‹ Œuvres du cardinal de Bernis ... Collationnées sur les textes des premières éditions, et classées dans un ordre plus méthodiqueChapitre 46 sur 96 · ÉPITRE X · texte numérisé non relu

ÉPITRE X

A M. DE ***

Censeur de ma chère paresse , Pourquoi viens-tu me réveiller Au sein de l'aimable mollesse Où j'aime tant a sommeiller?

Laisse-moi , philosophe austère , Goûter voluptueusement Le doux plaisir de ne rien faire , Et de penser tranquillement.

Sur l'Hélicon tu me rappelles :

SUR LA PARESSE. 3oi

Mais ta muse en vain me promet Le secours constant de ses ailes Pour m' élever k son sommet ; Mon esprit, amoureux des chaînes Que lui présente le repos , Frémit des veilles et des peines Qui suivent le dieu de Délos.

Veux-tu qu'héritier de la plume Des Malherbes , des Despréaux , Dans mes vers pompeux je rallume Le feu qui sort de leurs pinceaux ?

Ce n'est point a l'humble colombe A suivre l'aigle dans les cieux , Sous les grands travaux je succombe :

Les jeux et les ris sont mes dieux.

Peut-être d'une voix légère , Entre l'amour et les buveurs , J'aurois pu vanter à Glycère Et mes larcins et ses faveurs ; Mais la Suze , la Sablière , Ont cueilli les plus belles fleurs , Et n'ont laissé dans leur carrière Que des narcisses sans couleurs.

Pour éterniser sa mémoire On perd les moments les plus doux :

Pourquoi chercher si loin la gloire?

Le plaisir est si près de nous !

Dites-moi , mânes des Corneilles , Vous qui , par des vers immortels , Des dieux égalez les merveilles ,

3oa ÉPITRE X.

Et leur disputez le» autels ; Cette couronne toujours verte Qui pare vos fronts triomphants Vous venge-rt-elle de la perte De vos amours , de vos beaux ans ?

Non, vos chants , triste Melpomène, Ne troubleront point mes loisirs :

La gloire vaut-elle la peine Que j'abandonne les plaisirs?

Ce n'est pas que , froid quiétiste , Mes yeux , fermés par le repos , Languissent dans une nuit triste Qui n'a pour fleurs que des pavots :

Occupé de riants mensonges , L'amour interrompt mon sommeil ; Je passe de songes en songes , Du repos je vole au réveil.

Quelquefois pour Eléonore , Oubliant son oisiveté , Ma jeune muse touche encore Un luth que l'amour a monté j Mais elle abandonne la lyre Dès qu'elle est prête à se lasser.

Car enfin que sert-îl d'écrire?

N'est-ce pas assez de penser?

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