‹ Œuvres du cardinal de Bernis ... Collationnées sur les textes des premières éditions, et classées dans un ordre plus méthodiqueChapitre 34 sur 96 · ÉPITRE V · texte numérisé non relu

ÉPITRE V

Quels stériles déserts , quels antres écartés

Sont pour leurs habitants sans grâce et sans beautés?

Virgile abandonnoit les fêtes de Capoue

Pour rêver sur les bords des marais de Mantoue ;

Et les rois indigents d^Ithaque et de Scyros

Préfèroient leurs rochers aux marbres de Paros.

En vain Fambition , Tinquiète avarice , La curiosité , le volage caprice , Nous font braver cent fois Tinclémence des airs , Les dangers de la terre , et le péril des mers : Des plus heureux climats, des bords les plus barbares, Rappelés sourdement par la voix de nos Lares , Nous portons a leurs pieds ces métaux recherchés Qu'au fond du Potosi les dieux avoient cachés. Assis tranquillement sous nos foyers antiques , Nous trouvons dans le sein de nos dieux domestiques Cette douceur, ce calme , objet de nos travaux , Que nous cherchions en vain sur la terre et les eaux.

Tel est rheureux effet de T amour de nous même : Utile à Tunivers quand il n'est point extrême , Cet amour, trop actif pour être concentré , S'échappe de nos cœurs , se répand par degré Sur nos biens , sur les lieux où nous primes naissance , Jusque sur les témoins des jeux de notre en&nce. C'est lui qui nous rend chers le nom de nos aïeux, Les destins inconnus de nos derniers neveux , Et qui, trop resserré dans la sphère où nous sommes, Embrasse tous les lieux, enchaine tous les hommes. L'amour^propre a tissu les différents liens Qui tiennent enchaînés les divers citoyens :

L'intérêt personnel , auteur de tous les crimes , De rîntérét public établit les maximes.

Oui , lui seul a formé nos plus aimables nœuds : Nos amis ne sont rien , nous nous aimons en eux. Vous qui nommez Tamour une étincelle pure , Un rayon émané du sein de la nature , Détruisez une erreur si chère a vos appas. Aimeroit-on autrui si Ton ne s*aimoit pas? Ces transports renaissants k l'aspect de vos charmes, Ces soins mêlés de trouble et ces perfides larmes , Sont des tributs trompeurs qu'un amant emporté Ofire au dieu des plaisirs bien plus qu'à la beauté.

L'amour des citoyens ne devient légitime Que par le bieu public qui le règle et l'anime. Malheur aux cœurs d'airain qui tienneat en prison Un feu né pour s'étendre au gré de la raison , Un amour dangereux que l'intérêt allume , Qui, trop long-temps captif, s'irrite et nous consume ! Tels les terribles feux dont brûlent les Titans, Comprimés par la terre, enfantent les volcans. Ainsi vit-on jadis , dans Rome et dans Athènes , Le peuple heureux et libre, ou courbé sous les chaînes. Selon que l'amour-propre , obéissant aux lois , De la patrie en pleurs reconnoissoit la voix. Ainsi dans tous les temps l'intérêt domestique A balancé le poids de la cause publique.

Amour de la justice, amour digne de nous, Embrasez les mortels , croissez , étendez-vous : Consumez , renversez ces indignes barrières , Ces angles meurtriers qui bordent les frontières ,

iSo ÉPITRE V.

Ces remparts tortueux , et ces globes de fer Qui Tomissent sur nous les flammes de Tenfer. Faut-il que nos fureurs nous rendent nécessaires Les glaives que forgea Taudaee de nos pères? Faut-il toujours attendre ou craindre des revers , Et gémir sur le bord de nos tombeaux ouverts?

O mœurs du siècle d^or, 6 chimères aimables , Ne saurons-nous jamais réaliser vos fables? Et ne connoitrohs-nous' que Tart infructueux De peindre la vertu sans être vertueux?

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