‹ Œuvres du cardinal de Bernis ... Collationnées sur les textes des premières éditions, et classées dans un ordre plus méthodiqueChapitre 80 sur 96 · LETTRE DU CHEVALIER DART... A MILORD VAL · texte numérisé non relu

LETTRE DU CHEVALIER DART... A MILORD VAL

Vous voulez savoir, milord, la fin de mon roman : c'est compter sur mon amitié etsur la nécessité où je suis depuis long-temps de vouloir tout ce que vous désirez. S'il est nouveau d'être l'historien de ses propres folies, il ne l'est pas moins d'avoir un ami à qui on ne rougisse pas de les raconter : plus il en coûte à mon amour-propre, plus le sacrifice doit vous flatter^ et c'est, je crois, vous marquer assez d'estime, que de ne pas craindre de vous dévoiler les foiblesses d'un cœur dont vous chérissez les vertus. Voilà une espèce d'éloge tout nouveau, et qui vaut bien la peine que vous le receviez avec plaisir. Ce préambule fini, je vais tout de suite vous raconter ce que vous ignorez encore de mon aventure avec cette folle que j'ai tant ai-

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mée. Je vous disois hier dans quel enchantement m'avoit laissé la seconde entrevue que j'eus avec elle : de peur de tomber dans la répétition, je vous fais grâce de tous les différents mouvements dont je fus agité jusqu'au lendemain. Ces sortes de situations sont peintes partout, et je n'ai ni le loisir ni la volonté de vous dire ce que tout le monde sait. Mais que les jours se ressemblent peu, mon cher milord! et que les présages sont incertains! Qu'on me dise après cela que les songes sont les ministres des dieux et delà vérité : j'en eus dix mille qui me promettoient un bonheur durable : Atys en est moins entouré à l'opéra^ et, si vous en exceptez le dernier de tous, où je vis Vénus la foudre à la main, tous les autres n'annonçoient que les ris et les amours. L'impatience où j'étois de revoir ma déesse fit bientôt envoler le sommeil et les songes : j'arrivai avec le jour dans le jardin où je l'avois trouvée si belle; je m'aperçus que les fleurs étoient aussi fraîches et aussi belles que les jours précédents; je ne remarquaipoint que les fontaines eussent changé de cours,je n'en vis aucune remonter vers sa source ni murmurer plus tristement; tout m'y parut à l'ordinaire; rien n'y blessa mes yeux, rien n'y troubla mon cœur : mais voici l'événement le plus singulier de ma vie, et qui caractérise bien l'espèce de fohe qu'on reproche aux poètes. Premièrement, milord, l'ivresse de la passion me fit oubher abso-

lument qu'il est d'usage dans le monde de dîner le matin et de souper le soir. Jusque-là mon aventure ressemble à beaucoup d'autres ; car vous n'ignorez pas que les héros de roman ne mangent point, ou du moins si peu, qu'il ne vaut pas la peine d'en Mrler. Ce que je vais vous dire est plus merveil- Wkx. Vous savez qu'il est permis en poésie de donner une ame aux êtres les plus inanimés, et des couleurs aux choses les plus insensibles^ ainsi par l'usage de la fable on embellit la vérité même. Cette maxime est fondée sur une tradition constante, qui nous apprend qu'un jour la Fable et la Vérité étoient en dispute : la Raison fut appelée pour la décider. Il étoit question entre elles de beauté; car c'est la grande querelle des déesses et des mortelles. La Vérité parla la première en ces termes : Une preuve que je suis plus belle que vous, ô Fable ! c'est que je n'ai jamais craint de paroître toute nue. La pudeur est mon voile , mes charmes sont ma parure. Simple et innocente, je ne persuade qu'en faveur de la vertu. Je suis fille des dieux , ame des vrais plaisirs, objet naturel de tout ce qui pense; et vous, enfant malheureux de l'illusion et du mensonge, votre beauté n'est qu'un fard imposteur, et vos plaisirs qu'un songe qui s'envole. La Fable répliqua avec audace : O Vérité ! tous les hommes craignent de vous entendre : il est vrai que chaque peuple s'imagine être éclairé de votre flambeau;

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mais vous êtes si difficile à pénétrer, que vous échappez même aux yeux de la raison. J'avoue que vous avez une beauté mâle et durable ; mais c'est dire assez clairement, je pense, que vous manquez de ces grâces fines et touchantes qui rendent mes charmes si intéressants. En un mot, vous avoi^ que je l'emporte sur vous lorsque je suis parée ;■&■ victoire sera donc complète, et je vais faire un assaut général avec vous : la Raison notre juge n'eii sera point alarmée. La Fable commeuçoit à se dépouiller de ses ornements aimables; mais à mesure qu'elle dénouoit un ruban, elle faisoit envoler une grâce; la vivacité et la physionomie, ces reines de nos cœurs, disparurent avec les mouches et le rouge; en un mot, elle alloit s'enlaidir, si la Raison, qui jusqu'alors avoit conservé le maintien grave d'un juge, ne se fut opposée absolument à cette imprudence. Vous êtes faite pour la parure, lui ditelle, et vous aurez toujours l'avantage d'en servir. La Vérité plaît sans ornement aux esprits dont j'ai la conduite; mais elle est trop austère pour ceux qui refusent de me suivre : ainsi ne vous brouillez point, et vivez ensemble; vous y gagnerez toutes deux. A l'instant elle les fit approcher; après quelque résistance, enfin elles s'embrassèrent : la Fable en devint plus belle, et la Vérité plus aimable.

