ÉPITRE V
Je vous salue , ô terre où le ciel m'a fiait naître \ Lieux où le jour pour moi commença de paroître ,
Quand l'astre du berger, brillant d'un feu nouveau , De ses premiers rayons éclaira mon berceau ! Je revois cette plaine où des arbres antiques Couronnent les dehors de nos maisons rustiques , Arbres , témoins vivants de la faveur des cieux , Dont la feuille nourrit ces vers industrieux Qui tirent de leur sein notre espoir, notre joie , Et pour nous enrichir s'enferment dans leur soie. Trésor du laboureur, ornement du berger. L'olive sous mes yeux s'unit k l'oranger. Que j'aime à contempler ces montagnes bleuâtres Qui forment devant moi de longs amphithéâtres , Où l'hiver règne encor quand la blonde Cérès De l'or de ses cheveux a couvert nos guérets ! Qu'il m'est doux de revoir sur des rives fertiles Le Rhône ouvrir ses bras pour séparer nos iles , Et, ramassant enfin ses trésors dispersés. Blanchir un pont bâti sur ses flots courroucés;
* Cette épître a été commencée auprès du Pont-Saint-Esprit en Languedoc. (Édit. de M 52.)
D^admirer au couchant ces vignes renommées Qui courbent en (estons leurs grappes parfumées ; Tandis que vers le nord des chênes toujours verts Aflfrontcnt le tonnerre , et bravent les hivers ! Je te salue encore , 6 ma chère patrie ! Mes esprits sont émus ; et mon ame attendrie Echappe avec transport au trouble des palais , Pour chercher dans ton sein Finnocence et la paix . Cest donc sous ces lambris qu'ont vécu mes ancêtres ! Justes pour leurs voisins , fidèles à leurs maîtres , Ils venoient décorer ces balcons abattus , EmbelKr ces jardins, asiles des vertus, Ou sur des bancs de fleurs , sous une treille inculte , Ils oublioient la cour, et bravoient son tumulte ! Chaque objet frappe , éveille , et satisfait mes sens ; Je reconnois les dieux au plaisir que je sens. Non, Taîr n'est point ailleurs si pur. Tonde si claire; Le saphir brille moins que le ciel qui m'éclaire ; Et l'on ne voit qu'ici , dans tout son appareil , Lever, luire, monter, et tomber le soleil.
Amour de nos foyers , quelle est votre puissance ! Quels lieux sont préférés aux lieux de la naissance? Je vante ce beau ciel , ce jour brillant et pur Qui répand dans les airs l'or, la pourpre et l'azur. Cette douce chaleur qui mûrit , qui colore Les trésors de Vertumne et les présents de Flore : Un Lapon vanteroit les glaces , les frimas Qui chassent loin de lui la fraude et les combats ; Libre , paisible , heureux , dans le sein de la terre . Il n'entend point gronder les foudres de la guerre.