SUR L'HOMME
Oui , Thomme si rempli du soin de se connoître , Ne sait ni ce qu'il est , ni ce qu'il voudroit être. Honteux de commencer , puni de difïferer, Malheureux de savoir, coupable d'ignorer.
DIVERSES. 33i
Déchiré de remords, rongé d'inquiétudes , Triste dans ses loisirs , lassé dans ses études , Il n'a d'autre bonheur que l'art de s'éblouir, Et d'abuser son cœur, si facile k trahir. Cet homme , en même temps libre dans ses entraves, A la fierté des rois , sous l'habit des esclaves. Occupé d'un instant qui s'éloigne de lui , Enivré , fetigué de lui-même et d'autrui , Difiërent , inégal , et cependant le même , Il aime qui le hait , ou déteste qui l'aime. Amusé par des riens , les plus vastes projets Offrent à son esprit de trop fbibles objets. Tout irrite ses goûts ; sans remplir son envie , Il abrège ses jours et regrette la vie. Dans ce vaste univers il se trouve borné ; Et, de l'illusion jouet infortuné.
Pour apaiser l'ardeur de sa soif téméraire , Il crée à chaque instant un monde imaginaire. L'antiquité du nom l'approche du néant, Et le nain est toujours à côté du géant. Plus il feit remonter sa race renommée , Plus il touche au limon dont Eve fut formée. Sa raison lui soumet les lions rugissants ; Mais lui-même obéit à la fougue des sens. Au lieu de l'éclairer, ses lumières le flattent : Loin d'élever son cœur, %^% passions l'abattent ; Il ne jouit de rien , en essayant de tout; L'ambition en lui n'est qu'un affreux dégoût , L'Orgueil , une fbiblesse insolente ou soumise , Qui subsiste aux dépens d'une estime surprise :
L'avarice est la peur de manquer d'un secours ,
Qui nourrit son espoir et le trahit toujours;
Le courage brutal , une terreur extrême ;
Le point d'honneur sans borne, un oubli de soi-même ;
La feinte modestie , un orgueil plus caché ,
Et la délicatesse , un vice recherché.
L'abandon généreux d'un profit légitime ,
Cache un autre intérêt qui ne tend qu'à l'estime.
Sous un dehors brillant , la gloire a son écueil ;
La libéralité n'est qu'un trafic d'orgueil ;
La politesse , un droit qu'on acquiert sur les autres ,
Pour exiger des soins plus flatteurs que les nôtres.
La régularité prévient le désespoir
D'être forcé de rendre , ou l'horreur de devoir.
Inutiles vertus , dont toute la puissance
Ne sert qu'a marier le vice à l'innocence ;
A poursuivre le mal , sans gloire et sans succès :
A ranimer sa force , ou nourrir son excès.
Combattons , détruisons l'orgueil qui nous enivre ;
Du fond de son tombeau nous le verrons revivre.
Qu'on le chasse avec peine , il rentre sans effort ,
Triomphe dans les fers, et survit à la mort.
Quel Alcide nouveau, quelle main agissante
Soumettra pour jamais cette hydre renaissante?
Il faut j pour enchaîner ses dragons abattus ,
Un frein plus assuré que celui des vertus ;
Et pour arracher l'homme à sa misère extrême ,
Il faut , n'en doutons pas, le pouvoir de Dieu même.