Cette digression vous paroît un peu longue, milord; mais la voilà heureusement finie. Je vous

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disois donc qu'on n'est point surpris que tout soit personnifié dans la poésie^ parce qu'on n'imagine pas qu'un poète croie voir réellement voltiger les zéphyrs, qu'il pense entendre parler les arbres et les rochers, voir nager les naïades sous les eaux, et cent autres extravagances pareilles. Cependant, milord, j'en crus apercevoir mille fois davantage; je me laissai surprendre à une rêverie si douce et si charmante, que, mon imagination s'échauffant de plus en plus, la terre commença à changer de face à mes yeux; l'air me parut en un instant rempli d'une infinité de génies bleu-céleste , qui sembloient être tous occupés de différentes réflexions. Les uns rampoient tristement sur cette matière fine et subtile qui compose l'air que nous respirons, tandis que d'autres voloientsur des chars superbes. J'admirai cette différence, et je m'avisai de conclure que ces génies pourroient bien avoir les mêmes mœurs que les hommes. En effet, je vis, un instant après, quatre phaétons de nacre, tirés par des chevaux aurore : ces quatre chars se précipitoient au travers d'une multitude de sylphes que je distinguois à peine; la foule des génies trembloit devant eux; quelques-uns même, plus malheureux, étoient écrasés sous les roues : cependant les conducteurs n'en alloient pas plus lentement. Une calèche de cristal couleur de rose s'avança alors vers moi. Je vis une petite brune qui rioit de toutes ses

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forces de causer tx>ut ce désordre j de temps en temps elle se baissoit vers la portière , pour faire des agaceries aux petits-maîtres qui lasuivoient : leur émulation me fit trembler, car à tout moment quelque sylphe étoit écrasé sous les pieds des chevaux. Avant d'aller plus loin, remarquez que tous ces objets me paroissoient extrêmement déliés et d'une figure imperceptible aux yeux du vulgaire. Enfin le char le plus léger gagna les autres de vitesse^ il atteignit la calèche, et la choqua si imprudemment, qu'elle fut brisée à deux doigts de ma bouche; en sorte qu'en respirant j'avalai et la jeune sylphide et les débris de son équipage. La petite déesse aérienne descendit au fond de ma poitrine avec une frayeur mortelle : je vis alors régner une grande consternation sur tous les visages, et je ne doutois point qu'il ne passât pour constant parmi les sylphes que la belle brune avoit été précipitée dans un goufFre pour servir d'exemple aux coquettes outrées; il me parut même que la fDule des génies s'approchoit de moi avec une curiosité mêlée de quelque frayeur, à peu près comme des matelots pourroient considérer l'écueil où ils auroient échoué. Mais je rendis bientôt le calme au peuple bleu; car, par l'action naturelle de mes poumons, la belle ressortit de l'abîme où elle étoit tombée, et trouva son salut dans ce qui avoit causé sa perte. Le plus zélé de ses amants la fit

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remonter sur un char pompeux^ et qui, en vérité, étoit plus gros que trois ou quatre têtes d'épingles jointes ensemble. Les sylphes applaudirent , et crièrent au miracle. Je ne doute point que, lorsque la déesse eut repris ses esprits, elle ne racontât bien des merveilles de la construction du corps humain. On pourroit conclure de cet événement que les différentes espèces d'êtres peuvent être dangereuses les unes pour les autres, et que la respiration des hommes est, par rapport aux sylphes, ce que le souffle des enfants d'Ëole est à notre égard.

