, prestiges de Vénus, Plaisir touchant des pleurs , sentiment de la joie , Tout ce qui plaît , qui charme , a ses yeux se déploie : Elle cède , elle perd un reste de fierté , Et prépare son cœur k l'infidélité.
•Dans les sombres détours d'une scène éclatante L'époux a prévenu son épouse inconstante ; Et sa main libérale achète au plus haut prix Un repentir suivi de honte et de mépris.
Du spectacle au souper le jeu remplit l'espace : La nuit se lève en vain , un jour nouveau l'efface. Bientôt dans un salon par Comus éclairé , On vole à ce festin si long-temps désiré ,
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Ordonné par le luxe et la délicateMe, Apprêté par le goût, loaé par la mollesse. Là , tons les sens , flattés sans être satisfiûts , S'aiguisent par degrés , ne s'émonssent jamais : Au troisième nectar qœ verse la fbUe y Uame s'épanouit, la langue se délie; Et l'esprit likre enfin au milieu de ses fiers , Vole avec le Champagne et le suit dans les airs. Alors les traits malins de la plaisanterie Troublent de la raison la sage rêverie : Qu elle règne , dit-<m , qpand le soleil nous luit : Le flambeau de l'amtour est l'astre de la nuit. Ainsi tous les excès sous un masque commode Se glissent sourdement , et se tournent en mode. Il suffiroit alors , pour étendre leur cours , Qu'un écrit scandaleux leur prêtAt son secours.
Le monde a de son sein exilé la science ; Mais il sait par l'usage ennoblir Tignorance; Il prête k nos discours ce vernis animé , Ce ton enfin , ce tcm plus senti qu'exprimé. Cependant , sur la foi d'un certain formulaire , Il voile nos défauts , et donne l'art de plaire : De l'esprit , du mérite , arbitre universel , Il condamne à la hâte , et juge sans appel. Quelques foîbles secours puisés dans la lecture , Quelques ikits recueillis dans une source impure , Sont la base et le fonds de ce juge insensé , Paresseux a s'instruire , k corrompre empressé. O vous qui , satisfiaiits de vos courtes lumières , Ne cherchez , n'enlevés que la fleur des matières ,
Laissez en d'autres mains les ferdeaiiix accafalaiMs , Et ne surcliaif ez pas vos débiles talents. Et TOUS , de qui les soins bornés à la parure Aetrancbent a l'esprit toute sa nourriture, Qui j le bras appuyé sur un pompeux carreau , Arrangez la nature en tournant le fuseau , Croyez que ces auteurs dont votre ame est charmée Ont le cœur d'un Titan 6t les bras d'un Pygmée. Leur exemple entraîna votre esprit libertin ; Connoissez leurs erreurs , et tremblez pour leur fin. Ils n'ont jamais senti le solide avantage De rendre aux lois, aux dieux, un légitime hommage. Ils oat ¥u que le monde ofiroit tout son encens A la beauté du jour, à l'idole des sens ; Qu'à peine quelques grains conservés en silence Fumoient obscurément aux pieds de l'inaoceiice , Et qu'enfin les autels d' Ajnour et de Plutus Avoient rendu désert le temple des vertus. Ils ont vu Flore errante , Ajrphise a demi-Aue , S'engager sans pudeur, rompre sans retenue , Remplir le monde entier de leurs égarements, Et compter en un mot leurs jours par leurs amants. Ils ont vu triompher ces tyrans des fiimiUes, Ces &meux corrupteurs des mères et des filles , Qui , galants sans déœnce , amoureux sans désirs , Ne cherchent que l'éclat dans le sein des plaisirs ; Qui , loin d'ensevelir la liste de leurs crimes , Exposent au grand jour le nom de leurs viotimes : Ils ont dans cette école accoutumé leurs cœurs A flatter la licence , k m^riser les mcoars ,
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A tolérer le vice, et non le ridicule,
A. couronner Texcès , a siffler le scrupule ,
A ne connoitre enfin , esclaves fSsictieux ,
Que leurs penchants pour lois, et leurs plaisirs pour dieux.