LETTRE DE M"* DEST*** AU CHEVALIER DART*'V
Oubliez à jamais mon nom, mes traits, et surtout ma foiblesse ; que rien ne rappelle mon image dans un cœur où j'ai été méprisée 5 n'ayez pas l'audace de penser à moi ; ne me déshonorez plus en m'offrant les restes d'une passion mal éteinte : ce n'est pas votre affreuse inconstance qui me désespère, elle ne sera jamais aussi entière que je le
désire ; c'est la crainte d'être encore aimée , c'est la honte de régner sur votre ame , qui rendent ma vie malheureuse. Jour affreux , où j'ai connu le plus perfide de tous les hommes! Moment fatal à ma gloire et à mon repos , où j'ai pu assez estimer son cœur pour désirer de le posséder seule ! Quelle erreur m'a séduite ! quelle furie a fasciné mes yeux ! Je crois le crime inévitable^ puisque je n'ai pu me défendre devons aimer. Un enchaînement affreux de causes ignorées m'a ôté l'usage de la raison et l'exercice de ma liberté. Mais non, j'ai creusé moi-même l'abîme où je suis tombée ^ j'ai ajouté foi à vos yeux imposteurs , à cette physionomie où toutes les vertus sembloient se peindre; j'ai pensé aveuglément que tout ce qui paroissoit aimable pouvoit être aimé. Malheureuse! je n'ai pu résister à mon penchant; je vous ai cru tendre et vertueux. Eh ! comment ne pas croire ce qu'on désire si ardemment? Toute ma fierté est tombée devant vous 'y je voulois résister, et je ne pouvoisque vous aimer; je me perdois dans l'éclat de vos yeux, et j'enivrois moi-même ma raison. Je l'endormois, de peur d'entendre ses reproches; mais vous l'avez réveillée, ingrat: elle crie aujourd'hui, elle vous accuse , ou plutôt elle m'accable moi-même. Qu'elle me laisse , cette funeste raison , goûter im instant l'espoir de la vengeance. Quoi! je n'ai pu tenir dans ton cœur contre une image inanimée !
4ao RÉFLEXIONS
le marbre m'a enlevé mon amant! une statue est ma rivale ! Tu m'as donc trompée , quand tu me parlois de mes charmes ? Je n'avois sans doute aucun droit de te plaire. Quoi ! je n'étois pas digne de te fixer! Mais l'orgueil ne me fait-il point d'illusion ? Ce que tu aimes ne l'emporte-t-il pas sur ce que tu as aimé? Infortunée que je suis ! c'est la beauté même qui combat contre moi ! c'est la mère des grâces qui me dispute un cœur! Mais le marbre le plus froid et le plus insensible a-t-il quelque pouvoir, sur l'ame des amants ? Hélas ! c'est lé marbre même que je crains^ il ne change point, sa beauté est toujours la même ; le temps n'imprime aucunes rides sur le front des statues ; leur jeunesse est éternelle, leurs charmes piquent toujours, et le sQence qu'elles gardent assure pour jamais leurs conquêtes. Oui, je n'aurois point craint la plus aimable des mortelles ; ses discours imposteurs, la fausseté de ses serments, l'inégahté de sa conduite , auroient pu détruire l'ouvrage de ses yeux : mais Vénus en silence alarme plus mon cœur que si, brillante et parée , elle te faisoit succéder à Adonis. Tu vois que je te découvre toutes les blessures de mon cœur, que je les fais saigner devant toi ; c'est te dire assez que je déteste les honunages que tu pourrois me rendre, puisque je t'avoue que je souffre. Sois sûr que tu ne saurois me guérir, et que je mourrois de désespoir de t'a-
vouer ma foiblesse , si je pouvois en avoir encore pour toi.
Tout autre qu'un poète et qu'un amant auroit cru, sur une pareille lettre , mademoiselle Dest.,. plus passionnée que jamais ; mais je ne vis dans ces expressions que ce qu'elle croyoit y voir ellemême. Les véritables amants sont toujours trop crédules. Une maîtresse écrit des injures sans songer que son cœur les dément : un amant y est sensible sans s'imaginer que l'amour en est le véritable auteur. Je croyois d'ailleurs la fierté de la Dest... si bien établie , qu'il ne me vint pas même dans l'idée qu'elle pût jamais me pardonner. Ainsi mon ame s'abandonna tout entière au désespoir , et j'écrivis sur-le-champ ce que vous allez lire,