Ennuyé à la fin des génies élémentaires, et impatient de voir arriver ma maîtresse, je fus me reposer dans xm des salons qui donnent sur le jardin^ le premier s'appelle le cabinet des dieux, et l'autre le cabinet des déesses : je donnai la préférence aux immortelles. Après avoir admiré quelque temps les ouvrages curieux du Praxitèle de nos jours, je m'arrêtai sur la statue de Vénus sortant du bain, qui est un peu écartée des autres. Au bout d'un moment de rêverie, je m'avisai de lui parler ainsi : Puisque je suis seul avec vous, permettez, déesse, que je vous rappelle tous les avantages que la beauté vous donne sur les autres immortelles. Il est vrai que Junon est la plus puissante. Minerve la plus sage, l'Aurore la plus fraîche. Iris la mieux parée ^ mais que sont, aux yeux

mêmes de ces déesses y la puissance , la sagesse, la fraîcheur etla parure, si on les compare à la beauté? C'est aux charmes que le beau sexe aspire ; les déesses et les mortelles ne cherchent avec ardeur les autres prérogatives, que pour se dépiquer de n'être pas assez belles ou assez aimables. Je voudrois bien, à votre place, jouir du chagrin de Junon quand elle se tue de répéter devant vous que la grandeur de la naissance est le seul véritable avantage des dieux : je crois qu'il est bien plaisant de l'entendre parler ayec un mépris souverain des déesses subalternes, lorsqu'elle dit: Nous autres habitantes de l'Olympe ne sommes pas faites pour vivre avec les petites divinités. Mais il n'est pas moins réjouissant pour vous de savoir que Minerve et Diane prêchent continuellement la jeune Hébé sur les devoirs du mariage. Croyez-nous, disent-elles, c'est la raison qui fait les déesses: laissez aux mortelles les agaceries et le manège , vous éviterez par-là les mauvais discours des dieux petits-maîtres^ car c'est la coquetterie de nos jeunes immortelles qui fait fondre dans l'Olympe ce déluge de couplets qui l'inonde aujourd'hui. Je crois qu'Hébé doit être bien fatiguée de leurs sermons; et vous savez, déesse, comment elle les met à profit. Je ne doute pas non plus que les divins maris de l'empyrée ne vous jurent tous qu'ils n'ont jamais aimé leurs divines femmes. Le vieux

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Nérée , le sombre Pluton , ne vous offrent-ils pas quelquefois des présents? car c'est la ressource des amants ridicules : vous devez bien rire de leur voir étaler la galanterie de la vieille cour de Saturne. Mais, de tous les plaisirs que vous goûtez dans l'Olympe, je n'en vois pas de plus piquant que celui de désespérer sans cesse cette foule déjeunes zéphyrs qui vous obsèdent. Quelle comédie de les voir vous lorgner avec art, et vous sourire avec méthode ! Qu'il est plaisant de les trouver cent fois le. jour à vos pieds, vous baisant les mains avec fureur, et vous appelant inhumaine sans savoir pourquoi ! Qu'il est risible de les voir devenir mutins tout à coup, vous arracher votre éventail, vous en frapper légèrement, vous quitter brusquement, revenir promptement, vous regarder dédaigneusement, vous parler follement, chanter nonchalamment, siffler outrément,et par vengeance louer leurs grâces, et se mirer délicieusement dans les plumes de leurs ailes! Enfin, déesse, je ne finirois jamais, si je voulois compter tous les plaisirs fpie l'avantage d'être belle vous donne , j'en crois le nombre aussi grand que celui de vos charmes.

Vous vous étonnez, sans doute, qu'on puisse avoir une conversation aussi longue avec une statue : vous le serez encore davantage quand je vous dirai que je sentis en ce moment que rien de ce qui est beau n'est inanimé, et que le bronze

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et la toile , quand Tart les métamorphose , ont , par le secours de l'illusion, autant de pouvoir sur nos âmes que la réalité même. Pendant ce discours , mademoiselle Dest. . . avoit eu le temps d'arriver sans bruit derrière moi : elle écouta paisiblement jusqu'à la fin ; mais, aux dernières paroles que je prononçai, je me sentis frapper sur l'épaule. Ce coup, quoique très-léger, fut pour moi un vrai coup de foudre ; car en me détournant j'aperçus la jalousie personnifiée qui me regardoit avec des yeux où la fierté empêchoit la fureur d'éclater. Allez, me dit-elle, je ne croyois pas qu'il y eût encore au monde des Pygmalions , ni qu'on pût me sacrifier à une statue,- je vous rends vos serments j ils me déshonorent : épargnez-moi pour jamais l'horreur de vous voir j je vous conseille pourtant de ne pas oublier une pareille conquête, et d'adorer qui sait vous plaire. A ces mots , la colère , le dépit, la rage , et toutes les passions ensemble , l'emportèrent loin de moi.

Je restai un moment aussi immobile que Vénus l'étoit sur son piédestal. Peu à peu cependant je sentis revenir la souplesse dans mes nerfs ^ je ne me remuai pourtant encore que par ressort ; enfin , parvenu à sortir de ma place , j'emportai chez moi un fonds inépuisable de réflexions. Demain, milord, je vous conduirai au dénouement d'une aventure qui n'a pu durer plus de six mois , par les

différents genres de transports, de tourments, de projets, de combats, qui tour à tour remplirent et déchirèrent mon ame. Adieu , milord : fuyez Famour.

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