‹ Œuvres du cardinal de Bernis ... Collationnées sur les textes des premières éditions, et classées dans un ordre plus méthodiqueChapitre 59 sur 96 · LE MONDE POÉTIQUE · texte numérisé non relu

LE MONDE POÉTIQUE

Depuis que je vous ai quitté

Mon esprit a peu consulté Et l'austère Thémis et la douce Uranie : J'oublie également les lois et le génie ,

Et je me meurs d'oisiveté.

Un levain de stoYcité Mêle a mon sang tardif quelques humeurs chagrines; Et j'ai , comme Zenon , des vertus bien voisines

De l'orgueil et de l'âpreté.

* Les dix-huit vers qui terminent cette pièce ne se trouvent que dans Tédition originale. Genève, i75a) in-8°. (N. D.)

Figurez- vous d'abord Fennui philosophique

Marchant les y eux distraits, etmorneenson maintien;

Et son cortège magnifique De grands raisonnements qui ne mènent à rien , Ou qui ne sont au plus que le vain spécifique

Des maux dont il nous entretient.

Joignez-y quelque peu de fougue poétique ,

Mélangé de légèreté

Et de traits de ferocité Qui me donnent en gros certain air prophétique Dont aux temps fabuleux j*aurois bien profité.

De cet inutile assemblage Naît l'oubli de Thémis et l'oubli d'Apollon. Je suis un champ aride , une terre sauvage , Que d'une aile brûlante a couvert l'aquilon. Mon esprit est tombé comme une fleur fanée ; Ma nudité s'étend sur tout ce que je voi ;

Et la nature autour de moi

Est une masse décharnée.

Nos coteaux , nos vallons , sont des objets muets , Ou n'offrent à mes yeux que traces de misère.

Je pense , au fond de nos forêts ,

Que le jour a regret m'éclaîre.

L'univers porte encor les marques du chaos.

Pourquoi ces plantes dispersées , Sous l'aconit brûlant ces roses oppressées , 'Et l'ivraie étoufIRant ces utiles rameaux?

* Il manque ici quelques vers.

Ce globe , cette mer de matière fluide Qui , se voûtant en arc , forme notre horizon ,

Qu'est-ce en effet qu'une prison Qu'à tout moment la mort parcourt d'un vol rapide , Ou la corruption sème un germe infecté , Où par le temps qui fuit , qui consume , et qui mine , Chaque être vers sa fin est sans cesse emporté ,

Et se nourrit de sa ruine?

De désordre et de maux quelle variété ! Et combien différente étoit cette nature Dont la docte Uranie enseigne la structure Au sommet du Parnasse où je fus allaité ! Je me rappelle encor l'instant où ma paupière Par son souffle imprévu s'ouvrit à la lumière. C'étoît lorsque Vénus remonte vers les cieux , Pour quelque amant chéri venue en ces bas lieux; Au moment que l'Aurore avec des doigts de rose Sépare en souriant la nuit d'avec le jour,

Et que la terre qui repose Est des dieux regardée avec des yeux d'amour.

Dans une assez vaste distance L'ombre et le jour traçoient deux z6nes dans les airs; L'univers au milieu s'élevoit en silence , Comme un vaisseau léger s'avance sur les mers ; L'orient au soleil préparoit une voie De perles , de rubis des plus vives couleurs : La le ciel en s'ouvrant sembloit verser des pleurs

D'applaudissement et de joie , Et les zéphyrs formoient les calices des fleurs

Avec des fils d'or et de soie.

Sous les arbres chargés de verdure et de fruits , Les oiseaux célébroient Fastre prêt a paroitre , Et les beautés du jour, et la fraîcheur des nuits ,

Ou le changement de leur èire, La nuit même admiroit un spectacle si beau : Ses dieux , comme des chars arrêtant leurs étoiles , Osoient de la lumière attendre le flambeau , Et regrettoient ces lieux échappés a leurs voiles.

Bientôt Foccident plus serein Gomme un gouffre profond les cacha dans son sein , Tandis que de longs flots de matière argentée Annoncèrent Phébus ; el la terre agitée, Malgré Fimmense poids qui forme son appui , D*un léger tremblement s'inclina devant lui. Tels furent les objets que m'ofliit Uranie. L'esprit plein de son feu , je prêtois même encor

De la grandeur et de la vie

A tout Féclat de ce trésor.

Ce vide où je me trouve étoit encore k naître. L'univers me parut comme un champ de plaisirs

Tributaire de mes désirs , Et que je crus fecoud quand je m'en crus le maître.

Ami, qui Fêtes des neuf sœurs, Qui , dans le goût constant que vous avez pour elles , De mon génie éteint tirez des étincelles Dont Féclat peut encor m' attirer leurs douceurs , Des inspirations et des grâces nouvelles ,

Excusez les traits inégaux Dont mon esprit forma cette double peinture ;

Libertin comme la nature,

Et peut-être unissant assez mal à propos

La lyre avec les chaWaux, G*est dans vos entretiens variés et pleins d'ame Que je crois respirer l'air du sacré vallon. Delphes et la vapeur du trépied d'Apollon N'ont pointcette vertu dont votre espritm'enflamme. Aussi , lorsque l'hiver sorti du fond du nord Répandra dans nos champs l'image de la mort, rirai chercher la vie et la solide gloire, Et découvrir chez vous par quels heureux sentiers Nos auteurs parviendroient au temple de mémoire , S'ils aimoient le travail autant que les lauriers.

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